LA VIE SOCIALE ET ÉCONOMIQUE
L’occupation romaine eut certainement pour suites un accroissement et un renouvellement de la population (2). La colonisation, l’afflux de gens de toute provenance, attirés par des conditions plus stables, l’apaisement des disputes entre les tribus, l’introduction, par lesgrands seigneurs romains ou latinisés, de gens instruits, dont les Gaulois inéduqués n’avaient aucun besoin, et d’esclaves nécessaires au train de vie des riches Italiens, tout cela, outre la fécondité des Celtes à l’époque, a fait dire que la population gallo-romaine dut bien atteindre celle de la France d'aujourd’hui — mais comment l’établir P
Il ne fait pas doute, en revanche, qu’il y eut un regroupement. Progressivement, la ville gagna sur la campagne en nombre de régions : le confort, jadis ignoré, y apportait, en plus des agréments matériels, même les plaisirs et délassements comme les spectacles. La Gaule indépendante avait vécu surtout d’une vie agricole; commerce et industrie prenant plus d’extension, leurs nombreux ouvriers furent enlevés aux champs. Enfin les facilités accrues des communications permettaient à quelques propriétaires de regagner, grâce au réseau routier dont profitait l’excellente charronnerie indigène, leur domicile urbain après inspection de leurs domaines; la plupart cependant habitaient sur leurs terres, et ce fait est particulier à la Gaule.
Le travail, dans les villes, se tourna très souvent vers la forme corporative. Rome, qui reconnaissait tant de collèges professionnels en Italie, les appréciait moins en province ; mais ceux de Gaule ne lui parurent pas très dangereux ; ils pullulèrent en Narbonnaïse et dans la région de Lyon (3). Ils ne se
(1) CXC bis, p. 202-212,
2) CXLIT, V, p. 10 et suiv.; XXXII, XXIV (1922), p. 57, (3) CCXIV, LIL, p. 520-582,
présentaient pas toujours sous un aspect professionnel ; mais, religieux ou funéraires d’étiquette, ils réunissaient fréquemment dans la pratique des gens du même métier. La bourgeoisie marchande des negotialores ou artifices parvint à une fort belle aisance, dont les tombeaux donnent l’impression frappante. Parmi ces corporations, les plus puissantes, semble-t-il, groupaient les ouvriers du bâtiment et charpentiers (fabré), les marchands de bois (dendrophort), les armateurs et mariniers (navicularti), principalement sur le bas Rhône et ses affluents (1), les centonarti, fabricants d’étoffes pour l’habillement du menu peuple. L’organisation de ces collèges en faisait de véritables sociétés ou républiques, soutenues par des patrons influents. La simple tolérance gouvernementale à leur endroit fit place à une faveur marquée lorsqu’au mme siècle on se fut avisé de se servir des corporations, pour mieux tenir en bride les habitants et faciliter la rentrée des impôts.
La classe riche comprenait des chevaliers et des sénateurs ; mais ces titres, dans leur acception locale, ne suffisaient pas aux notables, lesquels ambitionnaient la qualitédesénateur romain, titre nu que beaucoup obtinrent et qui put se transmettre, même aux femmes; il finit par y avoir de ces Gaulois sénateurs dans tous les municipes. C’étaient surtout de gros propriétaires fonciers, enrichis par l’évolution sociale et économique si générale au mme siècle ; leurs villas, où s’employaient une foule de travailleurs, sont la cellule première de beaucoup de grands villages ou bourgs dont le nom actuel laissereconnaître l’existence d’un vaste domaine antique et même le nom de son possesseur. Celui-ci pouvait tenir, à la fois, de son origine celtique la passion de la chasse et de son éducation latine le goût de l'étude et des belles-lettres. Tel fut le cas du poète Ausone et de Paulin, évêque de Nole, mais natif de Bordeaux.
Strabon exagérait, disant que les Romains enseignèrent aux
(1) LA, CONsTANS, Arles antique, Paris, 1921, p. 184 et suiv.
Gaulois l’art de cultiver leurs champs. Ce n’est pas dans ce domaine qu’ils eurent le plus à faire l’éducation de leurs sujets celtes; seule peut-être l’exploitation des vignes en retira un bien plus large développement; l’ouverture de nouveaux débouchés les fit préférer aux céréales partout où la substitution se pouvait. Mais on connaît l’interdiction de Domitien (i), qui arrêta cet essor jusqu’au temps de Probus; depuis ce dernier seulement les crus du Bordelais et des côtes mosellanes gagnèrent leur haute renommée. L'élevage non plus ne tenait guère de nouveaux secrets en réserve; mais les travaux hydrographiques servirent, autant que la culture, cette mise en valeur de certains sols.
Les Romains ne trouvèrent pas en Gaule autant de richesses souterraines qu’en Ibérie et en Bretagne, malgré les industries actives que la métallurgie avait fait naître sur divers points du territoire. Les indigènes apprirent de leurs nouveaux maîtres à exploiter les carrières et à utiliser toutes les ressources de l’art de bâtir, qu'ils avaient laissé dans l’enfance, car ils se souciaient peu de lhabitation. Toutes les techniques les plus raffinées en ce genre leur devinrent usuelles, et l’on a constaté que, dans la langue flamande, une bonne part de ce vocabulaire spécial dérive visiblement du latin (2). Enfin les intérieurs gaulois s’ornèrent d’un mobilier moins fruste. Dans les arts du vêtement, les résistances furent plus tenaces : une certaine affectation des modes latines chez les classes supérieures n’empêche pas de remarquer que le vieux costume national resta le plus apprécié, et la confection pour gens modestes de sayons appropriés aux climats pluvieux contribua même largement au commerce d’exportation. L’influence romaine fit seulement disparaître le goût des couleurs vives, si prononcé encore au temps de César.
La pauvre vaisselle des Celtes indépendants produit un sin-
(1) S. REINACH, Revue archéologique, 1901, I, p. 850 et suiv. (2) XCI, p. 40.
gulier contraste avec la poterie sigillée (1), imitée des types d’Arezzo, dont la fabrication, par séries innombrables, devait occuper tant d’officines gauloises. Contrefaçon médiocre, évidemment, pour qui pense aux modèles et n’a souci que de esthétique, mais progrès incontestable du point de vue ménager. De même, tuileries et briquetteries donnèrent du travail à des masses d’artisans, du jour où l’on renonça aux cabanes de bois. Et, dans l’emploi de l’argile, les influences méditerranéennes éveillèrent une industrie nouvelle, celle des statuettes de terre, dont les dévots jadis n’éprouvaient pas le besoin, alors qu’elles jouaient un si grand rôle dans les pratiques cultuelles du monde gréco-romain.
Les sorties de marchandises (2) dépassaient les entrées : en Jialie, la Gaule expédiait divers articles d’alimentation, des animaux vivants pour la chasse, les jeux, les transports, des vêtements de laine pour militaires et campagnards; en Germanie et chez les Celtes de Bretagne, la pacotille à bon marché que les barbares de ces pays ne fabriquaient pas eux-mêmes, Péquivalent de celle que reçoivent aujourd’hui d'Europe les peuples africains. La Gaule s’enrichit rapidement jusqu'aux invasions; l’artisanat connut une grande prospérité, facilitée par un système de monnaies, de poids et mesures partout en usage, par un régime d’impôts sans imprévu (3). Les grandes entreprises financières convenaient mal au tempérament celte ; c’étaient des Italiens, ou des Orientaux, des Syriens, qui tenaient commerce de l’argent; mais la grande force du pays résidait avant tout dans sa population rurale et dans ses classes moyennes; à cet égard, la Gaule est déjà la France. Aussi le bien-être semble général; très peu d’indigents, beaucoup de familles aisées, et nulle distance infranchissable entre
(1) J. DÉCHELETTE, Les Vases céramiques ornés de la Gaule romaine, Paris, 1904.
(2) LXXXIII, p. 191 et suiv.
(3) CXLII, V, p. 344.
les classes séparées par la fortune ; les rapprochements s’opéraient aux thermes publics, aux grands jeux, notamment aux exhibitions de gladiateurs, qui eurent chez nos ancêtres la même vogue qu’en Îtalie.