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LES IDÉES ET LES OEUVRES

L'influence romaine sur la religion gauloise (1) se marque moins dans les croyances que dans leurs manifestations. Relativement aux entités divines, il y eut de part et d’autre tendance spontanée à la conciliation. D’ailleurs, chez les deux peuples, on inclinait aux conceptions abstraites et naturistes; on était porté aux dévotions enfantines, à la recherche des petites recettes pour obtenir la chance et écarter les mauvais sorts. Convertis déjà par ies Grecs à l’anthropomorphisme, les Romains y convertirent les Gaulois à leur tour et de la même manière, sans sollicitation ni pression. Ils amenèrent avec eux leurs idoles, dont les figures durent produire sur les indigènes l’impression d’une nouvelle forme du luxe (2). La contamination gréco-romaine eut son équivalent dans une contamination gallo-romaine, attestée par certains qualificatifs : Apollo Borvo,ou bien Mars Camulus. Tout comme la première s'était arrêtée devant certaines assimilations trop difficiles ou impossibles, il y eut des divinités qui demeurèrent celtiques : Belenus, Epona, Esus, Teutatès étaient du nombre, et, sous les traits de ce dernier, Mercure resta toujours une création du terroir ; les vieux emblèmes, les cornes de Cernunnos, le maillet de Sucellus, les chevaux d’Epona gardèrent leurs vertus originelles, faute d’analogies dans la religion classique. On constate toutefois des rapprochements singuliers, comme celui,

{1) Zbid., VI, p. 3 et suiv.

(2) Adr. BLANCHET, Les Figurines de terre cuite de la Gaule romaine, XXVII, LI (1891), p. 65-214; LX (1901), p. 189-272.

par exemple, qui fit d’Apollon le dieu ordinaire des sources et des fontaines (1). Enfin, par loyalisme, instinctif ou intéressé, certaines abstractions furent acceptées : les Génies, notamment celui de l’empereur, les Lares, qualifiés Augustes, les Tutelles, divinités municipales, auxquelles les dévots s’adressaient sans doute dans la même intention qu'aux Césars divinisés. Et cette complaisance à recevoir de nouveaux dieux devait faire admettre les cultes orientaux qui, mieux que ceux de Rome, frayèrent la voie au christianisme. Il est curieux de relever qu’ils ont donné naissance à un type original de monuments : le cavalier terrassant le géant anguipède (2), prototype évident du saint Georges au dragon.

Dans l’organisation du culte, d'autre part, un vrai bouleversement se remarque : les druides disparaissent, n’ont plus qu’une influence, médiocre et toute privée, de sorciers et devins; on ne se réunit plus sur les hauts lieux, ou en forêt, dans des enceintes à ciel ouvert ; la Gaule a désormais ses temples, comme tous les peuples méditerranéens.

Rome a mis tout autant son empreinte sur la vie morale des Gaulois. Qu’a-t-elle pu leur donner, sinon ce qu’elle possédait elle-même ? Conquise presque à l’heure où un ordre nouveau allait surgir avec le principat, cette contrée ne connut, et dès les premiers temps, que des Italiens blasés et jouisseurs ; l'empire avait atteint assez vite son maximum de puissance et d’étendue ; les caractères bien trempés disparaissaient d’une société simplement polie, raffinée, très préoccupée de son bien-être, très peu d’un idéal élevé. En religion, le scepticisme, allié à des formules rituelles, à des pratiques de convention. Des sentiments, non point pervers ni vils, habituellement, plutôt mesquins, terre à terre. Les Gaulois se mirent à l'unisson. Une sorte d’égoïsme universel pénétra dans les âmes ; l’esprit municipal ou collégial n’y contredisait point :

(1) ESPÉRANDIEU, Conférences du musée Guimet, 1912, p. 1-57. (2) Friedr. HERTLEIN, Die Juppiler-Gigantensäulen, Stuttgart, 1910.

on restait attaché aux cadres commodes de la cité, de la corporation, pour les avantages qu’elles pouvaient offrir, certains pour les honneurs qu’ils en retiraient. Mais cette déférence envers les institutions ne saurait se confondre avec le sens du devoir civique : il y eut un sauve-qui-peut devant les charges, quand elles parurent trop lourdes. L’effort, voilà ce qui coùûtait le plus.

Il n’en fallait pas tant pour entreprendre l’étude du latin, utile dans les rapports même commerciaux, indispensable à qui souhaitait devenir citoyen romain, ou encore tout bonnement s'élever dans sa ville. Le rôle des écoles (1) fut considérable, mais on l’entrevoit sans pouvoir le suivre, le préciser, du moins pour l’enseignement élémentaire. A un degré supérieur, quelques textes juridiques témoignent des interventions de l’État, et il nous reste des ouvrages de rhéteurs — tels Eumène et Symmaque — qui parlent des établissements qu’ils ont fréquentés. Le terme traditionnel d’Université demande explication : à Marseille, Autun, Reims, Trèves, Bordeaux, l’enseignement dispensé correspondait assez à nos humanités pour jeunes garçons, grammaire comprise. Pas un foyer de recherches dans l’ensemble ; l’étude des grandsauteurs, favorisée par la fondation de quelques librairies, les exercices pratiques et les joutes d’éloquence, à cela se réduisait l’invariable programme, qui formait des esprits subtils, diserts, érudits, mais coulés dans un moule uniforme. A Marseille, la culture hellénique gardait la première place, mais elle n’était nulle part absente, car la Grèce fournissait des maîtres partout, même à Autun, pourtant isolé et très gaulois de caractère. Les empereurs contrôlaient ces établissements, y imposaient leurs volontés, fixaient les honoraires, d'autant plus librement qu’ils laissaient aux cités le soin de les payer. Les étudiants ne manquaient pas ; la formation littéraire conduisait avant

(0 Th. HAARHOOF, The Schools of Gaul, Oxford, 1920,

toute autre aux fonctions publiques, à la grande carrière administrative — on songe à ce propos au rôle social de la littérature chinoise, à son influence stérilisante.

S’étonnera-t-on que, dans ce milieu étouffant, aucune originalité n’ait pu percer? Tous les écrivains de la Gaule sont des gens & à la suite », pasticheurs des Grecs et des Romains, auxquels ils n’empruntent pas leurs meilleurs procédés. Argute loqui ! C’est une tendance qu’on avait tout de suite notée chez les Gaulois ; aussi foisonnent les rhéteurs, mais à ce point férus des modes latines que beaucoup quittent leur pays. Encore, dans la décadence générale du 1v° siècle, leurs noms sont-ils parmi les moins effacés (1); mais on en veut aux Panégyristes d’alors de leur frénétique courtisanerie, à Namatianus de sa dévotion aveugle envers une Rome qui décline, à Ausone de ses divertissements funambulesques, heureusement rachetés quand il célèbre Bordeaux ou la Moselle; lui seul, par ces sujets, a quelque chose d’un poète national.

En art (2) aussi, sur table rase opéraient les éducateurs, euxmêmes des copistes : Grecs, ils se répétaient sans cesse; Romains, ils n’arrivaient qu’en architecture à quelque invention secondaire. Ils n’ont rien caché aux Gaulois de leurs recettes pour l’agrément de la vie et le faste de la cité. Temples, basiliques, théâtres et amphithéâtres, portes monumentales ou arcs de triomphe, tombeaux, tours, mausolées, pyramides, chapelles, autels et sarcophages, rien de tout cela ne pouvait donner au visiteur romain la moindre sensation d’exotisme. Des statues grecques lui rappelaient les galeries des collectionneurs de la métropole ; comme en Italie, des artistes étrangers étaient venus chercher sur place la commande. Le colossal Mercure du Puy-de-Dôme, dû au Grec Zénodote, n’avait

(1) R. PIcHON, Les Derniers écriv ains profanes [dans les Gaules], Paris,

(2) Adr. BLANCHET, Étude sur la décoration des édifices de la Gaule romaine, Paris, 1913.

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