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ARMÉNIE ET MÉSOPOTAMIE. — LA FRONTIÈRE DE L'EUPHRATE

La délimitation de l’empire à son extrémité orientale s’est heurtée à des difficultés qu’on ne rencontrait pas ailleurs. Aucune barrière naturelle, fleuve ou ligne de faîte, ne pouvai être pleinement utilisée. Entre la partie septentrionale de la Syrie et le Caucase, s’étale d’abord au Sud la vaste plaine de Mésopotamie, qui prolonge ses faibles ondulations jusqu’au golfe Persique ; plus au Nord se dresse l’énorme massif arménien, composé de plusieurs plateaux de 1000 à 2000 mètres d'altitude, entaillé par des déchirures profondes où serpentent les fleuves et d’où émergent, par endroits, de puissants cônes volcaniques, dont l’un, le Grand Ararat, frontière commune de trois nations aujourd’hui, culmine à plus de 5000 mètres.

(4) CLXII, XI, p, 51; LXXXIII, p. 54 et suiv., et 253.

L'orientation générale des plissements est d'Ouest en Est; ce massif du Taurus, barrière sérieuse entre le Nord et le Sud, n’en constitue donc qu’une médiocre entre l’Asie Mineure et la Perse. Ainsi s’expliquent les influences iraniennes sur l’Arménie, sa langue, ses usages, ses costumes nationaux; elles s’exerçaient d’ailleurs à la fois par la Médie et la Cappadoce, bien avant que la Grèce et Rome eussent eu le temps de faire sentir les leurs. À première vue, le grand coude de l’Euphrate, qui coule très encaissé, devait fournir une limite très convenable depuis Sura jusqu’au delà de Mélitène, et la science moderne, spontanément, a employé cette expression : frontière de l’'Euphrate. Mais, en dehors de sa partie médiane, le fleuve, bien au contraire, se prêtait doublement à l’invasion : vers ses sources, par les deux rivières qui se réunissent pour le former, et dont l’une prolonge exactement l’Araxe ; vers l'embouchure, par son rôle de guide et de pourvoyeur d’eau (1) à travers le steppe immense et désolé. Grâce à lui et au Tigre, la Mésopotamie elle-même n’était pas moins une région de passage, dans laquelle rien n’indiquait où placer les bornes entre deux États, l'un et l’autre étendus et de forte armature.

Dans un autre volume de cette collection (2), il est traité longuement des Parthes, successeurs d'Alexandre en Iran après l’inévitable retraite des Séleucides, ces « Turcs de l’antiquité », comme on les a appelés (3), campagnards tolérants, naturellement libéraux, chez qui l’hellénisme macédonien continua longtemps sa vie déclinante (4), peu disposés aux agressions, mais trop souvent attaqués et trop peu oublieux de la récente domination étrangère pour ne pas passer euxmêmes à l’attaque, ne fût-ce qu’à titre préventif. Préparer la guerre, qu’était-ce en somme pour ces archers, cavaliers intré-

(1) Aussi les Romains en avaient fait un dieu : XCIÏ, p. 247 et suiv.

{2) Tome XXIV.— (3) CLXXXI, p. 25 et 245.

(4) Voir mes Destinées de l’Hellénisme au delà de l’'Euphrale, XXVWII, LXIIT (1904), p. 207-296.

pides, qui se rendaient au combat comme à la chasse P

Encore n’y eut-il que le contact direct pour les rendre inamicaux. Avant d’atteindre le Haut-Euphrate, Rome avait dû en finir avec Mithridate. Nous avons vu les exploits de son gendre Tigrane II, roi d'Arménie. « Roi des rois » lui aussi, il ne pouvait que porter ombrage au souverain parthe, qui vit sans déplaisir les Romains aux prises avec lui. Le roi Phraate accepta un traité d'alliance avec Pompée, lequel put ainsi contraindre Tigrane à la paix, se débarrasser de Mithridate et s'emparer de la Syrie (1).

Belle annexion pour lheure. On admit de part et d’autre PEuphrate comme frontière, et la Mésopotamie resta aux Arsacides. Rome pourtant préludait aux conquêtes futures en imposant sa protection aux princes d’Édesse, en reculant vers le Sud les limites de l'Arménie, réduite à la vassalité. Le roi des Parthes marqua une opposition immédiate en déclarant la guerre aux Arméniens ; Crassus, gouverneur de Syrie, intervint aussitôt en Mésopotamie, se fit battre à Carrhæ (53); mais son lieutenant Cassius arrêta l’ennemi au seuil de la Syrie, et l’état de choses ne fut point modifié (2).

Dans la période suivante, les intérêts de Rome passent au second plan, derrière ceux des chefs qui mènent la guerre de partisans. Les rapports avec l’Arsacide prennent un autre aspect : au cours des luttes civiles, tel général romain se garde de dédaigner l’aide des Parthes ; Pompée y renonça, la jugeant onéreuse ; mais ils combattirent en Syrie le légat de César, et Cassius reçut des cavaliers iraniens qui prirent part, inutilement, à la bataille de Philippes (3).

Quand le parti adverse l’eut emporté, un exilé romain, Labienus, tint auprès des Parthes le rôle qu’avaient joué à la cour de Suse certains Hellènes expatriés. Le roi Orodès pressentait bien qu'il lui faudrait rendre des comptes; il prit les

() Ci-dessus, p. 34.— (2) LIIT, p. 54 et suiv. — (3) CLXII, X, p. 179.

devants, et son fils Pacorus fit main basse sur la Syrie, négligée par Antoine qu'enchaînait Cléopâtre ; heureusement, Ventidius Bassus repoussa l'adversaire au delà de l’Euphrate, mettant Antoine en mesure de combiner les plans dont nous avons parlé ailleurs (1).

Ses opérations avaient échoué, mais laissé des ressentiments, des rancœurs, des germes de guerres nouvelles. Auguste ne put se dispenser d’intervenir. On se borna, pour commencer, à placer sur le trône d'Arménie des princes dévoués à Rome. C'était agir à l’encontre du sentiment national, excité sousmain par les Parthes; ces princes furent détrônés. Tibère n’insista pas, mais, afin d'assurer mieux l’empire en Orient, supprima des principautés vassales et porta jusqu’à l’Euphrate la domination directe des Romains (2).

Suit une période ingrate et monotone dans ses répétitions (3) ; l'Arménie demeurait une pomme de discorde. Rome prétendait sur elle à la suprématie ; les Parthes répétaient que ce pays voulait être parthe. Une série d’intrigues se noua autour du Taurus : rivalités personnelles entre princes orientaux, entre généraux romains, entre peuplades asiatiques, parmi lesquelles l’or italien semait la division. Après les deux campagnes de Corbulon (4), on adopta, entre bien des politiques possibles, celle qui avait été d’abord écartée : le roi d'Arménie serait un cadet de la famille royale des Parthes, qui recevrait l'investiture du César romain. Néron se proposait surtout de garder à sa discrétion les défilés du Caucase ; une garnison romaine, effectivement, campait, sous Vespasien, en Ibérie, près de la moderne Tiflis, dans la place d'Harmozica (5). Les Parthes n'avaient pas lieu de s’en émouvoir ; la paix régna entre eux et Rome durant toute la dynastie des Flaviens.

(1) Ci-dessus, p. 45. — (2) Ci-dessus, p. 62.

(3) LIII, p. 81 et suiv.; 85 et suiv.— (4) Ci-dessus, p. 65 et suiv. (6) XLI, III, ad n. 6052.

Nous avons signalé les ambitions de Trajan, déchaînées au premier grief, ses conquêtes auxquelles son successeur eut la prudence de renoncer (1). Même la suzeraineté théorique sur la seule Arménie avait déjà, sous Hadrien et Antonin, failli rallumer le conflit ; elle fut le seul motif d’une agression par. thique dès la première année de Marc-Aurèle. Les légions de Cappadoce, formées d’Orientaux indolents, se laissèrent battre aussitôt après la traversée de l’Euphrate; mais, des troupes d'Occident étant venues à la rescousse, la capitale arménienne, que les auteurs appelaient Artaxata et qui porte, sur une monnaie (2), avec le titre de métropole, le nom d’Artaxisata, fut prise d’assaut et détruite, et l’on plaça sur le trône un ancien Arsacide, qui était devenu sujet et sénateur romain.

On se rappelle (3) qu’en Mésopotamie les succès ne furent pas moins rapides et que Rome garda la suzeraineté sur les princes d’Osrhoëne, que la lutte pour l’empire amena Septime- Sévère à annexer toute la région jusqu’au fleuve Aborras (Khabour), y compris Singara, voisine d’un de ses affluents. La province de Trajan ressuscitait pour moitié, avec Nisibis comme capitale (4). Mais Sévère ne conserva qu’une portion de l’Arménie, à l'Ouest du lac de Van, et l’on ne sait s’il maintint la garnison romaine qui se trouvait sous Commode à Cænopolis (5), près d’Artaxisata et de la moderne Etschmiadzin.

Ce règlement était-il fait pour assurer la paix P Déjà difficile avec les Parthes, celle-ci semblait impossible avec les Perses Sassanides, devenus les maîtres de l'Iran. Race fanatique, beaucoup plus orgueilleuse, hostile à l’hellénisme et à toutes les choses de l'Occident. Les constatations sur place des voyageurs archéologues conduisent à cette conclusion, qu’aux premiers siècles les travaux de fortification sur l’Euphrate supé-

(1) Gi-dessus, p.70 et 72.— (2) Ern. BABELON, XV 1911, p. 363-374. (3) Ci-dessus, p. 77.— (4) CXCIT, p. 392.

() 1bid., p. 373; XLI, III, 6052.

rieur et moyen se réduisirent à fort peu de chose. Les camps de Mélitène et de Satala, l’un au bord, l’autre au voisinage du fleuve, commandaient des carrefours de routes et avaient d’importantes garnisons, mais qu’on empruntait plutôt pour des opérations sur un autre terrain. C’est après l’avènement de la dynastie d’Ardeshir qu’on ne se fie plus à la haute chaîne du Nord ni aux rives escarpées de l’Euphrate,et jusqu’au temps de Justinien il faut relever et renforcer les murailles de Satala, Mélitène, Sura, Nicephorium et Circesium, pour ne rappeler que les principales parmi les forteresses que Procope énumère (1).

La Mésopotamie va être le théâtre d’hostilités presque permanentes. Il serait long et rebutant de retracer par le menu les engagements au ie siècle : guerre coûteuse et sans résultats sous Sévère-Alexandre, guerres sous Maximin, sous Gordien; situation indécise ou tout au moins très mal connue durant l’expansion de Palmyre. Toujours est-il qu’à la mort de Carus la frontière de Septime-Sévère se trouvait rétablie, grâce notamment aux troubles intérieurs qui affligèrent aussi l’Empire perse. Celui-ci en sortait à ce point affaibli que Galère remporta une grande victoire, après laquelle Dioclétien, sagement modéré, se contenta de quelques remaniements dans l'Arménie méridionale (2). Le grand intérêt de l’opération fut qu’elle permit d'occuper et de fortifier une position dominante aux bords du Tigre, à Amida (Diarbékir).

L'Empire romain ouvrait par là une poche menaçante dans le domaine sassanide ; mais on sait déjà que tout fut remis en question dès 363 : du Khabour, la frontière rejoignit au plus court un petit affluent du Tigre, le Nymphios ; au delà, en vertu d’un dernier arrangement (vers 387), elle se prolongea presque en ligne droite jusqu’à l’embouchure de lAcampsis (Tchorouk), sur le Pont-Euxin. Rome abandonnaïit Nisibis,

(1) LXXXI, p. 269-297, 347-355.— (2) Ci-dessus, p. 83

mais conservait Amida, plus utile, s’accecmmodait enfin, à peu de chose près, de la limite de Sévère, légèrement redressée des deux côtés du Tigre, au détriment de Rome au Sud, à son avantage sur la rive gauche. C'était la meilleure démarcation : elle dura plus de deux siècles, car elle équilibrait les deux empires. On avait enfin reconnu que l’Euphrate inférieur, pas plus que le Tigre, ne pouvait fournir une bonne frontière ; tous deux n’avaient procuré que des chemins d’invasion (1). L'important « parallélogramme mésopotamien » (2) reçut des Romains un réseau serré de routes, mais aucune voie, sauf d'Ouest en Est, ne traversa le massif du Taurus.

Ainsi, sur ces territoires si longtemps contestés, toute notre information se réduit à des faits de guerre fastidieux. De la vie locale, rien ne transpire qu’à dater de la pleine époque chrétienne, dont nous n'avons pas à nous occuper

(1) LXXXI, p. 377 et suiv.

(2) K. REGLING XXII, I (1902), p. 443-476.

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