Lettre du 4 décembre
3. « Nous ne sommes ni bigots ni intolérants, écrivait Sismondi à Mickiewicz le 5 novembre 1838, mais nos écoles sont protestanles : nous tromperions les pères qui y envoient
M. de Candolle conclut en déclarant, d'accord ayec M. de la Rive, que Mickiewicz, à Texemple de Rossi, ferait bien de donner d'abord un cours libre, et il ajoute :
L'un des obstacles que rencontrera réleclion de M. Mickiewicz, c'est que ses ouvrages sont écrits dans Une langue que personne ne connaît ici. Je crois donc que ce qu'on pourrait faire pour lui serait d'en publier dans la Bibliothèque universelle quelques extraits en traduction; c'est un conseil que vous pourriez peut-être lui donner.
Désespérant d'aboutir à Genève, Mickiewicz se tourna définitivement du côté de Lausanne. Il trouvait dans cette ville un conseiller et un appui dans la personne du réfugié italien Melegari, qui occupait une chaire de droit international, et d'un autre Italien, Scovazzi. Italiens et Polonais avaient alors les mêmes rancunes et les mêmes espérances, mais leurs rêves ne devaient pas se réaliser de la même manière* Malgré les sympathies qu'inspirait le génie de Mickiewicz, on ne pouvait le nommer tout d'un
leurs enfants pour être élevés dans leur religion si nous les engagions dans une autre. Que vous soyez catholique n'est nullement un obstacle; mais c'en serait un insurmontable si vous croyiez légitime, si vous vous faisiez un devoir du prosélytisme. Vous comprendrez d'autant mieux notre devoir à nous-mêmes, que vous mettez plus d'importance aux idées religieuses. >»
120 LE MONDE SLAVE i
coup par acdamaiion sans quelques formalités administratives, sans s'assurer qu'il était apte à bien remplir les fonctions qu'il sollicitait. Le poète s'impatientait de ces lenteurs. A la fin de son bel ouvrage sur Adam Mickiewicz *, M. Kallenbach a cité quelques fragments des mémoires d'un émigré qui vivait alors à Villars, Henri Nakwaski; ils nous renseignent sur Tétai psychologique du poète.
Mickiewicz est ennuyé de l'attitude des grands hommes de Lausanne, qui le traitent non pas comme le barde de la Lithuanie, mais comme un simple candidat à une chaire et s'informent de ce qu'il sait. Ils demandent des titres; il répond qu'il n'est pas un arracheur de dents*. Cependant il rassemble ces titres, différentes traductions de ses œuvres, et il les leur envoie; les génies euxmêmes doivent s'incliner devant la nécessité.
A ces soucis de candidature venaient, hélas, se joindre d'autres tourments. La femme du poète tomba gravement malade. Dans le courant du mois de novembre il fut obligé de retourner auprès d'elle à Paris; elle dut entrer dans une maison de santé, d'où elle ne sortit qu'au mois de mars.
\. Adam Mickiewicz, 2 vol. Cracovie, 1897.
2. Les mots soulignés sont en français dans le texle polonais.
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Le 20 novembre 1838, le conseil de TinstructioQ publique saisissait Tacadémie de la candidature de Mickiewicz ; elle était appuyée d'une recommandation de Sismondi et de Sainte- Beuve. Le 23, l'académie décidait c d'accepter les propositions de M. Mickiewicz et de demander, vu les circonstances où il se trouve, que le traitement qui lui sera alloué soit aussi considérable que possible ».
Cependant }e poète à Paris se désespérait :
Ma situation est terrible, écrivait-il à son vieil ami Domeyko (lettre du 8 janvier i839). Ma femme, après quelques mois de maladie, commence à peine à donner des espérances de rétablissement. Mes enfants sont dans des maisons étrangères. Je ne sais pas encore si j'aurai la place à Lausanne. Misère partout! Je m'étonne d'avoir pu supporter tout cela, mais j'ai beaucoup vieilli.
Le 13 mars 1839, il écrit de Lausanne (maison Beau-Séjour), qu'il est nommé professeur ordinaire avec un traitement de 4 800 francs, qu'on lui a fait des offres pour l'université de Paris, mais qu'il hésite, car tout le monde est tellement bon pour lui à Lausanne qu'il y aurait ingratitude à quitter cette ville.
Il ne quitte définitivement Paris qu'au mois de juin. Le 17, il arrive à Lausanne. 11 s'établit
16, rue Saint-Pierre. Entre temps une révolution intérieure avait éloigné ses amis du pouvoir et failli emporter la chaire de littérature latine. Le traitement n'était plus tel que le poète l'avait rêvé. Il lui fallait recommencer la candidature, qui sait? se soumettre à un examen. L'examen eut lieu, mais dans des conditions de nature à ménager les susceptibilités les plus délicates. Mickiewicz fut invité à dîner chez un conseiller d'état. Après le dîner on se mit à causer de littérature latine. Mickiewicz prit une part très animée à la conversation. Le maître de la maison la termina par ces mots : < Monsieur, vous avez passé brillamment votre examen.— Quel examen? — Ces messieurs sont des professeurs de l'académie; vos réponses les ont pleinement satisfaits. » Mickiewicz avouait que, s'il avait été prévenu, il se serait trouvé beaucoup plus embarrassé.
Le 31 juillet, l'académie décida qu'il y avait lieu de demander un cours de littérature latine. Le poète fut nommé à l'emploi qu'il sollicitait le 15 octobre. Il commençait à se décourager, Lausanne ne lui déplaisait pas, mais c'était toujours un lieu d'exil, et les études de philologie latine ne lui souriaient guère :
Nous sommes ici assez bien logés. Mes fenêtres donnent sur le lac et sur les Alpes. J'aime mieux nos paysages lithuaniens, si intimes (exactement : sur lesquels on peut se poser et dormir), que ces panoramas lointains qui fatiguent les yeux comme une caméra oscura. La ville de Lausanne est d'ailleurs assez ennuyeuse. Les habitants sont bons pour nous, et nous serions bien ici si nous pouvions nous accoutumer à la terre étrangère.... Je suis aussi isolé ici que toi à Goquimbo ; seulement, je suis plus près des miens. (Lettre à Domeyko du l«r avril 1839.)
Quelques jours avant sa nomination (20 septembre), il écrit au poète Bohdan Zaleski :
Quand tout sera terminé et que j'aurai ma chaire, j'en serai peut-être chassé par l'ambassade russe ou par une révolution. Mais que faire? En attendant lisons : De re metrica, de asse romano, de sigillo. Je m'attendris parfois en évoquant ces vieux souvenirs des bancs académiques.
Il avait rêvé une situation de 4 800 francs. Il en avait une de 2 700. C'était pour Lausanne un traitement considérable. Le franc suisse valait alors 1 fr. 45 de France.
Quel jour commença-t-il son cours? Le 12 novembre 1839, d'après MM. Ladislas Mickiewicz et Kallenbach. Je ne demande pas mieux que de les croire, mais, d'après des lettres publiées dans la correspondance du poète (t. I, p. 207 et 209), et datées Tune du 2, l'autre
(lu 8 novembre, je vois que Mickiewicz enseinait déjà à cette époque. Évidemment le poète avait débuté au gymnase avant de débuter à Tacadémie.
En somme, il se retrouvait dans son ancienne profession ; mais il était exilé, réduit à enseigner pour la première fois de sa vie à des étrangers, dans une langue étrangère. Cela lui semblait très dur, malgré toute la bienveillance qu'on lui témoignait a Lausanne :
... On a fini par me donner la place, mais dans de moins bonnes conditions; j'ai l'espérance qu'on me nommera professeur ordinaire, car on est assez content de mes leçons. Je fais ici un cours en français, toi là-bas (au Chili) en espagnol, et mon frère à Kharkov en russe. Nous sommes condamnés à cette tour de Babel ! J'ai 2 700 francs de traitement, six leçons par semaine, beaucoup de travail pour la première année. La première leçon publique ne m'a pas peu épouvanté. Mais elle a réussi et la jeunesse m'a donné ensuite une sérénade. J'ai quelque espérance d'obtenir une place à Paris. En attendant, j'asperge ici les Suisses avec la
gravité d'un Grodek.
Grodek avait été, comme nous Tavons vu plus haut, le professeur de Mickiewicz à l'uni- j versité de Vilna. j
Le pauvre poète, redevenu philologue bien malgré lui, avait grand'peine à se reprendre à des études depuis si longtemps abandonnées.
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Je me suis débarrassé hier de ma troisième semaine de leçons, écrivait-il à Bohdan Zaleski le 2 novembre, et aujourd'hui je respire comme un galérien lâché à la lumière. J'ai beaucoup de travail. Je reste des jours entiers sans quitter mon bureau, et souvent jusqu'à une heure du matin j'étudie quelque difficulté de métrique latine. Je dois être levé à sept heures les joure de leçons. Je dévore du latin et je le crache en français. Je ne me rencontrerai pas de sitôt avec toi dans le domaine de la poésie.
La première leçon publique du poète ne donna pas lieu de soupçonner le rude et ingrat labeur auquel il se livrait pour gagner la vie des siens.
Dans un article publié il y a près d'un quart de siècle dans la Bibliothèque universelle Juste Olivier rappelait l'impression que lui avait laissée ce début oratoire du poète polonais :
Mickiewicz me disait le jour de sa première leçon à Lausanne : « Il me semble que je monte à l'échafaud. » Pour lui, une fois en haut, il n'y paraissait nullement. C'était un feu qui, aussitôt allumé, brûlait et brillait de lui-même, éclatait, tonnait parfois, mais sans s'arrêter jamais *.
Au moment même où Mickiewicz débutait à Lausanne, George Sand, dans un article sur Le drame fantastique^ le comparait à Gœthe et à
4. Sainte-Beuve à Lausanne et dans sa jeunesse. Livraison de juin 1876, p. 199.
Byron et donnait à ce génie exotique ces lettres (le grande naturalisation que tant d'étrangers ont vainement demandées à la France. Les Vaudois étaient fiers d'avoir attiré à leur foyer un poète d'aussi noble lignée. Mais le labeur récrasait. Il essayait en vain de réveiller la muse endormie, d'ajouter un nouvel épisode au poème des Aïeux. « L'inspiration m'a quitté et j'ai cessé d'écrire, disait-il à son ami et confrère Bohdan Zaleski. » (Lettre du 20 janvier 1840.) Il se louait du bon accueil qu'il trouvait à Lausanne en dépit des partis et des haines qui divisaient la république vaudoise, du travail qui semblait d'autant plus dur qu'il en était depuis longtemps déshabitué. On commençait à parler d'une chaire qui l'appellerait au Collège de France; mais il était heureux d'être sorti de la fournaise de l'émigration et il avait pris Paris en dégoût. Malgré la majesté des Alpes et la splendeur du Léman, il rêvait sans cesse de la Lithuanie, de Novogrodek. Il prenait son cours tellement à cœur qu'il songeait à le publier en volume. (Lettre à Ignace Domeyko, datée de la maison Beau-Séjour, IS février 1840.)
Cependant, à partir du mois de mars, il entamait avec Paris des négociations très sérieuses à
^ propos de la chaire de littérature slave que M. Cousin avait l'intention de créer pour lui. Il entretenait à ce sujet avec M. Léon Faucher, son ami, une correspondance assidue. II était fort embarrassé; on lui offrait à Lausane une situation de 3 500 francs et une vocation définitive. Cela valait plus de 5 000 francs à Paris. Mais il fallait donner six leçons par semaine sur des matières qui lui étaient devenues étrangères, et le Collège de France ne lui en demandait que deux sur des sujets qu'il connaissait ou croyait mieux connaître. Il était incertain de l'avenir à Lausanne : « Une première révolution emporterait toute notre académie, y compris mon latin. » (Lettre du 9 mars 1840.) Mais ce danger n'était rien à côté de ce que Mickiewicz appelait « le danger pathologique » . Il craignait le goitre pour sa fillette, alors âgée de cinq ans : « On s'engoitre ici comme vous vous enrhumez à Paris. Je tremble à l'idée de voir notre pauvre Marie ornée d'un tel collier ; ce serait laisser une belle dot à une fille d'émigré qui n'en a pas d'autre.... » — « Le goitre, disait-il dans une lettre adressée au même correspondant (13 mars), domine dans cette affaire toutes considérations politiques et économiques. »
Évidemment, en matière pathologique, Mickiewicz exagérait beaucoup. Je ne sache pas que même en ces temps reculés il y ait eu des goitreux à Lausanne. Il ne se faisait pas moins d*illusioDs en des matières beaucoup plus graves.
Une lettre en polonais écrite le même jour au père Kajsiewicz, alors à Rome, est de nature à intéresser particulièrement les lecteurs vaudois. Le père Kajsiewicz était une sorte de Lacordaire polonais. Combattant de 1830, il avait embrassé la carrière sacerdotale en 1835; il était allé étudier la théologie à Rome; bientôt, en 1842, il allait fonder un ordre dont le nom dit assez Tobjet, Tordre des Résurreclionnistes.
Dans sa lettre du 13 mars, Mickiewicz le mettait au courant de ses incertitudes :
Je ne sais encore si j'accepterai le poste de Paris, (lisait-il. Je me porte bien, grâce à Dieu, bien qu'accablé de travail. La Providence ne m'abandonne pas et m'a visiblement protégé jusqu'ici. Ma situation a été difficile à acquérir. Je suis le premier professeur catholique depuis la fondation de cette archiprotestante académie. Les haines religieuses sont ici très fortes. Le protestantisme, abandonné à lui-même, s'est corrompu et est tombé en ruines. Au synode de Genève, on a constaté qu'il n'y a pas deux bons pasteurs. C'était une étrange tour de Babel. Genève est devenue tout à fait rationaliste et est excommuniée par les protestants eux-mêmes. A Lausanne, chez nous, les méthodistes sont en lutte avec
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les rationalistes. Ces derniers, au grand conseil, ont supprimé la confession de foi, c'est-à-dire toute la raison d'être de leur église ou plutôt de la bande qui représente Téglise. Chaque ministre a le droit d'enseigner ce qui lui plaît. Mais il est facile de prévoir qu'une révolution frappera bientôt les ministres, leurs places et leurs pensions. Ce sera très fâcheux pour notre académie, qui est la dernière forteresse du protestantisme. i'ai une bonne position, car je puis dire impartialement la vérité à tous quand ils m'attaquent. Les catholiques ne sont pas nombreux ici, mais ils sont forts. Il n'y a pas longtemps qu'ils ont obtenu la liberté de confesser publiquement leur foi. Leur petite église fait peur à tous les temples, car elle est seule fréquentée et respectée. Parmi les protestants, beaucoup d'hommes vertueux et pieux passeraient probablement à nous; mais il est difficile d'abandonner sa place, son traitement, et de rompre tant de liens. Les gens indépendants par leur plume ou leur situation rentrent de temps en temps dans le sein de l'église catholique. Le fils du propriétaire chez qui je demeure en ce moment vient de se convertir. Cela fait une grande impression. Je n'ai eu aucune influence sur cette conversion; je l'ai trouvé déjà tout décidé à son abjuration. Si quelque prédicateur venait ici donner des conférences dans le genre de celles de Lacordaire, il obtiendrait des résultats inouïs. Je ne sais pas où est Lacordaire ; il faut que je lui écrive, mais l'affaire demande beaucoup de prudence. Si l'on savait que c'est moi qui l'amène, tout le monde serait mal prévenu (contre nous). C'est pitié de voir tant de bons et de braves gens. Il y a ici une belle moisson à faire. Je compte aussi sur vous quand les circonstances le permettront. En revenant de France, passez par ici, que j'y sois ou que je n'y sois plus. Vous devez visiter Lausanne. Apprenez aussi à prêcher et ne négligez point la langue française.
Qui VOUS a dit que je m'ennuyais à Lausanne? J'ai bien le temps de ra'ennuyer à Lausanne! Six heures de leçons par semaine et des volumes entiers à parcourir!
Cette lettre est particulièrement curieuse. Il est vrai qu'elle est adressée à un prêtre catholique. Qui sait? Mickiewicz a peut-être quitté Lausanne à temps : si Kajsiewicz était venu, aurait-il su rester maître de lui? Au Collège de France, quelques années plus tard, il devait voir ses cours suspendus pour avoir dévié de Vobjet de leur enseignement. On n'eût pas toléré un mois à Lausanne ce qui fut toléré deux ans à Paris.
Si Mickiewicz désire la chaire du Collège de France, ce n'est pas à cause des avantages matériels qui y sont attachés. C'est qu'il craint de voir la chaire tomber aux mains d'un ennemi des Polonais, d'un Russe ou d'un Allemand. C'est qu'il rêve de la réserver ensuite pour ses compatriotes. L'idée ne lui vient pas qu'elle puisse jamais être occupée par un Français. Singulière conception, d'après laquelle un établissement qui enseigne les littératures de sept ou huit races diflérentes deviendrait tout simplement la tour de Babel! Et, d'autre part, il regrette Lausanne, où l'on est bon pour lui, où Ton estime son
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enseignement, où Ton ne songe qu'à augmenter sa situation.
Dans un rapport, daté du 26 février 1840, le directeur du collège cantonal, M. Solomiac, fait le plus grand éloge du nouveau professeur :
M. Mickiewicz s'est toujours occupé de ses fonctions d'une manière très satisfaisante. Son exposition de l'histoire ancienne littéraire est un résumé très bien fait dont les matériaux sont bien choisis, où les vues m'ont toujours paru saines et la proportion des parties bien gardée.
Le 29 février, l'académie de Lausanne demande au conseil de l'instruction publique que M. Mickiewicz soit appelé aux fonctions de professeur ordinaire.
Il a, dit le rapport, constamment fait preuve d'une connaissance approfondie de l'histoire et de la littérature latine dans ses rapports avec le caractère et le développement de l'esprit romain. Il ne possède pas une connaissance moins approfondie de la langue latine. Il cite de mémoire des fragments souvent assez longs des auteurs latins, les compare avec d'autres et les analyse en faisant ressortir les particularités. Il connaît les travaux des philologues anciens, des Hollandais, des Allemands et des Anglais.
Le conseil de l'instruction publique, tout en rendant hommage au génie du poète et au talent du professeur, se croyait tenu de respecter la loi
et ajournait la vocation au 20 juin de l'année courante. Les étudiants intervenaient alors et adressaient une pétition au conseil d'état. Ils lui exprimaient « la peine que leur faisait éprouver la seule pensée de voir Mickiewicz quitter Lausanne, le désir de le posséder au milieu d'eux, le besoin qu'ils sentaient de son enseignement. » Le conseil se rendait à leurs instances, et le il mars il nommait Mickiewicz professeur ordinaire de littérature latine à l'académie : son traitement était fixé au maximum légal de 3 000 (soit 4 3o0 francs, qui représentaient certainement plus de 5 000 francs à Paris). Le Nouvelliste vaudois (article du 17 mars d840) applaudissait à cette libéralité « réservée pour des cas rares et extraordinaires », et il exprimait l'espérance que, malgré les offres brillantes qui lui venaient d'ailleurs, le poète resterait fidèle à la petite république où il était aimé et apprécié et qui lui avait adressé le premier appel.
Mickiewicz acceptait avec reconnaissance (lettre du 21 mars 1841). Néanmoins, il continuait à négocier avec Paris. Il hésitait beaucoup. H craignait de se retrouver dans le sein de l'émigration, qui était « assez sotte et incapable d'entendre les poètes » (lettre du 24 avril à Bohdan
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Zaleski). Il regrettait Lausanne, « où il avait maintenant le pain et la paix, où il s*était fait lui-même sa place sans autre secours que celui de Dieu, en dépit de sérieux obstacles, Lausanne où les gens étaient bons » .
Il fut installé solennellement le vendredi 26 juin 1840 par M. Emmanuel de la Harpe, et fît une leçon d'inauguration sur le poète chrétien Prudence, leçon qui nous a été conservée et dont nous parlons plus loin. M. Monnard salua comme un beau jour pour l'académie de Lausanne celui où « elle voyait s'asseoir au milieu d'elle le poète dont la renommée rivalise avec celle de Gœthe et de Byron ». Ces discours de bienvenue n'étaient que le prélude d'un prochain adieu. Cependant Mickiewicz prenait au sérieux ses fonctions, faisait passer des examens à partir de sept heures du matin, discutait, votait (lettre à Bohdan Zaleski du 2 juillet). Dans cette lettre, comme dans celles qu'il adressait le 17 et le 31 du même mois au prince Adam Czartoryski, il exprimait un sincère regret d'avoir à quitter Lausanne, à laquelle l'attachaient tant de liens, mais il croyait devoir obéir à un intérêt supérieur. « J'ai été à Lausanne l'enfant gâté du public et de l'académie, dit-il dans une lettre
adressée de Paris (!"' novembre) à son viel ami Domeyko, et, n'étaient les maladies de ma femme et de mes enfants, je me rappellerais Lausanne comme un paradis. »
Que valaient exactement les leçons de Mickiewicz? Nous savons quel mal lui donnait leur préparation. Cependant il ne les écrivait pas ; il prenait des notes et se contentait d'improviser. Aussi est-il resté peu de chose de son enseignement. Dans un recueil qui paraissait naguère à Paris, lu Revue universelle internationale y M. Ladislas Mickiewicz a publié (numéros de décembre 1884 et janvier 1885) la leçon d'ouverture du cours professé par le poète. Celui-ci s'excuse tout d'abord de la difficulté qu'il éprouve à s'exprimer en français :
Trop souvent les formes des chefs-d'œuvre romains apparaîtrons à travers mes phrases comme les statues antiques que l'on transporte de Grèce ou d'Italie dans le climat brumeux de ma patrie, où elles perdent de leur charme et semblent quasi étonnées de se trouver au milieu d'une pareille atmosphère. A cette idée, je ne puis me défendre d'un certain découragement. C'est peut-être la peine la plus dure à laquelle puisse être condamné un exilé que celle d'être obligé à penser, à
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sentir, à refaire ses souvenirs dans une langue qui n'est pas la sienne; mais j'espère que cet accent, tout en offensant votre oreille, vous rappellera à chaque moment ma position et le droit qu'elle me donne à votre indulgence.
Plus tard, au Collège de France, il sollicitait également Tindulgence de ses auditeurs.
Je suis étranger, disait-il dans sa première leçon, il faut que je m'exprime dans une langue qui n'a rien de commun dans son origine, dans ses formes, avec celle qui sert habituellement d'organe à ma pensée. Je sens le poids de ma chaîne comme vous en entendez le bruit *.
Issu de petite noblesse, il n'appartenait pas à ces grandes familles cosmopolites où Ton connaît le français mieux que la langue maternelle.
Dans sa leçon d'installation, le poète s'efforçait de déterminer la position exacte de la littérature latine vis-à-vis de la littérature grecque et des littératures européennes. Dans la rédaction publiée, cette leçon paraît assez embarrassée et confuse. Elle atteste de nombreuses lectures et un sérieux effort; mais on sent le labeur de l'auteur. La manière de Mickiewicz n'a rien de commun avec celle d'un Berger, d'un Martha ou
1. Sur Mickiewicz au Collège de France, voir mon volume Russes et Slaves (2* série, p. 207-241).
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d'un Gaston Boissier. Une autre leçon publiée parla môme revue (numéro du 16 janvier 1885) a pour objet le poète chrétien Prudence. La rédaction que nous a laissée Mickîewicz ne nous permet pas d'apprécier exactement rimpression qu'il pouvait exercer sur ses iauditeurs. Sur ce fcoid canevas le poète brodait évidemment; les intonations de la voix, la mimique produisaient des effets qui ne se retrouvent pas dans un texte terne et incolore. A propos précisément de cette leçon sur Prudence, le Nouvelliste vaudois du 30 juin 1840 raconte l'épisode suivant, dont on ne trouve nulle trace dans le texte même de la leçon :
Un indicible sentiment s'est communiqué de l'orateur aux auditeurs lorsqu'après avoir tracé le tableau du martyre d'un petit enfant de six ans, condamné, pour la foi de ses parents et que sa mère elle-même présente au bourreau, il s'arrêta en disant : « Vous pardonnerez mon émotion; j'ai été témoin de semblables scènes.»" Le drame des malheurs de la Pologne s'était soudain dévoilé à l'àme de chaque assistant.
Mickiewicz, comme on Ta vu plus haut, avait un instant rêvé de publier un livre sur la littérature latine. Y a-t-il lieu de regretter que les circonstances ne lui aient pas permis de réaliser ce projet? Je ne le crois pas. Mieux eût valu cent
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fois ajouter un épisode aux Dziady^ un chant à Messire Thaddée.
Les dernières vacances de Mickiewicz en Suisse furent égayées par la visite de son illustre confrère, Bohdan Zaleski. Aux environs du mont Blanc ils firent la rencontre d'un Polonais, professeur de lettres, qui ne savait pas même leurs noms, et ils firent de plaisantes réQexions sur la vanité de la gloire. On est toujours l'inconnu de quelqu'un! J'ai rencontré récemment dans une ville d'eaux un homonyme de Mickiewicz qui appartenait à une branche collatérale de sa famille qui vivait à Saint-Pétersbourg et qui ne savait pas le polonais !
Le 23 septembre, Mickiewicz adressait sa démission au président du conseil d'État. Par un arrêté du 3 novembre il fut nommé professeur honoraire. Il quitta Lausanne le 4 octobre. Son ami Nakwaski, dont nous avons cité quelques notes, a consigné dans les fragments de son journal, publiés par M. Kallenbach, les détails de ce départ. On me pardonnera celte dernière citation. J'ai tenu dans cette étude essentiellement documentaire à mettre le plus possible à profit des textes polonais inaccessibles à l'immense majorité de mes lecteurs.
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r> octobre. Je suis arrivé à temps pour dire adieu à Mickiewicz, car le 4 au matin ils sont partis définitivement pour Paris.
Singulière destinée que celle de cet homme ! Il venait précisément de se mettre à aimer ce pays ; car il avait constaté qu'on était bien disposé pour lui : les 3000 francs qu'on lui donnait valaient plus que les 6 000 francs de Paris. Autant lors de son premier séjour à Villars l'an dernier il tapait sur les Suisses et les Vaudois, autant il les loue maintenant... et même les mêmes personnes ou du moins quelques-unes.
J'ai assisté aujourd'hui à deux départs. A huit heures, une modeste voiture de louage a emmené la famille de Mickiewicz, de ce grand génie. Seuls des émigrés lui ont dit adieu, les Jundzill, Scovazzi, moi, et un Suisse, le professeur Olivier. Il n'y avait personne, personne; on ne savait pas quel homme quittait Lausanne. A trois heures, devant l'hôtel (îibbon, sont partis des Russes : des Obolensky ou des Galitzyne, je ne sais. Ils avaient deux énormes voitures surchargées de domestiques des deux sexes; nul ne leur a tendu une main amicale, nul n'a versé une larme, mais il y avait beaucoup de gens pour regarder. Peut-être dans un siècle la maison où logea Mickiewick portera-t-elle son nom, comme Thôtel qui porte le nom de Gibbon. A coup sûr personne ne donnera celui d'un Galitzyne. Pendant cette dernière semaine, on a beaucoup fêté Mickiewicz et son cœur s'en est grandement réjoui. C'était une belle occasion pour lui rappeler ses anciens jugements et lui faire sentir mon triomphe. Je me suis contenté d'une observation générale : nous n'avions pas le temps de nous disputer comme à Villars.
Une fois à Paris, même au milieu des soucis de son enseignement, de la fermentation incessante des émigrés, sous Tétreinte néfaste du mysticisme qui devait définitivement dévoyer son génie, Mickiewicz n'oubliait pas Lausanne. Il y avait laissé des amis et des compatriotes. II y revint pendant les vacances de Tannée 1843. 11 était alors complètement sous la domination du théosophe, de l'illuminé Towianski, entre les mains duquel il avait abdiqué son génie et sa liberté. Towianski allait à Rome pour essayer de rajeunir à sa façon Téglise catholique. Le mystique et le poète s'arrêtèrent à Lausanne : le pays vaudois n'était pas un terrain favorable pour une religion nouvelle où Napoléon jouait le rôle d'une sorte de messie rédempteur de l'Europe. En revanche, Mickiewicz espérait pouvoir mettre la main sur le Valais.
En 1844, il envoyait dans ce canton deux émissaires pour travailler un peuple dont il avait remarqué la simplicité, l'ardeur, la sensibilité, et où il voyait « la Pologne ou la Lithuanie de la Suisse ». Je ne sache pas que le towianisme
ait fait beaucoup de recrues chez les Valaisans.
Towianski, expulsé de France, s'était établi à Richterswvl, dans le canton de Zurich. Mickiewicz alla Fy rejoindre durant Tété de 1843. Je ne voudrais pas insister ici sur ce douloureux spectacle d*un homme de génie asservi à un monomane, sinon à un charlatan. Les instructions que Mickiew'icz allait chercher à Richterswyl nous importent peu; tout cela est aussi loin de nous que le baquet de Mesmer, les tables tournantes, ou les médiums qui ont fait naguère frissonner nos aïeules.
La postérité ne s'occupera que de Tœuvre poétique de Mickiewicz ; elle s'inquiétera peu de savoir s'il a été un bon professeur de philologie latine ou slave et par quel moyen il croyait pouvoir renouveler l'Eglise et refaire la carte de l'Europe.
Il arriva à Lausanne au moment où se préparait déjà la guerre du Sonderbund. Avec l'élan habituel de son imagination le poète rêva que cette guerre allait donner le signal d'une grande commotion européenne, d'un mouvement qui ébranlerait l'Italie, gagnerait la France, et qui ouvrirait à l'émigration de nouveaux horizons*.
1. D'après l'ouvrage polonais de M. Ladislas Mickiewicz t. 111, p. 371.
Hélas ! r Europe allait bientôt en effet être ébranlée jusque dans ses fondements ; mais ni la Pologne, ni l'émigration ne devaient rien gagner à cette crise.
La jeunesse lausannoise n'avait pas oublié Mickiewicz; le 27 juin elle lui offrit une sérénade. Le poète, dans un discours applaudi, exalta la grandeur morale du canton de Vaud, affirma sa foi inébranlable dans l'avenir de sa patrie, qui devait, disait-il, devenir plus grande que jamais.
Au mois de février 1846 , il retourna à Richterswyl; cette fois c'était pour rompre avec le maître dont il avait trop longtemps accepté d'être le lieutenant. Hélas! si, renonçant à ce monde de chimères,* il était purement et simplement revenu aux rêveries poétiques de sa jeunesse ! Mais le poète était mort, bien mort en lui et ne devait jamais renaître.
Professeur par nécessité, mystique par excès d'imagination et de patriotisme exalté, il allait maintenant sous l'influence des événements se transformer en agitateur politique et mourir d'une mort prématurée sans avoir ajouté une page nouvelle aux chefs-d'œuvre de sa jeunesse. 11 était né avec un génie égal à celui des Byron,
des Gœthe, des Victor Hugo, mais il n'eut pas comme eux à son service les ressources d'une fortune patricienne, la généreuse protection d'un prince éclairé, la libéralité intelligente du public et des éditeurs. Sa destinée reflète celle du peuple malheureux dont il était originaire et auquel il a donné le meilleur de son âme.
Dans un petit poème qui figure au nombre des Chansons lointaines, Mme Juste Olivier l'avait invité à se résigner à la vie calme et réconfortante de Lausanne :
Dans nos vergers tout devient rêverie, Vague bonlieur que Ton garde à genoux, Frais souvenir, souci de bergerie, Clos d'une haie ainsi que la prairie, Plaisir du cœur, que le cœur seul varie, Consolez-vous !
... A l'auiitié qui vaut mieux que la gloire, Au pâle honneur d'être adopté de tous, Aux biens sans lutte, à la paix sans victoire, Aux jours' heureux sans trace et sans mémoire, Comme au bonheur que Ton a sans y croire, Résignez-vous.
Le poète ne s'était pas résigné ; mais il resta profondément reconnaissant au noble couple auprès duquel il avait trouvé un accueil aussi aflectueux et qui était venu en 1846 le retrouver à Paris.
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Il voulait rester Polonais : il n'avait point accepté la naturalisation française, qui aurait pu lui consolider sa situation au Collège de France. En 1849, à la suite d'incidents qui n'ont pas d'intérêt pour nos lecteurs, il se vit menacé d'être brutalement expulsé de Paris; il pensa qu'un passeport suisse pourrait le mettre à l'abri de certaines mésaventures, et il se rappela qu'il était professeur honoraire de l'académie de Lausanne.
Le canton de Vaud, écrivait-il le 3 octobre 1849 au département de Justice et police de Lausanne, m'avait fait autrefois l'honneur de me confier une haute place dans l'enseignement national et m'accorda un titre qui me donne le droit de le regarder comme ma seconde patrie. Lors de mon séjour dans le canton, J'ai été nommé professeur honoraire de l'académie et par conséquent membre permanent de ce corps savant. Je fus plus tard appelé par le gouvernement français à professer au Collège de France, mais Je n'ai pas pris le titre de professeur.... Une telle qualité implique de la part du titulaire la nécessité de se faire naturaliser Français. Or je n'ai qu'à vous rappeler, messieurs, la situation de ma patrie pour faire comprendre le devoir qu'elle m'imposait de ne pas désavouer mon caractère de Polonais dans le but de Jouir des privilèges attachés à la qualité de citoyen d'un pays libre, puissant et matériellement heureux....
Maintenant, les circonstances ont mis dans une position difficile tous les étrangers habitant Paris. Ceux qui ne sont pas munis de passeports réguliers et que l'on regarde comme réfugiés se trouvent sous le coup de lois exceptionnelles.
Le gouvernement vaudois eut égard à la requête de Mickiewicz ; un passeport lui fut délivré le 16 octobre 1849. Ce fut le dernier acte des relations officielles du poète avec le canton qui lui avait offert un généreux asile, une situation honorable, et qui veillait encore sur lui dans les épreuves de Texil.
La littérature russe n'a pas à se plaindre de rindifTérence du public dans les pays de langue française. Les traducteurs et les éditeurs se disputent l'honneur lucratif de nous présenter ses romans ; ils figurent sur les rayons des cabinets de lecture et dans le salon des belles dames. A vrai dire, plus d'un roman russe a trompé les espérances qu'une spéculation plus commerciale que littéraire avait fondées sur lui. Le flâneur qui suit les quais de Paris en dépouillant les boîtes des bouquinistes a l'occasion de repêcher plus d'une épave de la vie moscovite dans la boîte à quinze sous ou même à vingt centimes.
Les poètes ont partout été beaucoup moins bien
traités par les traducteurs et les éditeurs que les
romanciers. Les raisons de ce dédain sont faciles à comprendre : pour traduire un poète, il faut des qualités littéraires que n*exige pas la reproduction plus ou moins exacte, plus ou moins élégante, d'un roman à la mode. Il y faut du goût, de réfudition, etj'ajouterai du désintéressement; les poètes s'adressent à un public d'élite nécessairement fort restreint. Dans les grandes littératures étrangères il en est qui ont su s'imposer au public; le lecteur n'a que l'embarras du choix s'il veut se procurer une bonne traduction de Byron, de Goethe ou de Schiller. Ils figurent sur les catalogues des grands éditeurs ; on est à peu près sûr de les rencontrer chez les libraires d'occasion.
Tout autre a été la destinée des poètes russes : un certain nombre d'entre eux ont eu l'honneur d'être traduits en français. Mais la première édition, une fois épuisée, n'a pas été réimprimée. Prenons pour exemple Pouchkine ; sur dix volumes que forment ses œuvres complètes dans la petite édition Souvorine, les poésies occupent environ la moitié. Or, la traduction de cette moitié est absolument introuvable dans le commerce. Il y a bien eu des traductions; en les revisant et les réunissant en un corpus^ on cons-
tituerait deux ou trois volumes des plus intéressants. Aucun éditeur n'a eu Tidée de le faire.
Essayez donc de vous procurer aujourd'hui :
Œuvres choisies de Pouchkine poète national de la Russie, traduites pour la première fois en français par A. -H. Dupont (Paris, Comptoir des imprimeurs unis, 2 vol., 1847), ou Poèmes dra- 7natiques de Pouchkine, traduits par Tourguenev et Viardot (Paris, Hachette, 1862), ou Onéguine, traduit par Paul Béesau (Paris, Franck, 1868). Le Journal des Débats, qui devrait s'y connaître, affirmait l'autre jour que le poème d'Onéguine lî'a jamais été traduit en français. Or, il en existe trois traductions, toutes trois publiées à Paris. Devinez, si vous le pouvez, que la plupart des œuvres poétiques de Pouchkine ont été traduites, — et quelques-unes fort bien ma foi, — par Eugène de Porry dans les Fleurs littéraires . de la Russie (Paris, Techener, 1860); par Paul de Julvécourt dans la Balalaïka, chants populaires russes et autres morceaux de poésie (Paris , Delloye, 1837); par Tardif de Mello dans Y Histoire intellectuelle de l'empire de Russie (Paris, Amyot, 1854); par le prince Elim Mestchersky AdiU^ les Poètes russes (2 vol., Paris, Amyot, 1846).
Aucun de ces ouvrages n'est aujourd'hui dans
le commerce, et il est impossible à un lecteur français de se faire dans sa langue une idée de l'œuvre de Pouchkine. C'est vraiment grand dommage.
Essayons de remettre en lumière ce poète doat on parle tant et qu'on lit sans peu.
Il naquit à Moscou le 26 mai (7 juin) 1799.
Sa famille avait joué un certain rôle dans l'histoire russe; le boïar Grégoire Grigorievitch Pouchkine s'était distingué au xvn® siècle dans les armées du tsar Alexis Michaïlovitch. Son père Serge Lvovitch avait servi dans Tarraée; il était, comme la plupart de ses contemporains, un fanatique de littérature française. Il aimait à rimer « des bouquets à Chloris ». Son oncle Basile Lvovitch, mort en 1830, compte parmi les poètes agréables du commencement du siècle. Sa mère — ceci est un détail à ne pas oublier — était la petite-fille d'un nègre abyssin, Abraham Petrovitch Hannibal, qui, au début du xviu® siècle, avait été volé au sérail de Constantinople, amené en Russie par un corsaire, s'était converti au christianisme, et avait eu pour par-
rain Pierre le Grand. On l'appelle dans la littérature russe V Arabe (c'est-à-dire le nègre) de Pierre le Grand, Ainsi Pouchkine avait, comme notre Dumas, du sang noir dans les veines; sa physionomie, sa chevelure crêpée, révélaient cette origine exotique. Il m'a été donné de rencontrer, il y a quelques années, son petit-fils, alors officier dans la marine russe. C'était un type parfait de créole. Joukovsky, qui a été en poésie le vrai maître de Pouchkine, l'introducteur de l'école romantique en Russie, était le fils d'une captive musulmane. Le sang froid de la Russie moscovite, mêlé au sang chaud des tropiques ou de l'Orient, a donné à la Russie deux de ses plus grands poètes. Karamzine et Derjavine étaient d'origine tatare, Lermontov d'origine écossaise. La Russie littéraire a beaucoup gagné à ces croisements de race.
Pouchkine a lui-même chanté ses ancêtres paternels en des vers d'une fière allure :
Mon grand-père n'était pas marchand de beignets; ce n'était pas un chachol * bombardé prince, il ne chantait pas au chœur avec les diacres, il ne cirait pas les bottes du tsar; ce n'était pas un déserteur des armées allemandes.
Mon ancêtre Radcha servit sous saint Alexandre
i. Un paysan de la Petite-Russie.
Nevsky; ses descendants furent épargnés par Ivan le Terrible; les Pouchkine frayaient avec les tsars;' plus d'un parmi eux fut couronné de gloire.
Nous avons mis les mains à l'élection des Romanov; mon bisaïeul ne s'entendait pas avec Pierre le Grand. Il fut pendu par lui....
Au fond ce furent les femmes qui exercèrent la plus vive et la plus salutaire influence sur rimagination du jeune poète : sa grand'mère, qui lui racontait les traditions héroïques de la famille, Thistoire du nègre Hannibal, les fêtes données chez le boïar Rjevsky auquel Pierre le Grand rendait souvent visite, enfin sa bonne, sa niania Arina Rodionovna, qui le berçait de contes fantastiques et dont il devait immortaliser le nom.
Un autre poète, lazykov, ami et camarade d'Alexandre Pouchkine, s'est plu à célébrer cette humble paysanne, muse naïve d'un grand poète :
T'oublierai-je, ma chère Rodionovna? Dans ces jours où cherchant la liberté champêtre, je renonçais pour elle à la gloire, à la science, aux Allemands, à cette ville de professeurs et d'ennui, toi, bienveillante hôtesse de ce foyer où Pouchkine, sans se laisser abattre parle destin..., sacrifiait sur Tautel de la Muse, tu m'accueillais, tu me saluais toujours avec ta bonté cordiale. Tu nous intéressais par ta joie, par les récits captivants sur les anciens maîtres ; nous admirions leurs bons tours, nous ajoutions foi à tes narrations, et le rire n'interrompait point tes naïfs propos, et les heures légères coulaient sans souci.
Trois influences ont successivement, — ou parfois simultanément, — dominé la vie littéraire du grand poète russe.
C'est d*abord Tinfluence de la littérature française et notamment de la poésie erotique du xYin*" siècle. C'est ensuite celle de Byron et dans une certaine mesure de Shakespeare ; c'est enfin celle de la littérature orale, du folklore russe, contes et chansons, épopées populaires {hyliny)^ recueillis de la bouche du peuple, récités, narrés ou chantés au poète par sa vieille niania, celle qu'il a chantée avec tant d'affection , Arina Rodionovna. Examinons seulement l'influence de la poésie française.
L'éducation première du poète a été toute française. Tout le monde parle français autour de lui, sauf sa grand'mère et le prêtre qui lui enseigne le catéchisme. Issu de sang abyssin par le côté maternel, le poète est un enfant très précoce. Son père a une bibliothèque où figurent tous les grands et petits poètes français. Les lectures de l'adolescent ne sont pas surveillées. Il feuillette ou dévore tour à tour La Fontaine, Molière, Voltaire, Parny, Grécourt, d'autres encore, moins connus et plus licencieux.
En les lisant, il rêve de les imiter. Il médite
un poème intitulé la Tolliade. Sur le vu de ce titre, j*ai cru d'abord qu'il s'agissait des exploits du général russe Barclay de ToUy. Depuis, dans le premier volume de l'édition monumentale que M. Léonide Maïkov a entrepris de publier pour l'Académie de Saint-Pétersbourg, j'ai découvert les quatre premiers vers de l'épopée, qui aurait eu évidemment une allure héroï-comique :
Je chante ce combat que ToUy remporta,
Où maint guerrier périt, où Paul se signala,
Nicolas Mathurin et la belle Nitouche,
Dont la main fut le prix d'une horrible escarmouche...
Remporte^' un combat est d'un français douteux. Que celui d'entre nous qui serait capable d'en faire autant en langue moscovite ait le courage de jeter à Pouchkine la première pierre. A coup sûr Mathurin et la belle Nitouche n'ont rien affaire avec Barclay de ToUy.
Un jour Pouchkine écrit en français une comédie intitulée ÏEscamoteur. Il la lit à sa sœur, qui lui reproche d'avoir trop visiblement imité Molière. II se console par l'impromptu suivant :
Dis-moi : pourquoi VEscamoteur Est-il sifflé par le parterre?
Hélas! c'est que le pauvre auteur L'escamota d'après Molière.
Au lycée de Tsarskoé Selo, il trouve une
éducation moitié russe, moitié française. Il a
notamment pour professeur un certain M. de
Boudry, qui était sous ce pseudonyme le propre
frère de Marat et qui ne se gênait pas pour
appeler Charlotte Corday un second Ravaillac.
Cependant entre Marat et Charlotte Corday, qu'il
appelle « la vierge Euménide », Pouchkine n'a
jamais hésité. De bonne heure il commence à
faire des vers russes dans le goût français du
temps. Ils attestent une adolescence un peu trop
précoce. Pouchkine avait dans les veines du
sang exotique. La première pièce russe est une
chanson, une odelette adressée à Délie, la Délie
d'Horace entrevue sans doute à travers quelque
traduction. L'auteur de ce morceau erotique
n'avait que treize ans (1812). Il imite la même
année une gracieuse pièce de Parny :
Oui pour jamais Chassons Timage De la volage Que j'adorais....
Après quelques essais du même genre il revient à la langue française (en 1814, il a quinze ans alors). Il adresse à une jeune princesse, Hélène Gortchakov, sous le nom d'Eudoxie, des
stances où il n'est pas malaisé de retrouver un souvenir- des vers si connus de Ronsard :
Mignonne, allons voir si la rose...
Les voici :
Avez-vous vu la tendre rose.
L'aimable fille d'un beau jour, Quand au matin à peine éclose Elle est l'image de l'amour?
Telle h nos yeux, plus belle encore, Parut Eudoxie aujourd'hui.
Plus d'un printemps la vit éclore Charmante et jeune comme lui.
Mais, hélas! le vent, les tempêtes.
Ces fougueux enfants de l'hiver.
Bientôt vont gronder sur nos têtes.
Enchaîner l'eau, la terre et l'air.
Et plus de fleur et plus de rose ; L'aimable fille des amours Tombe fanée à peine éclose; Il a fui, le temps des beaux jours.
Eudoxie, aimez! le temps presse, Profitez de vos jours heureux !
Est-ce dans la froide vieillesse Que de l'amour on sent les feux?
Cette môme année il allait écrire en russe le morceau qui devait pour la première fois attirer Tattention du public et lui mériter la sympathie du grand maître de la poésie russe, de Derjavine : Les souvenirs de Tsarskoé Selo, C'est un véritable
dithyrambe où le jeune poète célèbre avec emphase et non sans talent les exploits de la guerre patriotique, le désastre et la fuite du Français détesté :
Tremblez^ guerriers étrangers, les fils de la Russie se sont levés. Tremble, tyran! L'heure de ta chute est proche.
champs ensanglantés de Borodino! vous n'avez point vu s'arrêter la barbarie et l'orgueil. Hélas! le Gaulois est sur les tours du Kremlin. Campagnes de Moscou, campagnes natales, où à l'aurore de mes années florissantes je passais sans souci des heures dorées, vous les avez vus, les ennemis de ma patrie, le sang vous a rougies, la flamme voUs a dévastées, et je n'ai pu vous apporter ma vengeance et ma vie. La colère a vainement bouillonné dans mon sein. Où es- tu, splendeur de Moscou aux cent coupoles, charme du pays natal? Moscou, que ton aspect lamentable est désolant pour le cœur russe!...
Console-toi, mère des villes russes! Contemple la ruine de l'envahisseur! Elle s'est appesantie aujourd'hui sur son col superbe, la dextre vengeresse du Très-Haut ! Regarde, ils fuient, ils n'osent môme pas se retourner. Leur sang coule en ruisseau sur la neige.. . Ils fuient; dans l'ombre de la nuit les guettent la faim et la mort; l'épée des Russes les poursuit. vous qui faisiez trembler les grands peuples de l'Europe, ô Gaulois, nation de proie, vous aussi vous êtes descendus au tombeau ! terreur! ô temps redoutables!
L'écolier qui pulvérisait ainsi les « perfides Gaulois i> n'avait pas cependant renoncé à l'imitation et même à la pratique de leur poésie. De
la même main qui avait tracé en russe les stro phes vengeresses, il écrivait en français sous ce titre : Mon portrait, des versiculets badins qui, — ne fût-ce qu*au point de vue de l'antithèse littéraire, — méritent d'être relevés :
Vous me demandez mon portrait, Mais peint d'après nature ;
Mon cher, il sera bientôt fait.
Quoique en miniature.
Je suis un jeune polisson
Encore dans les classes, Point sot, je le dis sans façon
Et sans fades grimaces.
One il ne fut de babillard.
Ni docteur de Sorbonne Plus ennuyeux et plus braillard
Que moi-même en personne.
Ma taille à celle des plus longs
Las! n'est point égalée; J'ai le teint frais, les cheveux blonds
Et la tête bouclée.
J'aime et le monde et son fracas;
Je hais la solitude; J'abhorre et noises et débats.
Et tant soit peu l'étude.
Spectacles, bals me plaisent fort.
Et d'après ma pensée, Je dirais ce que j'aime encor
Si je n'étais au lycée.
Après cela, mon cher ami,
L'on peut me reconnaître :
Oui, tel que le bon Dieu me fit
Je veux toujours paraître.
Vrai démon pour l'espièglerie,
Vrai singe pour la mine, Beaucoup et trop d'étourderie,
Ma foi, voilà Pouchkine I
On remarquera dans ces vers une légère saveur de marotisme. Ils sont fort corrects, sauf la dernière stance, où le jeune poète s'est permis de violer la règle qui exige le croisement des rimes féminines et masculines. Venu quatrevingts ans plus tard, il en aurait pris impunément plus à son aise. Tout le monde sait qu'il n'y a plus dérègles aujourd'hui, et que personne n'est chargé de les appliquer.
Voici encore desi couplets datés de 1817, c'està-dire du temps où le jeune poète était élève du lycée de Tsarskoé Selo. Il fréquentait la maison d'un certain M. Tepper de Fergusson, professeur de musique et de chant. On y donnait en français des sujets d'improvisation; un jour on proposa au poète des couplets sur ce thème : Jusqu'au plaisir de vous revoir. Il rapporta cinq couplets d'un tour aisé, qu'il n'a pas songé à publier de son vivant, mais qui ont été pieusement recueillis
par SCS éditeurs. On en jugera par réchantillon
suivant :
Quand un puùUî en son extase Vous lit son ode ou son bouquet, Quand un contour traîne sa phrase, Quand on écoute un perroquet, Ne trouvant pas le mot pour rire.
On dort, on bâille en son mouchoir, On attend le moment de dire :
Jusqu'au plaisir de vous revoir.
Le temps s*enfuit triste et barbare Et tôt ou tard on va là-haut.
Souvent, — le cas n'est pas si rare, — Hasard nous sauve du tombeau.
Des morts s'éloignent les cohortes, Et le squelette horrible et noir S'en va frappant h d'autres portes Jusqu'au plaisir de nous revoir....
Pouchkine aurait pu continuer à rimailler des vers français. Heureusement, il préféra en écrire dans sa propre langue en s'inspirant des poètes qui étaient alors à la mode, et en premier lieu de Parny. On peut choisir un plus mauvais modèle : Parny est bien oublié aujourd'hui, mais il a eu l'honneur d'être le premier maître de Lamartine. Voltaire l'appelait son cherTibuUe. Son style a vieilli, mais son vers est souvent
ALEXANDRE POUCHKINE. Ib9
élégant et gracieux. « C'est, disait de lui Marie* Joseph Chénier dans son fameux rapport décennal, Tun des talents les plus purs, les plus nobles, les plus brillants dont puisse s'honorer la poésie française. » Pouchkine s'associe de tout cœur à ces louanges; le plus bel éloge qu'il puisse faire de son ami le poète Batiouchkov, c'est de l'appeler le Parny russe. Batiouchkov à son tour lui rendra le compliment.
Dans ses poésies de jeunesse ou, comme disent les critiques russes, du lycée^ nous le voyons successivement imiter d'après l'œuvre de Parny : le Dépiiy un fragment d'un poème en quatre chants intitulé hnel et Aslega^ qui a pour héros des Scandinaves de fantaisie, un autre fragment du même poème, une cantate sur Léda, une poésie fugitive, le Portrait d'une religieuse, une Invocation à la nuit, une élégie :
Oui, sans regret du flambeau de mes jours Je vois déjà la lumière éclipsée,
une autre élégie {la Rechute), deux petits poèmes qu'il combine en un seul, les vers légers A mes amisK Si une ambition littéraire occupe l'esprit
1. Tous ces rapprochements sont relevés dans l'admirable édition de Pouchkine commencée par feu Léonide Maïkov sous les auspices de TAcadémie de Saint-Pétersbourg. La
de Pouchkine à cette première époque de sa vie, c'est évidemment celle d'être appelé un jour le Parny de la Russie.
Il évoque le nom de Parny dans Rouslan et Ludmila : « Je ne suis pas Homère; en vers pompeux lui seul peut chanter les festins des héros grecs; j'aime mieux suivre les traces de Parny, chanter les amours.... » Dans Onéguine, au moment même où il va écrire cette délicieuse lettre de Tatiana où l'on a cru voir la suprême expression de l'esprit et du cœur de la femme russe,... il hésite à donner le texte de cette lettre célèbre : « Je sais trop bien que la plume du tendre Parny n'est plus à la mode de nos jours. »
A côté de Parny, Voltaire occupe une place d'honneur dans la bibliothèque du jeune poète. Il le proclame tour à tour « le premier des poètes », le fils de Momus et de Minerve, le rival d'Euripide, l'ami d'Erato, le petit-fils de l'Arioste et du Tasse :
Voltaire est tout, partout grand.
Vieillard unique
Plus lu que tous, Il fatigue moins que tous.
mort prématurée de Téminent critique a mis en deuil tous ceux qui s'intéressent à la gloire de Pouchkine. M. Jdanov qui lui a succédé est mort également II semble que Pouchkine porte malheur à ses éditeurs.
Il a une idée singulière, c'est de traduire en vers la Pucelle, Ce poème dont nous rougissons aujourd'hui pour la gloire de son auteur avait d'ardents admirateurs même en Russie. Radistchev, qui ne s'occupait pas toujours de l'émancipation des serfs S dans son poème de Bo\)a demande pour l'héroïne « une place dans le Panthéon à côté de la Jeanne d'Arc de Voltaire ». Kheraskov oppose la Pucelle à la Henriade\ c'est, dit-il, un poème plaisant, dangereux mais spirituel. Heureusement, Pouchkine n'exécuta pas son plan sacrilège ; il se contenta de traduire quelques vers.
Nourri du xviii* siècle, Pouchkine dans sa première manière en a la naïve impiété. En !81g, il adresse à un ami qui part en voyage des vers que Voltaire n'eût pas désavoués :
Puisse le protéger dans ta route Le Christ et le fidèle Gupidon !
Il n'a pas traduit la Pucelle, Il a fait pire, il a médité et écrit en partie un poème intitulé la Gavriliada (la Gabriélade), où il met en scène de la manière la plus indécente l'ange Gabriel et la Vierge Marie.
4. Voir mon étude sur Radistchev, dans Russes et Slaves^ 3" sériCi
Plus tard il reprretta amèrement ces erreurs de jeunesse : il exprima ce regret devant Mme Smirnova, qui Ta noté dans ses curieux mémoires. En 1834, sa femme va passer quelques jours dans un domaine de famille dont la bibliothèque conserve je ne sais quelles œuvres du dix-huitième siècle. « Ne lis pas les mauvais livres de la bibliothèque de grand-père, lui écrit Pouchkine; ne souille pas ton imagination. »
(Lettre d'avril 1834.) Il aurait pu ajouter : « Ne lis pas les œuvres de ma jeunesse », mais il est probable qu'elle les ignorait,
A côté de Parny et de Voltaire, il prise particulièrement ceux que nous appelons aujourd'hui les petits poètes : Chapelle et Bachaumont, Grcsset, Ycrgier, Grécourt, La Harpe, qu'il prend au sérieux comme poète, qu'il étudie sérieusement comme critique. « Bien qu'il soit terrible pour un rimeur de voir le goût de La Harpe, j'avoue que je passe des heures avec lui », écrit-il dans l'épître intitulée Gorodok [la Bourgade),
En 1824, dans son exil de Mikhailovskoé, il se fait envoyer les œuvres d'Ecouchard-Lebrun, celui qu'on appelait alors Lebrun-Pindare.
Heureusement, il n'en reste pas à ces maîtres
démodés. Il a le grand mérite d'avoir, Tun des premiers en Russie et peut-être en Europe, compris le vrai génie d'André Chénier, à une époque où on ne le comprenait pas encore très bien en France, Dans un recueil publié en 1856 chez Firmin-Didot sous ce titre : les Petits poètes français, je vois encore figurer André Chénier. Notre critique lui assigne aujourd'hui une place plus glorieuse. Pouchkine a su devancer le jugement de la postérité. Dans ses œuvres en prose* je trouve la note suivante rédigée en 1825 :
Les critiques français ont leur idée sur le romantisme. Ils lui rapportent toutes les productions qui portent le cachet de la mélancolie ou de la rêverie.
D'autres appellent même romantisme les néologismes et les fautes de grammaire. Ainsi André Chénier, poète nourri de TaYitiquité, dont les défauts mêmes dérivent du désir de donner à la langue française les formes de la versification grecque, André Chénier pour eux est un poète romantique.
Pouchkine rattache avec raison Chénier à la tradition grecque :
Il est, disait-il à son ami Viazemsky, le seul vrai Grec chez les Français, le seul qui ait senti comme un Grec. S'il avait vécu plus longtemps, il aurait produit une révolution dans la poésie.
i. Édition Souvorine, t. IXi p. 156.
'^' Comme admirateur et imitateur de Chéaier,
Pouchkine a eu l'honneur de précéder Alfred de Musset.
Il a traduit de son poète préféré différents morceaux, un fragment sur la mort d'Hercule, Télégie :
Tel j'étais aujourd'hui et tel je suis encore,.., les vers à une jeune fille :
fx'ï- Jeune fille, ton rœur avec nous veut se taire....
Il s'est inspiré d'André Chénier dans des vers célèbres qui ont longtemps circulé sous le manteau et qui sont encore, je crois, aujourd'hui défendus en Russie, dans VOde à la liberté et dans VOde au poignard :
Fuis, (Irrobe-toi à nos yeux, faible reine de Cythère. Où es- tu, où es-tu, terreur des rois, fière Muse de la liberté? Viens, arrache-moi la couronne; brise ma lyre efféminée, je veux chanter la liberté au monde, frapper le vice sur son trône.
Ouvre-moi la noble carri(*re de ce sublime Gaulois à qui toi-même, au milieu de misères fameuses, tu insl>iras des hymnes loyales....
Le sublime Gaulois, c'est André Chénier. Ces vers étaient écrits en 1820.
C'est encore Chénier qui inspire Thymne au poignard :
Le Dieu de Lemnos t'a forgé pour les mains de l'immortelle Némésis, gardien mystérieux de la liberté, poignard vengeur, juge suprême de Tinfamie et de Tinjuré.
Là où se tait la foudre de Zeus, où dort le glaive de la loi, tu es l'exécuteur des malédictions et des espérances; tu te caches sous les ombres du trône, sous les vêtements de fête.
Ce morceau, en effet, n'est guère, dans sa brillante rhétorique, qu'une paraphrase des vers bien connus de l'ode A Charlotte Corday :
vertu ! le poignard, seul espoir de la terre. Est ton arme suprême, alors que le tonnerre Laisse régner le crime et te vend à ses lois.
Pouchkine ne se contente pas d'imiter André Chénier. Il lui consacre un de ses plus importants poèmes . Cette œuvre a été écrite en 1829, c'est-à-dire à l'époque où le jeune poète russe avait déjà subi l'influence de lord Byron et commençait à se dérober au charme que l'école française du xviii^ siècle avait jusqu'alors exercé sur lui. La mort de Byron (18 avril 1824) lui rappelle le trépas tragique du chantre de Charlotte Corday, Le poème intitulé André Chénier en prison est dédié à un compagnon de
voyage dans le midi de la Russie, M. M. Raevsky. Pouchkine lui a donné pour épigraphe Tun des plus beaux vers de celte Jeune captive où il n'y a guère d'ailleurs que de beaux vers :
AÎQsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'cveillait....
André Chénier en prison n'a jamais que je sache été traduit en français. Le poème débute ainsi :
Tandis que l'univers désolé contemple l'urne de Byron et que, voisine de Dante, son ombre écoute le chœur des lyres de l'Europe.
Une autre ombre m'appelle; depuis longtemps, sans être accompagnée par les chants ou les sanglots de Téchafaud sanglant, en des jours sombres, elle est descendue dans le tombeau.
Pour le chantre de l'amour des bosquets et de la paix, pour le chantre des rêves sublimes résonne ma lyre inconnue. Je chante. Il m'entendra....
Pouchkine représente André Chénier dans sa prison et met dans sa bouche un hymne grandiose à la liberté :
Je te salue, ô mon astre! J'ai célébré ton céleste visage quand tu n'étais encore qu'une étincelle, quand tu te levais dans la tempête; j'ai célébré ta foudre sacrée quand elle renversait l'infâme forteresse (la Bastille) et qu'elle couvrait de cendres et de honte l'antique arrogance du despotisme.
J'ai vu Je courage civique de tes fils ; j'ai entendu leur voeu fraternel, leur magnanime serment, leur fîère réponse à la tyrannie; j*ai vu comme les vagues puissantes ont tout renversé, tout emporté, comment le tribun enflammé, saisi d'enthousiasme, a prédit la renaissance de la terre.
Après cet hymne à la liberté, le poète déplore la venue du règne de la Terreur, gémit sur ses excès, mais il se refuse à croire que la liberté soit coupable et que sa statue doive rester éternellement voilée.
Il adresse à ses amis de touchants adieux.
Jamais peut-être, en aucune langue, André Chénier, qui imitait si bien, n'a été lui-même si admirablement imité. Jamais ceux qui Font mis en scène n'ont fait résonner sur ses lèvres des accents plus éloquents :.
Réjouis-toi, poète! Tu n'as pas incliné ta tête obéissante devant la honte de nos jours : tu as méprisé le méchant triomphant. Ton flambeau lumineux a éclairé de sa redoutable lumière' le conseil d'infâmes gouvernants. Ton fouet les a frappés, suppliciés, ces bourreaux despotiques; tu as évoqué contre eux, tu as glorifié Némésis, tu as chanté le meurtre de Marat, le poignard et la vierge Euménide (Charlotte Gorday). Quand un saint vieillard, d'une main défaillante, s'efl*orçait d'arracher une tête couronnée à Téchafaud, hardiment tu leur as prêté la main à tous deux et devant toi on a vu trembler l'Aréopage interdit.
Ainsi chantait le poète inspiré. Le silence se fit. La lumière de la lampe pâlit devant Faurore. Le souffle du matin pt^nolra dans la prison. Le poète fixa sur les barrt^aux un j;rave regard. Tout à coup une rumeur se fait entendre. On vient, on appelle. Ce sont eux! Plus d'espoir. Les serrures, les clefs, les verroux grincent. On appelle. Arn^tez! arrêtez ! un jour, un seul jour de répit et les supplices vont cesser, et la liberté va luire pour tous, et le grand citoyen vivra au milieu d'un grand peuple. Ils n'écoutent point. Ils s'avancent sans parler. Le bourreau attend : mais l'amitié enchante le chemin de la mort. Voici Téchafaud. Il monte, il invoque la gloire! Pleure, Muse, pleure!
Hélas! le poète qui trouvait de si beaux accents pour chanter les destinées d'André Chénier devait périr lui aussi d'une mort tragique et prématurée.
Dès Tâgc de sept ans on avait mis le jeune Alexandre III aux mains de maîtres français. C'est son éducation qu'il a racontée en décrivant celle d'Oniéguine. Grâce à Dieu, il connut de bonne heure d'autres influences. Tout jeune encore Pouchkine fréquenta quelques-uns des représentants les plus illustres de la littérature nationale, les Karamzine, les Dmitriev, les Batiouchkov *.
Il dessinait fort agréablement et couvrait ses cahiers d'esquisses, de caricatures dont quelquesunes nous ont été conservées.
1 . Voir ma Littérature russe (Paris, Colin), p. 241 , 249, 3t)3.
! Une éducation purement française et cosmo-
polite, pénétrée de la morale facile du xvin° siècle, aurait eu certainement une fâcheuse influence sur la carrière du poète. Il serait devenu un simple rimeur français, un bel esprit cosmopolite — la Russie en a produit plus d*un et Toubli couvre leur nom. Par bonheur, Tempereur Alexandre, en 1811, fonda le lycée russe de Tsarskoé Sélo. C'était à la veille de sa rupture avec Napoléon. Pouchkine avait alors douze ans; il fit partie de la première promotion du lycée. Il eut pour camarades A. -M. Gortchakov, qui devint plus tard le fameux chancelier, le baron Modeste Andrée vitch Korff, qui devait diriger un jour la bibliothèque impériale, le délicat poète Delvig.
La discipline et les mœurs des lycéens étaient assez relâchées. L'enseignement avait surtout pour objet les sciences mathématiques, mais presque tous les élèves étaient passionnés pour Tétude des lettres. Ils publiaient des journaux. Dans certaines réunions littéraires, chaque élève devait à son tour improviser un récit que ses camarades continuaient. Quand Alexandre Pouchkine entra au lycée, on l'appelait le Français. La guerre que la Russie soutint contre Napoléon
enflamma son patriotisme et on retrouve dans ses œuvres de jeunesse Técho des sentiments qui l'agitaient alors. Il avait d'abord imité nos lyriques. Il se mit à chercher ses modèles parmi les maîtres de la poésie russe, chez Derjavine, chez Joukovsky, chez Batiouchkov. En 1814, ses premières œuvres parurent dans la Revue (TEurope. En 1815, dans une séance solennelle, il lisait devant le vieux Derjavine la pièce intitulée : Somenirs de Tsarskoé Sélo, dont j'ai cité plus haut quelques vers et le patriarche de la poésie russe applaudissait à son naissant génie.
C'est une date mémorable dans l'histoire de la littérature que cette rencontre entre Derjavine et Pouchkine. Le dernier représentant de l'école classique transmettant au coryphée du romantisme le flambeau de la poésie ! Un autre poète devine, lui aussi, le génie de Pouchkine. C'est Joukovsky; par ses ballades, par ses traductions de poésies allemandes et anglaises, il a frayé la voie au romantisme. Il est de beaucoup l'aîné de Pouchkine; il est destiné à lui survivre K Mais il n'est que le précurseur. C'est Pouchkine qui est destiné à être le vrai chef d'école. Joukovsky a