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L'ARMÉE

Nous avons vu (3) qu’il y avait en Afrique une seule légion, la ZITI Augusla, qui a pu suffire, avec son effectif moyen de 5509 hommes, renforcés d’un très grand nombre d’auxiliaires. Elle comprenait déjà, au moins depuis le 11° siècle, une majorité d’Africains, quelques-uns fils de citoyens, la plupart recevant cette qualité à l’incorporation. Ses effectifs, très dispersés, se distribuaient entre diverses garnisons de la Numidie, principalement dans la partie Sud; une cohorte de 500 hommes était cantonnée à Carthage, pour l’escorte du proconsul; on la renouvelait tous les ans par roulement ; nous

(1) PALLU DE LESSERT, Bulletin des antiquités africaines, Il (1884),

(2) LXXIV, p. 104. — (3) Plus haut, p. 444,

le savons par la harangue même qu’adressa aux troupes d'Afrique Hadrien en voyage d’inspection, harangue dont plusieurs fragments fortimportantssont parvenus jusqu’à nous(1). La légion servit très rarement dans les contrées lointaines; eile dut ainsi conserver bien plus que d’autres ses traits régionaux. Elle s’est distinguée entre toutes par la multitude et la variété des travaux, même purement civils, qu’elle a exécutés, en dehors de ceux que les modernes réservent à l’arme du « génie »; elle a fourni aux villes, et principalement à Lambèse, des architectes et des constructeurs pour les édifices publics.

Quant aux auxilia, ils s’élevaient à environ 6000 hommes en Numidie, à peu près 15000 en Maurétanie : peu d’ailes de : cavalerie dans l’ensemble, peu de cohortes à pied, de préférence des cohortes equitalæ, corps mixtes, particulièrement précieux contre des adversaires qu’il fallait pouvoir aussi bien poursuivre à toute bride ou tenir en échec s’ils prononçaient une attaque. Ces auxiliaires furent au début des Asiatiques, des Bretons, des Corses, des Dalmates, des Espagnols, des Gaulois, des Pannoniens, des Parthes, des Sardes, des Thraces, mais, dès le milieu du n° siècle, sous les mêmes noms, ces corps ne réunissaient plus guère que des Africains ; des auxiliaires nouveaux portaient les qualifications bien explicites de Maures, Numides ou Musulames. Sur le tard, des Syriens s’y joignirent (2).

Et les indigènes fournirent à l’occasion des irréguliers, très comparables à nos goumiers; on les utilisa même parfois au dehors, comme ces cavaliers maures dont la colonne Trajane rappelle les exploits en Dacie. :

En négligeant ces dernièresformations, et la cohorte urbaine fixée à Carthage (différente de celle qu’y détachait la légion II), on arrive à un total approximatif de 27000 hommes; effectif modeste, très inférieur aux contingents français d’aujourd’hui;

(1) LXXIV, p. 146 et suiv.— (2) XXXVII, VI (1925), p. 118-149,

mais Rome n’avait point à compter avec l’Islam, et son occupation ne s’étendait pas aussi loin que la nôtre. De plus, elle tablait, manifestement, sur certains moyens de persuasion ; les Berbères romanisés — par l’armée — étaient, en vertu de leurs privilèges, des exemples impressionnants pour leurs congénères encore rétifs. Enfin la fortification paraît avoir eu, dans l’acheminement à la sécurité et à la paix, un rôle qui ne lui appartient plus à l’heure actuelle, vu qu’il existait nombre de fermes fortifiées, sans qu’on soit néanmoins fondé à admettre que leurs colons aient eu le droit de s’armer (1). Les forteresses d’État étaient réparties surtout le long du lîmes, dont le système défensif est encore mal connu antérieurement à Dioclétien (2) et n’est rappelé par nos sources, pour le Bas-Empire, que sous la forme d’arides nomenclatures et par la mention d’un fossatum sous Honorius (3).

L'Afrique française profite de la marine métropolitaine, mais la piraterie a disparu; elle a sévi au contraire durant toute l’époque romaine, et plus longtemps encore; les gens du Rif en particulier, si redoutables sur terre présentement, répandaient la terreur devant leurs rivages. On arma contre eux une division des escadres de Syrie et d'Égypte, qui eut son port d’attache à Cæsarea, où les vestiges d’un spacieux port antique ont pu être dégagés (4).

La VIE ÉCONOMIQUE (5).

Dans tous les détails de la politique romaine en Afrique se révèle le dessein réfléchi de ne point heurter ni brusquer lindigène, de l’attirer par des faveurs accordées aux plus méritants. Le plan comporte encore l’utilisation économique du pays

(1) Zbid., p. 270 et suiv., 687 et suiv. — (2) Jbid., p. 680 et suiv.

(3) Cod. Theod., VII, 15, 1. — (4) Ibid., p. 275-284.

(5) CLXII, XI, p. 295 et suiv.; L, p. 23 et suiv.; LXXXTITI, p. 132-148; CXC bis, p. 274-293.

suivant des procédés qui, tout en augmentant les ressources de l'empire, apportent plus de bien-être à la population. Le bon ordre assuré, les progrès de l’outillage, le développement des routes et de la navigation, autant de facteurs de richesse pour tous, hormis les turbulents, qui ne rêvaient que mauvais coups.

Il faut cependant reconnaître que, là aussi, Rome n’a point bâti sur table rase : les Carthaginois n’avaient pas démenti leur sang phénicien. Moins habiles peut-être comme ouvriers d’art que leurs ancêtres d’Asie, ils avaient hérité leur génie du commerce et remplirent comme une mission d’intermédiaires entre les diverses régions bordant la Méditerranée occidentale. Ils s'étaient mis partout avec ardeur à l’exploitation du sol; des agronomes de leur race, comme Magon, longtemps réputé, avaient perfectionné certaines cultures. Carthage et son territoire en étaient venus à se suffire sans aide extérieure ; les céréales, la vigne, l'olivier, fruits et légumes assuraient aux habitants leur subsistance. Cette prospérité frappa les rois numides, qui s’inspirèrent des méthodes appliquées en territoire punique et convertirent au labour bien des nomades, sans nuire d’ailleurs à l’élevage, qui procurait de si parfaites montures à la cavalerie.

Mais les Romains ne furent pas de purs continuateurs. D’abord le trafic prit des voies nouvelles : il n’y avait plus de rouliers des mers monopolisant les grands courants commerciaux ; c’est avec l’Italie désormais que l’Afrique eut ses relations les plus suivies, relations profitables, car l’Italie achetait, beaucoup plus qu’elle ne visait à répandre ses produits chez les nouveaux sujets. Ses besoins déterminèrent aussitôt les directions de la vie économique africaine (1). Mangeurs de pain, pauvres en grains, les Italiens en faisaient venir de diverses provinces : l'Afrique du Nord fut pour eux par-dessus tout une terre à moissons. L’orge suffisait aux petites gens de

(4) R, CAGNAT, L’Annone d'Afrique, XXVWV, XL (1916), p. 247-277,

la contrée, comme on en donnait aux chevaux probablement ; mais le froment était de bon rapport, en particulier dans ce terrain du Sud de la Proconsulaire d’où l’on tire aujourd’hui de merveilleux engrais. Bien des « frumentations », à Rome, distributions au bas peuple de la capitale, se trouvèrent, pour la tranquillité des empereurs, alimentées par le blé africain. Souvent aussi les bêtes fauves de PAtlas fournirent des attractions aux jeux du Colisée.

Sous les Antonins, d’autres productions commencèrent à s’accroître, qui font encore de notre temps la fortune du Maghreb : lesolivettes, actuellement, se multiplient dans le Sudtunisien et à lalisière de la Tripolitaine ; or elles s’étaient déjà concentrées dans ces districts, ainsi qu’en bordure de mer dans la Maurétanie Césarienne. Si la Tingitane se confinait dans la culture des céréales, les vignobles prenaient ailleurs une importance qui ne s’est pas amoindrie. Quant aux mines, de fer principalement, elles donnaient lieu à une exploitation secondaire, restreinte par la faible étendue des gisements.

Les brillants résultats de l’agriculture en Afrique sont un bienfait de Rome, non seulement par la commande inappréciable venue d’Italie, mais par suite des travaux hydrauliques considérables exécutés par les ingénieurs romains (1). Il semble bien établi à cette heure que le climat nord-africain était alors à peu près le même que de nos jours (2), sous réserve seulement des conséquences possibles du déboisement, effet comme en Asie de linvasion arabe. Du reste, ainsi qu’au xxe siècle, ce n’est pas l'insuffisance d’humidité qui gênait la culture ; l’eau ne manque pas dans l’Afrique du Nord ; il faut plutôt la répartir : il y a des terrains embourbés, s’il en est de trop secs. Les Carthaginoïs eux-mêmes s’étaient employés à

(1) Cf. P. GAUCKLER, Enquêle sur les installations hydrauliques romaïnes en Tunisie, Tunis, 1897-1912 ; CXVI, I, p. 260 et suiv. ;

(2) St. GSELL, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, Paris, I (1913), chap. Hi. ‘ ‘

cette œuv.e nécessaire, mais leur domination couvrit surtout des régions mieux partagées. Poussant davantage vers le Sud, maîtres aussi de la Numidie et de la Maurétanie, les Romains ont, pour les arroser, déployé un zèle méritoire, capté les sources, élevé des barrages dans les vallées afin de régler le débit des torrents, disposé dans les plaines des canaux, des rigoles, creusé des puits et des citernes dans les villas disséminées, réalisé par des aqueducs l’alimentation en eau des cités. Là encore, l’arméea procuré une main-d'œuvre précieuse, les inscriptions l’attestent. En ce qui concerne l’utilisation des eaux, les droits et obligations des riverains, il est probable que les ingénieurs auront tiré parti de l’expérience séculaire acquise en ces matières par les spécialistes de la vallée du Nil. Un règlement détaillé, trouvé dans la région de Batna (1), serait à rapprocher des dispositions prévues pour le même objet à Rome et à Lyon. C’est un très bel ouvrage qu’a laissé dépérir en Afrique l’inertie traditionnelle des musulmans.

Le mode d’exploitation de ces provinces comportait les mêmes variétés que dans les autres contrées de l’empire. Celui-ci n’a pas expropriéles modestes paysans qui cultivaient leurs biens sous le régime punique ; ils payèrent à leurs maîtres latins un impôt foncier, dont Carthage sans doute ne les avait pas exonérés. La conquête livra, en outre, au gouvernement des terres domaniales, accrues ensuite par la confiscation ; on y établit un nouveau groupe de petits propriétaires en assignant des lots aux vétérans. Cette colonisation gagna à la culture des cantons négligés au Sud de la Proconsulaire, et plus encore en Numidie, ainsi que dans les diverses Maurétanies. Mais le fléau des latifundia (2) ne tarda pas à se répandre sur le pays. À en croire Pline, sous Néron déjà, six hommes

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