‹ Le monde slave: études politiques et littérairesChapitre 10 sur 39 · vol. Posen. Imprimerie du Dziennik Poznanski · texte numérisé non relu

vol. Posen. Imprimerie du Dziennik Poznanski

Il ne devait pas revoir la Lithuanie; mais il devait visiter encore à diverses reprises la Suisse et y trouver un jour la plus cordiale et la plus affectueuse hospitalité.

A la fin de Tannée 1830, les Polonais se soulevèrent contre la Russie. Mickiewicz n'avait jamais prêché directement Tinsurrection ; elle était pourtant en partie son œuvre. Sur tous les tons il avait répété à ses compatriotes « qu'il faut non pas mesurer ses desseins à sa force, mais sa force à ses desseins ». Quand il vit ses compatriotes aux prises avec l'ennemi, il estima que son devoir était d'aller les rejoindre. Il quitta l'Italie dans le courant de mai 1831. Nous trouvons dans sa correspondance une lettre datée de Genève 16 mai 1831. Il comptait évidemment y rester quelques jours, car il demandait une réponse, poste restante dans cette ville. Il se dirige ensuite sur Paris, puis sur le duché de Posen, et ne réussit pas à pénétrer dans la Pologne russe. L'échec de l'insurrection fait de lui définitivement un émigré. Il se rabat sur Dresde, et de là sur Paris, où il s'absorbe dans

la composition de son beau poème Messire Thaddée et dans la vie fiévreuse de Témigration. Tout à coup il apprend que son ami le poète Garczynski est gravement malade a Bex \ Malgré le fâcheux état de ses finances, il réussit à se procurer un passeport pour la Suisse. La chose n'était pas toujours facile ; les émigrés étaient en réalité internés en France et ne pouvaient pas franchir aisément la frontière. Garczynski se mourait de la poitrine. Les médecins Tavaieat envoyé à Bex; aujourd'hui ils vous envoient un peu plus haut : dans ce temps-là on ne connaissait pas encore les cures d'air sec et froid. Mickiewicz s'indigne de retrouver son ami (lettre datée de Bex, 8 juillet 1833) dans un pays où jusqu'ici nul n'a entendu parler de la cure de petit-lait; où on n'a jamais vu de poitrinaires ; où il faut vivre à l'auberge, sans pouvoir sortir à cause de la pluie.

La vue des montagnes et du bleu Léman, écrit Mickiewicz, m'a rappelé les temps où j'étais ici plus jeune et plus joyeux. Je te l'avouerai, les politiciens de Paris

1. Garczynski (Etienne), poète polonais, né en 1805 près de Kalisz, mort en 1833 à Avignon, avait étudié la philosophie en Allemagne et avait essayé de l'introduire dans la poésie. Il s'inspirait tour à tour de Goethe et de Mickiewicz, qui s'était pris de grande amitié pour lui et s'exagérait prodigieusement la valeur de ses œuvres. Les grands poètes sont rarement d'impeccables critiques.

me semblent encore plus sots et plus petits aujourd'hui qu'il y a huit jours. Le temps et Tespace augmentent les grands hommes, mais ils diminuent encore les nains.

Malgré la pluie persistante, et la maladie do son ami, il s*éprend d'amour pour la Suisse et la vie pastorale :

Si j'avais beaucoup d'argent, écrit-il à Odyniec le 9 juillet, je te ferais venir ici avec Sophie ; nous achèterions une paire de vaches suisses et un coq qui, en chantant sous la fenêtre, nous rappellerait la Lithuanie; nous achèterions des oies et des dindons, etc.

Ce rêve idyllique n'est pas de longue durée, La santé de Garczynski ne s'améliore point. La vie à Bex est terriblement primitive et monotone, on n'y trouve même pas un journal. Son ami le transporte à Genève, à l'hôtel de l'Écu, qui a fait depuis quelque fortune et dont les propriétaires actuels ignorent peut-être que leurs prédécesseurs ont eu l'honneur d'héberger Mickiewicz. Mickiewicz ne se meurt pas de la poitrine, comme Garczynski, mais il n'est guère plus valide que le misérable dont il a entrepris de prolonger l'existence.... Il n'a le temps ni de lire ni de penser; ses lettres (des 27 juillet, 2, 12 et 28 août) ne révèlent que les préoccupations d'un garde-malade très scrupuleux et obligé de

s'interdire même une promenade hygiénique.

Les médecins suisses, désespérant de guérir Garczynski, renvoient chercher un climat plus doux à Avignon, où il meurt.

Nous ne retrouverons pas Mickicwicz en Suisse avant 1838. Qui sait si les impressions que lui avaient laissées ses différents séjours dans le pays romand n'ont pas influé alors sur ses décisions? La Suisse ne lui était pas inconnue; il avait à deux reprises été présenté à son public par la Bibliothèque universelle. Il avait rêvé un jour d'y acheter une ferme pour mener la vie modeste d'un petit gentilhomme lithuanien.

. En 1838, ce n'était plus d'une ferme qu'il s'agissait. Pour acheter un domaine rural, si restreint qu'il soit, il faut des capitaux, et le capital était ce qui manquait le plus au poète. Citoyen d'un état normal, il aurait trouvé dans le revenu de ses œuvres plus qu'une hoonête aisance; fils exilé d'une patrie démembrée, il les voyait interdites dans certaines parties de la Pologne, contrefaites dans les autres; les petits journaux de l'émigration ne rapportaient rien. Le poète avait essayé en vain de la littérature fram^aise: rien ne lui avait réussi. Il s'était marié, il avait des enfants. Il atteignait la quarantaine, le temps était venu de chercher une

situation définitive. La vie de Paris, avec la

fermentation perpétuelle, les petites intrigues,

les polémiques aiguës des émigrés, commençait

à lui peser. Il songeait à se retirer dans le midi ]

de la France. ;

Un jour, — c'était pendant Tété de 1838, — il lut dans les journaux que Tacadémie de Lausanne mettait au concours la chaire de littérature latine devenue vacante par suite de la destitution de Porchat.

Il avait, grâce à son premier séjour à Genève, conservé en Suisse quelques belles relations; d'autre part, il avait fait d'excellentes études latines à l'université de Vilna. Il avait été professeur d'humanités à Kowno et se résolut à solliciter l'emploi vacant. Il prit un passeport pour la Suisse au mois d'octobre 1838. Le 20 octobre il écrivait de Vevev à sa femme, Céline Szymanowska * :

... Mes affaires ne vont pas mal. La place est vacante €i Vacadémie. Il y a par semaine six ou sept leçons; deux mille huit cents francs de traitement environ, et si l'on donne plus de leçons le traitement peut augmenter. D'après les conditions économiques du pays,

* 1. Je traduis du polonais. Le poète, naturellement, ne se

, gênait guère dans sa langue maternelle. Il ne se doutait pas que ses lettres seraient un jour publiées, traduites, et que {7 les Suisses les liraient.

il 6 LE MONDE SLAVE.

nous vivrions fort bien ici. Le pays est beau comme une image. Genève est tout près. Nous irions pendant les vacances en Italie. En un mot nous serions très bien ; toute la question est que je réussisse aux examens et aux «'•preuves. Je te prie d'aller immédiatement te confesser à cette intention. Un bonheur encore pour moi, c'est que les Suisses, qui ne connaissent rien en dehors des prix du fromage et du vin, ont entendu parler de moi. Au moment même où je t'écris, j'apprends qu'il y a à Genève une chaire de littératures comparées, et que des personnes considérables de la république ont parlé de moi. Cette place serait encore meilleure que Lausanne. Lundi, je vais à Genève m'informer de cette littérature comparée (sic); mardi, je vais à Lausanne et j'y resterai jusqu'à ce que j'obtienne la place ou que je sois refusé, ce qui peut arriver.

Et le poète, qui n'est pas bien sûr de sa gloire, prie sa femme de lui envoyer quelques travaux allemands et anglais qui pourront attester ses talents et sa notoriété à ses juges de Lausanne et de Genève. Le même jour, il écrit au prince Adam Czartoryski, ancien curateur de l'université de Vilna, pour lui expliquer qu'il ne possède aucun papier universitaire, et le prier de vouloir bien certifier qu'il a pris le titre de magister (licencié) en littérature, et qu'il a été professeur de littérature latine à l'école de Kowno.

Le 22 octobre (lettre datée de Vevey), il pose officiellement sa candidature auprès de M. Jaquet, président de la commission de l'aca-

demie de Lausanne. Il rappelle ses études, ses litres pédagogiques, ses ouvrages poétiques, dont quelques-uns ont été traduits en allemand, en français, en anglais.

Je sais, ajoute-t-il, que ces ouvrages poétiques n'ont aucun rapport avec la littérature latine, et si j'en fais ici mention, c'est pour prouver que, n'ayant jamais abandonné la carrière des lettres, j'ai dû nécessairement me rappeler mes anciennes études classiques. Du reste, quant à cet objet, le suis prêt à subir l'épreuve des examens publics. Les cours se donnent en français. Cette langue m'est devenue familière par l'usage ; j'en apporterai pour preuve des articles que j'ai écrits en français et fait insérer dans des journaux de Paris.

En allant d'Ouchy à Genève, Mickiewicz avait fait la connaissance de Juste Olivier, qui lui avait promis de mettre ses relations à son service. Olivier le mit notamment en rapport avec Sainte-Beuve, qui avait naguère écrit sur le Livre des pèlerins et qui était venu professer à Lausanne un cours dont est sorti son bel ouvrage sur Port-Royal. C'était un allié de plus dans la place.

A Genève, sa vieille amie Mme de Circourt faisait agir en sa faveur M. de Candolle. Dans une lettre datée du 28 octobre, elle recommandait chaleureusement Mickiewicz pour la chaire à créer de littérature comparée. Elle le procla-

mait, avec raison, le premier poète de la race slave. Elle le dépeignait comme Fhomme le plus modéré du monde, très pieux sans la moindre tendance au prosélytisme, c Ce serait, disaitelle, un honneur pour Genève de fixer par des bienfaits un homme de ce mérite, pour lequel la France a été prodigue de compliments, mais qu'elle n'a pas le mérite de conquérir par des procédés plus substantiels *. »

M. de Candolle s'entremit auprès du recteur, M. de la Rive, auprès du doyen de la faculté des lettres, M. Boissier. Mais il ne dissimulait pas à sa jeune amie la difficulté de l'entreprise*.

Le vent est ici peu favorable aux étrangers, écrivait-il, vu que de deux essais que nous avons faits, l'un nous a donné un homme qui s'est moqué de nous, et l'autre un homme qui se laisse moquer de lui par les élèves. Depuis l'échaufTourée des Polonais, ce nom ne sonne pas bien à l'oreille de beaucoup de gens, et enfin dans l'état de lutte qui existe ici entre les deux religions, on aura de la peine à appeler ici un catholique qui passe pour ardent ^.

1. Cette lettre, ainsi que tous les documents relatifs à la chaire de Lausanne, a été publiée en français par M. Ladislas Mickiewicz dans le suplément au t. II du grand ouvrage polonais sur la vie de son père (Posen-Paris, 1892, p. 35 et suiv.).

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