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APERÇU HISTORIQUE

On a vu plus haut (2) les préliminaires de l’annexion, retardée par les guerres civiles (3), mais qu’avait préparée, sans gouvernement direct, une occupation militaire, limitée au Delta, comme il suffisait. Octavien lui-même ne s’aventura pas au delà : héritant du pouvoir royal, il était maître du pays, et la province, en fait, constituée (30).

Le premier gouverneur, Cornelius Gallus, dut déjà apaiser deux révoltes, l’une au Nord, l’autre au Sud. La passivité naturelle aux indigènes n’allait pas sans un instinct de résistance à l’étranger. Le chef romain en triompha sans peine ; il se fit

(1) Tome XV.— (2) P.41 et 46.— (3) LV.

dresser des statues ; des inscriptions à sa louange furent gravées sur les pyramides; un monument trilingue atteste qu’il s’avança jusqu’à l’île Philæ (1), y reçut les envoyés des Éthiopiens ; une convention avec eux mit leur pays sous le protectorat romain, sans force armée, et fixa la frontière à la première cataracte.

L’emprise de Rome sur la vallée du Nil s’accomplit en somme si rapidement qu’Auguste put organiser la mission économique chez les Arabes, dont nous avons parlé ailleurs (2). On s’apercut à cette occasion que l’unique danger menaçant l'Égypte tenait aux voisins du Sud. Profitant de l’expédition d’Arabie, ces Éthiopiens, que l’on croyait liés par un traité, opérèrent quelques razzias et enlevèrent même des habitants. Le gouverneur C. Pretronius les dépouilla de leur butin, leur fit des prie sonniers et, avant de se retirer, laissa une garnison de 400 hommes dans la forteresse de Prémis. Les Éthiopiens voulurent secouer ce joug. C’est encore par une négociation que le conflit se dénoua ; ils durent abandonner une partie de leur territoire, la Basse-Éthiopie, qui, pour près de trois siècles, fut rattachée à l'Égypte. Néron avait porté ses vues plus loin, mais les événements du Delta l’empêchèrent de passer à l’exécution.

La population égyptienne ne donnait plus signe d’opposition directe à l’empire, surtout depuis que la défense de porter les armes, suivie d’une perquisition générale, avait d’avance paralysétoute volontéde rébellion. Seulement, ce qui n’était pas possible contre l’armée romaine offrait moins de risques vis-à-vis d’un élément important, mais désarmé, les Juifs (3). Déjà un fort mouvement d’antisémitisme s’était produit sous Caligula à Alexandrie. Claude s’employa à le calmer (4). Rome, traditionnellement, favorisait les Israélites; nous avons indi-

(1) Masrero, XV, 1896, p. 110 et suiv.; XLIV, I, 1293. (2) Ci-dessus, p. 56.— (3) CIX; XXXIV, LXXIX (1924), p. 113-144, (4) LVIT; P. JouGUET, XX, 1925, p. 5-21.

qué leurs privilèges (1). Les autres catégories d’habitants en éprouvaient à leur égard un sentiment jaloux qui se doublait de mépris. Pour avoir un prétexte, les autres Alexandrins affectèrent un loyalisme que blessait la répugnance des Juifs à célébrer le culte impérial. La complicité d’un préfet excita les passions; les troubles continuèrent, jusqu’à ce qu’un autre gouverneur, sous Claude, prenant le parti inverse, eût fait mettre à mort les instigateurs du mouvement antisémite.

Une chaude alerte, pire encore, se produisit en 66 (2). Les Grecs s’étaient réunis dans l’amphithéâtre, afin d’élire une ambassade qu’ils voulaient envoyer à Néron. On s’aperçut que des Juifs s'étaient insinués dans l’assemblée, et on leur fit un mauvais parti. Le gouverneur d’alors, T. Iulius Alexander (3), était de leur race, maïs avait abjuré sa religion. Ils escomptèrent cependant sa neutralité tout au moins ; la communauté entière se souleva, lança des pierres contre les antisémites et voulut mettre le feu à l’amphithéâtre. Alexander fit intervenir la troupe ; le quartier israélite fut pillé, incendié ; on s’y battait encore après le départ des soldats.

Les Juifs parurent enfin matés ; sentaient-ils leur faiblesse ? La destruction de Jérusalem, peu après, aurait pu consommer la ruine de leurs espoirs. En réalité, leur ressentiment couvait sous la cendre ; au bout d’un demi-siècle, il fit explosion (115), non pas en Judée d’abord, maïs en Égypte précisément, où avaient été exécutés les chefs du mouvement de Palestine, et aussi en Cypre, en Cyrénaïque. Sur ces deux théâtres, faute de garnison, les insurgés s’en donnèrent à cœur-joie ; de nombreux milliers de Grecs et d’Italiens furent exterminés par eux dans les supplices. Dans la région du Nil, ils espérèrent le même succès, car cette fois non seulement l’empereur était occupé à une guerre lointaine contre les Parthes, maïs la révolte avait éclaté un peu partout, dans les villages, en pleine

(1) Ci-dessus, p. 253. — (2) CLII, p. 21.

(3) STEIN, XLVII, X, col. 153-157,

campagne, jusqu’en Thébaïde. A Alexandrie même elle échoua — les légions étaient trop près ; — ce sont les Hellènes qui y firent carnage. Partout ailleurs, la répression fut lente et difficile ; la multitude des foyers d’insurrection exigeait de nombreux détachements très mobiles. Les chefs de district n’y suffisaient pas; de-ci, de-là, ils recrutèrent une milice de fellahs, qui montra une belle indifférence. Il fallut amener de loin des troupes régulières ; elles maîtrisèrent l’ennemi après une longue guerilla (1).

On s’explique à peine que la dernière insurrection de Judée, sous Hadrien, réprimée avec une impitoyable rigueur, ait pu avoir en Égypte un contre-coup (136-137), d’ailleurs insignifiant. Il prouve seulement l’ardeur indomptable de cette race, qui infligea au pouvoir central les plus sérieuses préoccupations.

Les Grecs, des privilégiés en toute province d’Orient, n'avaient aucun motif de mécontentement. Chez les indigènes, on relève quelques soulèvements épisodiques. Le premier, mal connu, qui eut lieu sous Antonin, était le fait de ces Eévor, qui, pour échapper aux charges réelles et personnelles, fuyaient leur village natal, leur tôlx, allaient résider temporairement dans quelque autre centre, où ils étaient mal vus et faisaient plus ou moins métier de brigandage (2). A la fin du n° siècle, un vrai soulèvement national, mais limité, dressa contre le gouverneur, sous la direction d’un prêtre, les bergers nomades qui fréquentaient la région marécageuse à l’Estd’Alexandrie(3). L’instant semblait propice : une des légions avait été envoyée sur le Danube. Le légat de Syrie, Avidius Cassius, accourut en forces, sauva la capitale et y gagna de nombreux partisans, qui secondèrent ensuite ses ambitions. En 215 (4), le même groupe des éévot rentre en scène, maintenant avec la connivence des Alexandrins, qu’en l’état de nos sources on n’arrive pas à

() CLIT, p.24. — (2) Ibid, p.27. — (3) Ibid, p. 28. — (4) Ibid., p. 31,

s’expliquer. Caracalla présent procéda avec l’énergie cruelle qu’on pouvait attendre de lui : après l’extermination des insurgés et de leurs familles, 1l établit dans la ville même les troupes qui jusque-là campaient aux abords d'Alexandrie.

Cette précaution n’empêcha point les désordres nés de limpuissance générale du Haut-Empire à son déclin. Les Blemmyes, ces Éthiopiens du Nord, qui n’avaient point bougé depuis Auguste, franchirent en masse la frontière et se rendirent maîtres de la Thébaïde, vers 262. Bientôt les entreprises des souverains de Palmyre contre le Delta inspirèrent à la population d'Alexandrie des velléités de séparatisme ; peut-être se croyait-elle plus apte à briser les ambitions extérieures que l’autorité romaine, qui paraissait sombrer dans l’anarchie; c’est d’ailleurs le représentant de Rome, le préfet Émilien, qu’elle proclama empereur égyptien. Un émissaire de Gallien restaura en Égypte Punité de l’empire (263), mais à quel prix! Quel spectacle lugubre offrait la deuxième ville du monde romain après les combats de rues! Nombre de ses maisons étaient détruites et son chiffre d’habitants fort amoindri.

Encore Rome n’en fut-elle réellement maîtresse qu’après avoir ruiné la puissance de Palmyre. Reconquise par Aurélien, Alexandrie fit défection de nouveau sous un affidé de Zénobie, Firmus ; mais, quand la fameuse reine eut succombé, la grande métropole d'Égypte capitula à son tour, et le quartier des rebelles subit de nouvelles dévastations. L’âpre rancœur laissée par ces terribles représailles inspira peut-être la révolte, mal eonnue dans ses causes et dans son développement, qui se prolongea plusieurs années sous Dioclétien. Après la destruction de Busiris dans le Delta et de Coptos en Haute-Égypte, en vue de châtier les citoyens et les indigènes soulevés à la fois, il fallut encore emporter de force Alexandrie. Telle était la ruine de la province après ces événements que l’empereur dut mettre une limite à l’exportation des blés.

Par ailleurs, et dans le même temps, d’autres menaces se

précisaient : au Sud les Blemmyes, à l'Ouest les nomades du désert libyque obligèrent Probus à d’épuisantes campagnes. Dioclétien lui-même ne put se débarrasser des premiers qu’en leur opposant des Nubiens, ces Nubæ ou Nobades, qui comptaient parmi les nombreux barbares limitrophes auxquels Pempire affaibli devait payer tribut (297).

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