‹ LE MONDE ROMAINChapitre 81 sur 91 · XLI, VIII · texte numérisé non relu

XLI, VIII

Il y eut là une entreprise de longue haleine, qui avait pu, dans ce secteur libyen et en Tunisie, arriver jusqu’au terme; en Algérie, pour gagner les plateaux de l’intérieur, le temps sans doute a manqué. Les troupes aussi faisaient défaut ; le fossatum enfin creusé et les fortins multipliés prolongèrent jusqu’au ve siècle l’occupation ; mais il fallut, dans les deux derniers, s’en tenir à ces organisations défensives.

Pas plus qu’aujourd’hui, cette longue chaîne de territoires ne releva d’une administration unique; mais les divisions n’y répondaient point à celles de notre temps. Ni les unes ni les autres, du reste, n’ont, avec les conditions géographiques, de rapport évident ; tout est dû aux circonstances historiques.

La civilisation carthaginoiïse avait déjà accompli son œuvre dans ce qui est actuellement la Tunisie ; elle en avait vraiment colonisé une bonne part ; commerce et agriculture y prospéraient avant même l’arrivée des Romains; il restait bien, loin de la mer, quelques éléments barbares hostiles, mais ils furent des premiers réduits à merci. Des conditions analogues s’offraient dans les districts voisins, maintenant algériens. Donc, pacifiée dans son ensemble, l’Afrique Proconsulaire fut soumise sans risques à un gouverneur civil ; la population était dense, en majorité toute à son travail, sans rêves d’indépendance.

Les limites de cette province commençaient, à l’Ouest, un peu au delà d’Æippo Regius (Bône), lui laissaient Calama (Guelma), Tipasa, probablement aussi Tébessa, au moins depuis la fin du 1° siècle. Dans le Sud, la frontière était indiquée par les lignes de postes dont nous aurons à parler. On rattacha la Tripolitaine à la Proconsulaire, parce que, dans

limmensité des sables, il y avait trop peu de points à occuper pour qu’un gouvernement séparé se justifiât. Le gouverneur résidait à Carthage, qui, de fait, exerçait en outre une sorte de primauté morale sur toutes les contrées dont il s’agit en ce chapitre.

Ensuite, au couchant, commençait la Numidia, ayant pour limite occidentale l'Oued-el-Kébir, tout le long de sa vallée inférieure ; puis la démarcation s’infléchissait vers l’Ouest, — ainsiCuicul (Djemila) se trouvait en Numidie et Srkifis (Sétif) en Maurétanie, — longeait le Chott-el-Hodna, atteignait le Zahrez-Chergui, tournait enfin du côté Sud en direction de Laghouat. C’était là moins une province qu’un commandement militaire, sous le légat de la légion III, qui ajoutait seulement à ce titre celui de propréteur, et que désignait le sou verain lui-même, souvent pour plusieurs années. Il y eut pratiquement séparation entre l’Africa et la Numidie à partir de Caligula; jusque-là on maintint une dérogation singulière au principe qui interdisait, depuis Auguste, de subordonner un chef de troupes à un proconsul. Toutefois, même à dater de 41, on continua de considérer fictivement la Numidie comme une dépendance de la Proconsulaire; la distinction entre elles ne devint officielle qu’à la fin du n° siècle, alors que depuis cent cinquante ans le propréteur ne relevait que du prince comme administrateur et comme juge. La résidence du gouverneur — et aussi la capitale — de la Numidie était au quartier général de la légion, d’abord cantonnée à Ammædara (1), puis, à partir de Vespasien, à Tébessa (2), bien plus à PEst, enfin, depuis Trajan, à Lambæsis (Lambèse) (3) ; ses vextllaliones étaient affectées aux divers points du limes jusqu’en Tripolitaine. La Numidie fut donc une province unique en son genre, dont le chef avait des pouvoirs militaires en dehors de

(1) DE PACHTÈRE, XV, 1916, p. 273-284. — (2) LXXV, p. 127-155. (8) Zbid. (vues du camp), p. 44 et 48; cf. p. 50; GAGNAT, Les deux camps de la légion III Augusia à Lambèse, XXV, XXXVII, 1 (1908), p. 219-277.

son gouvernement et, quoique légat, des attributions civiles dans une région absolument pacifiée, la partie Nord, où d’ailleurs Cirta (Constantine), l’ancienne capitale des rois numides, jouissait, ainsi que ses voisines, bien plus humbles, d’une très large autonomie, qui atténuait ce paradoxe administratif. Tout cela nous fait toucher du doigt l’extrême souplesse du régime romain.

Plus loin, vers l'Occident, venait une longue province, qui correspondait en gros à la partie Nord de nos départements d'Alger et d'Oran, puisqu’elle allait jusqu’à l'embouchure de la Malva (Moulouya) : c'était la Maurétanie dite Césarienne, du nom de son chef-lieu Cæsarea (Cherchel). Les ressources du sol n’y égalaient pas celles des deux précédentes, et surtout leur mise en œuvre fut plus tardive et plus timide. Un procurateur impérial y paraissait un agent très suffisant ; il offrait aussi cet avantage de pouvoir être longtemps maintenu. Le même régime enfin fut appliqué à la Maurétanie Tingitane, ayant pour chef-lieu Tingis (Tanger) et tout entière contenue dans le Maroc actuel (1).

I] n’y eut, à coup sûr, dans cette répartition, cette variété de combinaisons, aucun plan politique, aucune arrière-pensée de diviser pour gouverner plus aisément et empêcher la formation d’un esprit national, que l’islamisme seul devait susciter plus tard. Au fur et à mesure des annexions, Rome créait des rouages nouveaux, selon ses nécessités administratives immédiates et les espérances qu’elle fondait sur lexploitation du pays.

La réforme dioclétienne, née d’une jalousie soupçonneuse, eut naturellement en Afrique son rôle de fractionnement et de désagrégation. La nouvelle Proconsulaire, ou Zeugitane, ne fut plus qu’un tiers de la précédente (dont elle gardaïit la capitale, Carthage) ; de celle-ci se détachèrent la Tripolitaine et

(1) L. CHATELAIN, Bulletin de l’École des Hautes-Études mar aines, (1920), p. 153-163.

là Byzacène (Tunisie du Sud), avec Hadrumète pour chef-lieu. Jusqu’à Constantin il y eut une Numidie militaire, ayant pour centre Lambèse; mais, à partir de ce prince, l’ancienne Numidie. recouvra son unité; son chef-lieu, Cirta, prit le nom de Constantine, qui s’est perpétué. La Maurétanie Césarienne fut scindée : la partie orientale forma une province distincte, la Sitifienne, du nom de Srki/i (Sétif), sa capitale. En revanche, la Tingitane, conquise dans le principe pour couvrir les Espagnes, fut rattachée officiellement à ce dernier groupe de provinces — seule nouveauté inspirée par une idée logique.

L'Afrique du Nord n’est point pour la France, elle ne fut pas davantage pour Rome, ce que les économistes appellent une colonie de peuplement ; du reste, lorsqu'on commença vrai. ment de la mettre en valeur, l’Italie souffrait, comme notre pays, d’une crise aiguë de « sous-natalité ». Actuellement, au contraire, c’est cette nation qui fournit à la Tunisie ses plus nombreux colons, comme les Espagnols se répandent dans l'Ouest. Pour tenir lieu de ce double élément, il y eut dans antiquité les Romains de création récente, originaires de quelque autre province et promus à la civitas par leurs services militaires. En ce sens seulement on admettra avec Boissier (1) que les Romains d’Afrique ont dû être nombreux. Luimême, tout en avouant l’impossibilité de les chiffrer, reconnaît que les noms romains des inscriptions ne désignent pas tous des Romains de naissance ; certains textes épigraphiques attribuent même expressément une filiation indigène à des hommes qui portent les {ria nomina. Les mariages mixtes ont certaine ment aidé à ce foisonnement des citoyens d’empire. Et cette

(1) LX VI, p. 315 et suiv

assimilation limitée était favorisée par l’absence, entre les maîtres du pays et les Africains, de toute haine nationale profonde, de toute antipathie religieuse caractérisée.

Ceserait une énumérationfastidieuse, par l'abondance même, que celle des cités d'Afrique. Rien qu’en Tunisie, dans la vailée de la Medjerda et de ses affluents, on ne compte pas moins de

f Th ‘Dur 1 ZE url ig £.

F2 Thibaris © — Simitthu ! 222 À eUlthine

.o"Th ic!

7 gp cum m

urs Althiburos

4 U # % eMzctens ER e e/hamigad {7Méeders PE Tzshre NOtt-Ey Lambêse ° Vies Chenez. M ESPN Théveste Regioc Ergur FA Poste romai e Doucen Choë

Carte XI.— L'Afrique proconsulaire et la Numidie.

trente-cinq colonies ou municipes (1), quatorze dans la vallée de Poued Miliana, dont beaucoup, il est vrai, n’acquirent l’une de ces qualités qu’à partir des Sévères. Il est peu de contrées où plus de noms antiques se soient conservés, à peine modifiés par la langue arabe : Thuburbo Minus revit dans Tebourba, Thubursicum Bure dans Tebourzouk, Thugga dans Dougga(2), Thibaris dans Thibar, Simitihu dans Chemtou, Uthina dans

(1) CCVIII, Appendice; CLVII, p. 91 et suiv.

(2) R. CAGNAT, XX, 1914, p. 473-484.

Oudna, et nous négligeons les localités trop secondaires. Les villes se pressaient le long des côtes ; seule Thabraca (Tabarca) se trouvait isolée ; mais à partir d’Hippo Diarrhytus (Bizerte), qui bénéficiait déjà de sa rade magnifique, les noms se multiplient sur la carte : retenons surtout Aadrumetum (Sousse), Tacapæ (Gabès), en Tripolitaine Oea (Tripoli) (1) et Lepiis Magna (Lebda). A l’intérieur, toute la moitié sud-tunisienne, et même la Kroumirie, proche de la côte Nord, ne comptait qu’un total de cités bien plus insignifiant. Dans le Sud, la longue chaîne de Zeugitane, Sud-Ouest-Nord-Est, avec ses sommets de 4090 à 5000 pieds, ancien territoire des Musulames (2), fut colonisée tout de suite après les Antonins ; Neptune, divinité des eaux, même douces, y était vénéré pour les sources qu’il y avait fait naître; et au pied des rivières sillonnant le massif s’étaient formées Mactaris (Mactar), Ammædara (Haïdra), Aquæ Regiæ, Cillium (Kasserin), Sufes (Henchir Sbiba), Sufelula (Sbeïtla) ; les villes étaient espacées, mais quelques-unes entourées d’une sorte de banlieue considérable. Au delà, vers les chotts, s’étendaient les steppes, cultivés seulement par les natifs, et surtout parcours de nomades. Quant à la zone des Syrtes, faisant suite à l’Est, les ruines d’installa tions agricoles y fourmillent, mais toutes indigènes ; les noms de ces localités, dans les itinéraires, n’ont rien de romain.

Le Nord de la Numidie possédait un centre considérable, Cirta (Constantine) (3), visitée de bonne heure par le négoce italien, attribuée pendant les guerres civiles à l’aventurier Sittius et à sa famille, et qui constitua depuis César une colonie. Auguste l’engloba, avec Rusicade (Philippeville), Chullu (Collo) et Mileu (Mila), dans une «confédération des IV colonies », où Cirta gardait la prééminence et tenait sous sa

(1) G. CosTA, VI, XIV (1912), p. 1-40; CXXX VI, II.

(2) J. TouTaIn, XX VII, LVII (1898), p. 271-294; D' L. CARTON, Les Musulamii, Tunis [1925].

(8) CLXIII, V, p. 470-492.

dépendance, outre de nombreux pagi, des castella, embryons de communes. La confédération fut dissoute au plus tard à la fin du ur siècle, et certains pagi élevés au rang de municipes. Dans toute cette contrée, les formes administratives romaines se propagèrent incessamment ; aux « républiques » indigènes se substituèrent peu à peu municipes ou colonies ; à la fin du ie siècle, il s’y trouvait 12 villes, 26 sous le dernier des Antonins, 37 au déclin du me siècle, 45 à l’arrivée des Vandales ; proportion inférieure à celle de Tunisie, dépassant de beaucoup encore celle de la Maurétanie (1). L’Aurès lui-même était bien plus mal partagé : malgré le voisinage de Lambèse et de Thamugadi (Timgad),ce fut toujours un des principaux centres de résistance de l'esprit local; les légionnaires qui s’y retiraient n'étaient guère que des Africains mal dégrossis (2).

La région des Chotts, au Sud de la Sitifienne, formait une contrée agricole, de type indigène ; au Nord, l'influence civilisatrice des Romains se fit sentir davantage, principalement dans la colonie de Sftifi (Sétif), et s’exerça sans concurrence lorsque Hadrien, au détriment d’une tribu numide, eut créé là un vaste domaine impérial; mais la proximité des nomades rebelles de la chaîne des Bibans et de la Kabylie y rendit la sécurité douteuse et, au 1° siècle, il y fallut augmenter le nombre des castella et des tours de défense. L’onomastique berbère, qui ressort de l’épigraphie, accuse en ce district une romanisation très limitée. Toute la contrée kabyle est parsemée de ruines, vestiges d’anciens postes militaires qui, près des cols et aux passages dangereux, fournissaient des gîtes et faisaient la police du pays.

Dans la Maurétanie Césarienne, constamment menacée par les incursions des insoumis, contre lesquels villages et fermes devaient se défendre par des travaux fortifiés, les établissements romains ne sont disposés que sur deux lignes : l’une

(1) CLVII, p. 110.

@) GRAILLOT et GSELL, XXIV, XIII (1893), p. 472.

côtière, avec Cæsarea (1), Tipasa (2) et Rusguniæ (un peu à l'Est d'Alger), l’autre suivant la basse vallée du Chélif, et là on ne trouve que de médiocres groupements, tout entourés de fortins qui en surveillaient les approches. Au Sud, l’Ouarsenis entier est demeuré en dehors de l’action de Rome, qui se borna à y prendre quelques précautions militaires ; dans la partie Ouest seulement se formèrent au 1iv° siècle de vastes domaines, préservés par les postes du /imes et par les redoutes éparses, dont beaucoup laissent voir des traces d’incendie. Tout le département oranais affecte le même caractère : centres romains médiocres et très éparpillés, sauf les garnisonset leurscantonnementsfortifiés; lesinscriptions deviennent rares; nous sommes documentés par l’Histoire Auguste, qui relate force escarmouches avec des autochtones inassimilables ; de ces tribus maures Ammien Marcellin en énumère quelquesunes, qui toutes se ressemblaient (3). Leurs chefs avaient dû accepter la présence auprès d’eux d’un délégué de la puissance romaine appelé præfecius gentis, l’équivalent du « chef de bureau arabe » que créa la France au xix® siècle; il était chargé d’un contrôle général et, si possible, du recrutement des auxtilia. Les gentiles, où Maures tenus pour sujets, ne connaissaient que leur princeps, mais celui-ci était surveillé par le præfectus. Au déclin de la puissance impériale, le lien de vassalité se relâcha progressivement ; on ne parla plus de peuples sujets, mais de confédérés. Ceux-ci se considéraient comme au service de l’empire, moyennant une solde, qu’on avait beaucoup de peine à leur verser régulièrement. Reste le Maroc ou Tingitane. On sera mieux fixé à son égard lorsque les fouilles, inaugurées plus tardivement, auront atteint l’ampleur voulue. En dehors des oppida du littoral, il y eut quelques municipes à l’intérieur, et notamment Volubilis,

(1)St. GSELL, Promenades archéologiques aux environs d'Alger, Paris,

1926, I. s (2) Zbid., II, — (3) CLVII, p. 197 et suiv.

qui apparaît bien, par l’étendue et l’aspect imposant de ses ruines, comme une curieuse exception. Il semble qu’en Tingi tane la suprématie romaine, sauf sur la côte peut-être, soit devenue un faux semblant depuis les invasions qui se placent sous Dioclétien.

Nous sommes pauvrement renseignés sur la façon dont s’administraient ces gentes (1) dont il était question tout à lheure : on entrevoit une organisation très rudimentaire, surtout chez les pasteurs nomades. Pour les civitates, certaines distinctions s'imposent : Pline dénombre 516 cités dans les provinces d'Afrique ; beaucoup alors devaient être de type indigène, car de son temps le travail d’assimilation était fort peu avancé; si l’'épigraphie permettait une statistique complète, on constaterait à la basse époque une proportion bien supérieure de centres vraiment organisés à la romaine; les progrès en ce sens s’accentuent depuis les Sévères.

A ce point de vue cependant, on ne saurait oublier que Rome n’avait pas tout à créer (2). Carthage avait déjà favorisé le régime municipal et fait entrer quelque 300 villes dans ses possessions; il est fait mention d’une foule de localités prises et occupées dans les expéditions d’Agathocle, de Regulus, de Scipion, de César. L’élément grec lui-même avait joué son rôle, mais, trop dispersé, n’avait pu créer de noyaux véritablement helléniques ; toutefois les indigènes s’y étaient accoutumés, et la culture grecque leur sembla d’abord quelque chose de beaucoup moins nouveau que la culture latine.

On répète volontiers (3) que, d’un bout de l’empire à l’autre, les institutions municipales présentaient une grande analogie; c’est une conception qu’on aurait tort d’exagérer, en particulier à propos de l'Afrique. Rome n’avait pas le tempérament niveleur ; elle procédait avec beaucoup de prudence et de souplesse, tenait compte des faits, des habitudes établies. Non seu-

() CLXII, XI, p. 292 et suiv. — (2) CLXXXIII, p. 249 et suiv. (3) Par exemple, LX VI, p. 194.

lement des cités gardèrent sous la République une organisation phénicienne, qui ne fut qu’au temps de César remplacée par le droit italique (1), mais voici une ville qu’on s'était fait un devoir de raser, supprimer, son nom même étant devenu un symbole exécré : Carthage; or telle était son heureuse situation que, vingt-trois ans tout juste après sa ruine, on oublia les serments solennels qui en interdisaient la résurrection, on envoya sur les lieux mêmes une colonie latine, sous la conduite de C. Gracchus et la protection de Iuno Cælestis, Pancienne Tanit phénicienne parée d’un nouveau nom. La colonia lunontia végétait cependant, plutôt puniquequeromaine, et des suffètes la gouvernaient comme aux jours de l’indépendance. Est-ce pour effacer ce caractère qu’en 44 César résolut d’y expédier une deuxième fournée de colons, principalement des vétérans (2) ? D’abord agrandie plutôt que transformée, elle devint le centre d’un vaste territoire où coexistaient 83 communautés plus petites, dont l'administration passa sous son contrôle ; elle y désignait des duumvirs, mais chacune choisissait ses édiles. Ces communautés avaient reçu des qualifications variables : castella, pagi. César les enveloppa d’une vraie ceinture de colonies ; beaucoup dépendaient encore de Carthage au commencement du mr siècle ; telle, malgré la distance, Thugga, au bord de l’Ampsaga, où l’on observa longtemps une dualité curieuse : à côté d’un pagus Thuggensis, création de Claude, une civilas Thugga, création d’Hadrien; sous Marc- Aurèle, uiraque pars civitaltis agit de concert, mais il y a pour les deux des assemblées et des magistratures distinctes. Septime-Sévère enfin les combina en une cité romaine unifiée. Pagus n’a point partout la même signification. Le territoire de Cirta, considérable aussi, comprenait bon nombre de pagi, parmi lesquels plus d’un paraît avoir gardé une condition qui (1) CLXII, XI, p. 285, 288.

(2) LIV, p. 45; KORNEMANN, Die Cäsarische Kolonie Carthago, XXX, LX (1901), p. 402-426; LXXV, p. 13-33,

ee +

remontait à l’époque numide. Chacun possédait ses magistri, son flamine perpétuel, son corps de sénateurs. Aïlleurs il est question de civilales stipendiariæ in pago. Les variétés de types fourmillent, et il nous suffira d’avoir indiqué quelques exemples; on en découvrirait bien davantage si l’épigraphie, en général, n’était muette sur les communautés indigènes, celles précisément qui ont dû présenter le moins d’uniformité.

Ce qui reste conforme à la règle partout vérifiée, c’est la suprématie ploutocratique. Les Africains de famille riche ou aisée se succédaient de père en fils dans les fonctions municipales, et ceux que l’administration supérieure avait particulièrement remarqués passaient même au service de l’État, soit dans leur province natale, soit dans une autre; de toutes façons ils restaient attachés à leur milieu de famille, y gardaient des intérêts, y manifestaient leur générosité. Ceuxlà ont vraiment travaillé, car ils y avaient avantage, à la romanisation de l’Afrique.

C’est pour eux, et pour les rares Romains de souche italienne en ces pays, qu’il y eut des cultes importés, avant tout celui de la Triade capitoline, car, chose étrange, aucune partie de l'empire, excepté l’Italie, n’éleva en pareille quantité de ces temples consacrés tout ensemble à Jupiter, Junon, Minerve (1). Seulement cette dévotion avait un aspect purement officiel ; les indigènes ne s’en offusquaient pas; ils témoignaient même d’une profonde indifférence aux noms des divinités (2), et ils ont pu parfois donner à leurs'maîtres une certaine illusion sur leurs sentiments en approchant des idoles latines. Mais celles qu’ils préféraient étaient, même sous des noms latins, de nature essentiellement punique, avec des traces d’influence égyptienne (3). Et les rites s’en-

(1) LXXV, p. 76-87.

(2) Cf. les Dii Mauri, par exemple ceux des sources; LXXIV, p. 353 et suiv.; p. 771 pour l'assimilation apparente.

(3) LXX VII, I, p. 437-442.

racinaient avec une ténacité singulière; l’obstination des Berbères à cet égard se montre notamment dans les coutumes funéraires. Avant, pendant, après la domination romaine, ces gens restent fidèles aux pratiques de l’âge de pierre, dont ils manient toujours les outils, silex taillés, haches plates en pierre polie ; ils élèvent encore des tombeaux mégalithiques rappelant le menbhir, en four cylindrique couvert d’une large dalle ; les ethnographes signalent ces survivances jusqu’au xIxe siècle.

Aussi la dévotion envers les Césars aura-t-elle été plus tiède en Afrique qu’en d’autres provinces. Pourtant les classes supérieures au moins ont révéré ostensiblement le caractère sacré de la dignité impériale ; n’est-ce pas parmi elles que les villes choïsissaient leurs délégués aux assemblées provinciales (1)? Par là s’offrait l’occasion d’émettre des vœux ou des doléances; une part était ainsi faite indirectement dans Padministration aux éléments indigènes. Ils comptaient plus encore dans le domaine militaire.

Page 1