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ÉTENDUE DE LA DOMINATION ROMAINE (1); LES GUERRES LOCALES

C’est à la date même qui sert de point de départ à ce livre, 146 av. J.-C., que la République, pour la première fois, prend pied sur cette terre sans esprit d'abandon. Carthage détruite, il fallait rester en Afrique, pour empêcher la rivale abattue de se relever sous un nouveau nom, avec des populations venues des centres avoisinants. Mais les dirigeants de l'époque jugèrent suffisant d'occuper un territoire peu étendu, correspondant aü tiers environ de notre Tunisie; c’est la partie Nord-Est, la plus peuplée encore aujourd’hui, politiquement la mieux située. Tenir cette contrée, c’était l’interdire à d’autres et préserver l’Italie. Comme les Français sous Louis- Philippe, les Romains ne conçurent point aussitôt Pidée de pousser plus loin leurs avantages; le fossé de Scipion fut comme le symbole de cette prudente réserve : il délimitait à l'Ouest et au Sud le sol romain entre T'habraca (Tabarca) et Thenæ (Henchir-Tina) (2), en face des îles Kerkennah. Ce district s’appela tout simplement Africa; nom « un peu prétentieux » et « plein de menaces », selon Boissière (3); il indique peut-être, au contraire, que c’était là tout ce qu’on se proposait d’annexer en Afrique. La capitale fut Utica (Bou-

(4) CLVII, carte et chap. III. — (2) LXXIV, p. x. (3) LXVII, p. 182.

Chateur), ainsi récompensée — et en outre par un accroissement de territoire — d’avoir fait par avance à Rome sa soumission. Tout ce qui se trouvait en dehors de cette zone, et qui représentait l’ancien domaine carthaginois, réduit par les récentes entreprises de Massinissa, fut laissé à celui-ci, allié de la République dans les derniers événements, et devenu désormais un de ces « instruments de servitude » (1) par lesquels Rome entendait protéger, à moindres frais, ses nouvelles acquisitions.

Après la guerre de Jugurtha (106), l’agrandissement de PAfrica se réduisit à fort peu de chose; il n’y eut même, semble-t-il, qu’une sorte de protectorat déguisé sur les cités côtières de la région des Syrtes, qui se changea en annexion (46) lorsque César eut triomphé des Pompéiens. Mais, dans une autre direction, le dictateur fit un pas beaucoup plus décisif : il repoussa la frontière Nord, de Thabraca jusqu’à l'Ampsaga (Ouel-el-Kébir), et la province primitive, devenue Africa Velus, fut bordée du Nord-Ouest au Sud-Est par une très large bande de terre dite Africa Novaofficiellement, plutôt Numidia dans le langage usuel, car c’était en effet la partie la plus riche de l’ancien royaume des Numides. Plus à POuest encore que l’Ampsaga, une nouvelle zone littorale, allant jusqu’à l’Oued-Sahel, accordée d’abord à Bocchus, fut annexée en 41 à la Nova. Mais, dans l’ensemble, tout le pays à Ouest de PAmpsaga formait le royaume soi-disant indépendant de Maurétanie, administré en réalité par des préfets romains depuis la mort de Bocchus en 33. En 25, Auguste confirma cette fiction d’un État autonome en l’attribuant à Juba II, indigène des plus romanisés. Le fils de ce dernier, Ptolémée, fut étranglé à Rome sur l’ordre de Caligula; d’après Dion Cassius (2), c’est aux richesses de ce malheureux qu’en voulait le monstre couronné, et non seulement, pensons-nous,

(1) Tac. Agric., 14. — (2) LIX, 25,

à ses biens privés, maïs à ses États; néanmoins, si la Maurétanie devint alors province, elle ne reçut son organisation que de Claude, en 42.

Cette fois, toute l’Afrique du Nord était pays romain, sous les restrictions que nous allons voir. L’empire avait du moins prolongé sa domination le long de la mer jusqu’en face de la

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Carte IX. — Les provinces d’Afrique.

pointe Sud de l’Espagne et même gagné une zone importante en bordure de l’Océan. Aucune hostilité du dehors ne restait en vue; la pénétration vers l’intérieur pouvait maintenant progresser plus ou moins ; ce sont les seuls changements qui affectèrent l’Afrique romaine jusqu’à la conquête vandale en 430. Sa reprise un siècle plus tard par Bélisaire et l’administration byzantine depuis Justinien, bien qu’inspirées des grands exemples antérieurs, ne sont plus de notre sujet.

La dernière étape franchie avant Claude, considérable par les conséquences, fut plus brutale qu’audacieuse; toute cette annexion par morceaux apparaît singulièrement prudente, quand on en rapproche la formation, lente encore, mais bien moins, de l’Afrique française du Nord (1). C’est deux fois plus de temps que les Romains y ont mis; encore n’avaient-ils pas

1) R. CAGNAT, À iravers le monde romain, Paris, 1912 p. 259 et suiv.

à vaincre le fanatisme musulman, et nulle autre puissance n’entravait leurs efforts, tandis que la France aura plus vite conquis le Maroc sur les résistances locales que sur les jalousies européennes. Par contre, d’autres ambitions et de longues discordes civiles avaient occupé Rome sur trois continents à la fois.

Ainsi, nulle tâche diplomatique n’embarrassa en Afrique son action, mais elle dut, pour y asseoir sa puissance, soutenir toùte une série de luttes (1). Et d’abord, dès le règne d’Auguste, le pays fut en état de guerre permanent ; des écrivains bien postérieurs y font de médiocres allusions. Parmi les peuplades soulevées, ils citent surtout les Gétules, dont le nom désigne en général les gens des hauts plateaux et des contrées sahariennes, ayant sans doute des congénères dans les Musulames de Byzacène et les Garamantes voisins des Syrtes. Ils semblent n’avoir été poussés que par l'instinct de pillage, qui les déterminait chaque année à de brusques incursions, suivies d’une retraite rapide au premier échec. Avec l’aide de Juba, des généraux romains obtinrent finalement des succès décisifs, ou qui l’auraient été sans la fortuite apparition (17) d’un chef énergique et de grand prestige auprès de tous les indigènes, Tacfarinas (2).

Ce Numide, déserteur des auxilia, sut recruter, encadrer, animer de son ardeur des bandes de vagabonds et, pour comble, entraîner à sa suite les tribus maures des confins. Rendu vain par la joie de conduire une armée, il eut la témérité d’accepter en rase campagne une bataille, qui fut une victoire pour ie proconsul, Furius Camillus. Mais le vaincu échappa, retourna au désert, refit ses forces et, changeant de méthode, s’attaqua aux postes isolés : un jour il réussissait, à d’autres il échouait; le siège des places n’était pas son affaire. Il s’en aperçut, modifia encore sa tactique et prit

(1) LXXIV, p. 3-99, (2) L. CANTARELLI, VI, III (1901), p. 8 et suiv.

exemple sur Jugurtha : il multipliait donc les escarmouches, les coups imprévus sur de nombreux points à la fois, se dérobant soudain si l’opération lui donnait trop de mal. Mais le butin conquis finit par l’encombrer ; et puis Rome à son tour avait plié ses troupes à la guerre de surprises : une colonne volante fit si bien que le barbare dut encore se retirer dans les sables, où il se sentait inaccessible. En 21, brusquement, il redonne signe de vie ; ses messagers réclament à Tibère des concessions de terre, sous peine de «guerre interminable » — ils demandaient en somme ce que l’empire, trois siècles plus tard, devait concéder si facilement aux peuples de ses frontières. Mais les temps n’étaient pas révolus, et Tibère ordonna une résistance énergique : on divisa l’armée en plusieurs corps; dans toutes lés positions importantes, on établit des fortins, devant lesquels venaient se briser les efforts des Numides, qui ne se retiraient pas sans lourdes pertes. Leurs échecs répétés rendirent trop de confiance à l’empereur, qui réduisit les effectifs, à l’heure où les Maures soulevés, grâce à la faiblesse du fils de Juba, apportaient un puissant renfort à Tacfarinas. Toute l’Afrique était menacée, des Syrtes jusqu’au delà des colonnes d’Hercule. Heureusement, le Numide se laissa surprendre par l’habile Dolabella ; son armée fut taillée en pièces et lui frappé à mort; il avait, sept ans de suite (17-24), mis en grave péril l’occupation romaine.

Une conséquence de ces péripéties fut l’emprise sur les territoires du Sud, laissés en dehors de la province : une série de bornes trouvées dans le Sud-Tunisien ont apporté la preuve d’une grande opération cadastrale en ces régions, préface de la perception du tribut (1). Une révolte des Maures, auxquels le meurtre de Ptolemée servit de prétexte, révéla aux soldats toute la dureté d’une campagne dans les contrées brûlantes et desséchées, mais elle eut pour Rome une issue favorable.

(1) J. TOUTAIN, XX VI, XII (1907), p. 341 et suiv.

Sous les règnes suivants se placent encore quelques soulèvements épisodiques. En tout cas, avec Domitien, voilà les Gétules refoulés, ou parqués (et surveillés) parmi les possessions impériales, qui leur devront des colons, sans parler des auxiliaires pour l’armée. Garamantes et Nasamons avaient été châtiés en Tripolitaine. C’est à l'Ouest désormais qu’auront principalement à intervenir les successeurs d’Hadrien.

Les Maures restaient insaisissables, et trop faibles les contingents qu’on leur opposait; Antonin le Pieux dut expédier des renforts, spécialement de la cavalerie. Le résultat fui occupation de l’Aurès (1), au pied duquel la légion de Lambèse avait seulement campé. Puis, dans nos maigres sources, repasse la mention de guerres nouvelles sous Marc- Aurèle, sous Commode, contre les mêmes Maures, qui s’enhar. dissaient jusqu’à pénétrer en Bétique (2). La gravité des insurrections augmente avec le temps: sous Maximin, les exactions d’un procurateur ameutent les paysans, et cette révolte est à origine du règne si court de Gordien Ie (3). Ensuite, des incursions de bandes se produisent périodiquement, mettant en cause des quantités de tribus, etilne s’agit pas simplement de pillages. La répression aboutit d’ordinaire, mais elle est toujours à recommencer.

Au seuil du 1v® siècle, les choses se compliquent d’un élément de trouble nouveau : les querelles religieuses agitent le pays, d'autant plus violemment que les empereurs n’ont plus en ces questions la belle neutralité des Césars d’autrefois. Les querelles personnelles s’y ajoutent, comme celle qui s'élève entre un roitelet maurétanien Firmus et un haut fonctionnaire romain : la fidélité des Africains au premier prolongeait le conflit, mais une défection adroitement provoquée le termina.

(1) Ém. MASQUERAY, De Aurasio Monte, Lut., 1886.

(2) CLXII, XI, p. 277.

(3) Pour l'insurrection de 253, cf. J. CARCOPINO, Revue africaine, 1919, p. 369-383.

Bientôt après, c’est la révolte d’un chef militaire, qui jura fidélité à l’Empire d'Orient pour n’avoir à subir qu’une surveillance plus lointaine ; cruelle perspective pour Rome, qu’alimentait le blé d’Afrique. La séparation devait néanmoins se produire, trente ans plus tard, quand une intrigue de cour donna aux Vandales un motif de victorieuse entrée en scène.

Histoires confuses, fastidieuses, que tous ces épisodes, qui souvent traînent en longueur ; ils montrent que, durant les quatre siècles d'occupation, si indomptables étaient quelquesuns de ces indigènes, la vraie pacification ne fut jamais partout complètement obtenue. Voyons maintenant les limites de cette Afrique romaine prise dans son ensemble : elle se terminait à l'Est au grand désert de sable qui, au delà de la Tripolitaine, arrive jusqu’au rivage de la Grande Syrte; la frontière méridionale, elle, recula peu à peu vers l’intérieur, suivant les progrès de la colonisation.

Le jour approche où l’on pourra, grâce aux fortins du limes tous explorés et aux inscriptions, reconstituer le tracé rigoureux des lignes successives. Sous les premiers empereurs, dans la région qui correspond à la Libye actuelle, le gouvernement se satisfit de quelques ports utilisables, entourés d’une étroite banlieue. A partir de Gabès, le peuplement s’arrêta d’abord au Nord du grand Chott-el-Fedjidj ; puis la frontière continuait vers le Nord, par Gafsa, Tebessa, suivant à peu près celle de notre Tunisie, tournait à l'Ouest, laissant au Sud les massifs montagneux; arrivée à la vallée moyenne du Chelif, elle la longeait jusqu’à faible distance de la mer, dont elle allait se rapprochant ; après avoir franchi la Moulouya, : elle aboutissait à un vieil emporion phénicien, qu’a remplacé Melilla. Le Rif ne comptait pratiquement dans aucune province ; sur la côte mieux située de l’Atlantique, de Tanger à Salé, quelques villes s’échelonnaient, et même quelques fondations aventurées avaient surgi dans l’intérieur, au bord des

cours d’eau (1). Restaient en dehors de la domination romaine, non seulement le Maroc saharien et Atlas central, la région des hauts plateaux, mais même les points où sont aujourd’hui des localités de premier rang, Casablanca, Mogador, Agadir et Marrakech. En somme, à part le bloc tunisien et ure portion notable de notre département de Constantine, le tout revenait à une sorte de longue flèche s’amincissant vers POcéan. C’est une disposition qui n’a pas varié au cours des âges; les progrès vers le Sud s’accentuaient parallèlement un peu partout. Ils se poursuivent encore pendant tout le premier tiers du ie siècle, et même le point le plus méridional de Numidie, Doucen, à 40 kilomètres au Sud-Ouest de Biskra, fut occupé et fortifié par Gordien III (2). Après quoi l’on constate que les postes s’espacent un peu au Sud de la falaise qui domine les plaines de l’intérieur ; dans le grand coin décrit plus haut, une large échancrure s’ouvre seulement au milieu de notre département d'Alger, pour contourner une région de Chotts et la vallée de l’Oued-Touil, puis, en ligne presque droite et Est-Ouest, la frontière arrive vers Melilla, ayant suivi dans l’ensemble la lisière Nord des hauts plateaux. Au Maroc, notre information est fort peu avancée; on a cependant commencé de reconnaître au sud de Rabat le /imes de la Tingitane (3).

Il y avait d’autre part, en avant du limes, côté Sud, quelques postes d’observation en avant-garde, notamment dans le massif des Ouled-Naïl ; nulle part ils ne s’enfonçaient si profondément en plein désert qu’en Tripolitaine (4), où des garnisons permanentes campaient à Ben-Ndjem, Garia et

Ghadamès (5).

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