LIBRAIRIE HACHETTE ET G
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LNTUODLCI ION
SOlVKXIliS I) IX SLA vol' III LK
On ma sduvciil (IciiiaiKh'- quelles eii'coiislanccs m'avaient amené à m'occiiper des peuples slaves. C'est \ ei's 1803 quo l'idée m'en est venue. Je sortais du collège; je m'étais iiiféressi'- tour à tour à toutes les grandes littératures de IKurope; jarrivais dans la vie avec une insatiable curiosilé. De graves événements avaient ému l'opinion, bien plus vibrante alors, et bien moins égoïste qu'aujourd'liui. La révolution de Pologne — lutte inégale, dans la({uelle le plus faible devait nécessairement succomber — passionnait une jeunesse ardente qui avait naguère applaudi à la résurrection de l'Italie, une jeunesse orgueilleuse de nos récents triomplies militaires, qui n'avait pas encore puisé tles lerons d'inexorable égoïsme dans le souvenir, liélas! ineira(;able des désastres de la i)aliie.
Dans ce conllit sanglant, les vœux; et les syiiipatiiies de notre génération allaient nécessairemenl aux plus faibles et aux plus mallieureux. Je voulus connaître les causes premières de ces luttes qui troultlaient p .riodiquenieut ll'hirope. démêler les éléments d'un piocès p(ilili(|ue sur lequel je me sentais mal éclairé et iIdiiI riii--|(iirr lia jias encore dit le dei'uier mot. Je me
VI iNTiionrc.Tiox.
ji'liii à cdi'ps perdu diiiis l^'liidc de la l.-iiiiriic cl de la lilléi-aliii-c polonaise: mais pour jiig'or un litige il ne suilil pas denlendre seulcuionl lune des deux i)arlies. I/élude de la l'olniiiie m'a mena néccssairemenl à celle de la Hussie. Les deux peuph^s nfapparurcnt comme memlires d'une vasie r,;mille (pii pi-ojetait ses ramifications sui' la plus yranile i)artic de l'Europe, sur la Bohème, sur la Houirrie. sur la Péninsule l>alkanique, qui allongeail ses longs bras des rives de l'Adrialique à (-elles de la mer du Japon.
Ces peu[)les si divers, ces idiomes si nouveaux, j'aurais ))ien voulu aller les étudier chez eux. Mais toute espèce de bonnes raisons m'interdisaient les longs voyages. Je concentrai mes efforts sur celui cjui était le plus accessible à mes ressources et à mes loisirs d'étudiant.
Dans l'été de 1865 je visitai pour la première fois la Bohême; j'y suis assez souvent retourné depuis, toujours avec un nouvel intérêt et une croissante sympathie. Dès ce moment je pressentais cjne les adversaires du peuple tchèque étaient aussi les nôtres. Mon instinct ne m'a pas trompé. Aller en Bohême dans ce temps-là semblait une idée bien singulière. Mes amis étaient convaincus que si je m'étais rendu à Prague, c'était pour me perfectionner dans l'étude de l'allemand. Certains mieux informés déclaraient que j'avais dû apprendre l'autrichien.
A Prague j'avais senti battre le cœur de la Bohème slave, j'avais entendu gronder ce cri de revendication qui montait des plaines du Danube bleu, des vallées des Carpathes, des gorges du Balkan. On me soupçonnait d'être devenu panslaviste et un panslaviste en ce tempslà c'était un être très dangereux. Quand un pacha avait fait pendre cpielque pauvre Bulgare, cou|)able d'avoir rêvé la résurrection de sa patrie, les dépêches annonçaient que justice avait été faite d'un agent panslaviste, c'est-à dire d'un émissaire moscovite qui travaillait à établir la domination universelle de la Bussie : la presse libérale poussait un soupir de soulagement: la conscience publique était satisfaite.
IMliODlCnoN. vil
Mon premier séjour à Prngiir nr;iHrniiit dans la résolution (If consacrci' ma vie à îles ('•Indes dont personne (lie/ nous — saui' (lyprien HoIkmI — navait encore s(init(;onn('' riniportanee, dont robjct mcMUc; (Hail g-énéralenienl ig-nor(''. .Mais pour laire comprendre les desli- U('es de la race slave il fallait reculer dans le lointain de 1 histoire, donner à mes recherches une base scienlilique. montrer que ces jjeuples dédaignés avaient eux aussi des titres de noblesse non moins respectables ((ue ceux des nations occidenlales. Je m'imposai deux tiavaux qui devaient introduire en Sorbonne des études jusqu'alors absolument méprisées. L'un était un Ess.ai sur les apôtres slaves et la co)iversioti des Slaves an christianismf. C'est un épisode qui, après dix siècles écoulés, donne encore aujourd'hui la clef de toute riiistoire religieuse et politique des Slaves, de leurs luttes contre le latinisme et le germanisme. L'autre était une traduction de la chronique slavonne russe, dite de .Nestor, texte Tondamental (pii nous révèle en c(uelc|ue sorte l'acte de naissance des nalionalités slaves et qui est la pierre angulaire de leur histoire. Une dissertation sur celte chronique fut présentée comme Ihèse latine à la Tacnlté des lettres de Paris. « La l'acuité en acceptant des sujets aussi étrangers à ses études, disait le vénérable M. Kgger. a montré un rare exenq^le de tolérance. » Un autre professiMii- nie reprochait de m'ètre coni[)lu à mettre en relief 1 iiii(piil('' séculaire des Allemands vis-à-vis de leurs voisins les Slaves. Cette discussion académique avait lien à la fin du mois de juillet INIIS. Hélas! mon honorable contradicteur, Alsacien d'origine, ne se doutait guère que deux ans plus lard sa patrie lui serait violemment arrachée par ces mêmes Allemands dont il défendait avec tant de chaleur le prétendu désintéressement.
J'avais, je dois le dire, trouvé des sympathies for! inattendues chez le doyen M. Leclerc. (^et humaniste consommé n'avait nullemenl élé épouvanté j)ar la nouveauté clés études un peu barbares que je lui appoi'tais. « .\h ! monsieui', me dil-il de celte voix profonde et
VIII IMIiODlCTION.
\ilir;i!il(' i|ui. iipivs iiliis de licnlc :iiis iVoulés. l'rsoiine omorc à mon oreille, vous laites du Slave, i-^libiou: j'en suis fort aise. Je n'y enlentls i-ien, mais j'aime les Slaves, il'aliord paire quils parleiil bien français, ensuite parce (piils n'aiment pas les Teutons, et moi, je n'aime pas les Teutons. Il va i)armi les Slaves, je le sais, des savants fort distingués. Il y en a eu un notamment qui s'appelait Scliafarick : je ne suis pas bien au courant de ce qu'il a lait, mais je sais que c'était un grand érudit. J'aurais voulu le l'aire nommer correspondant de notre Académie des inscriptions, je n'ai pas pu y réussir. Je le regrette lort. » — Je n'ai point à dire ici comment mes deux travaux furent accueillis en France : à rétranger. dans les pays slaves et en Allemagne, on leur prêta une sérieuse attention. Tel savant russe me reprochait des tendances catholiques et polonaises, tel fanatique de l'émigration, indigné de voir sa patrie noyée dans la masse du monde slave, me dénonçait comme un panslaviste dangereux. Un pnbliciste allemand qui devait être tué à Sedan, me signalait dans la revue Grenzboten. comme un homme à surveiller.
En 180(5 et 1867 j'avais public sur la Bohème deux ouvrages qui avaient été fort bien accueillis à Prague et naturellement fort mal à Menue. L'un d'entre eux fut même interdit par les tribunaux autrichiens pour des appréciations qui sont aujourd'hui monnaie courante et dont pc.'sonne ne songe plus à s'étonner. Je rêvais d'aller visiter la Russie et la Pologne. Dans l'été de 1867. à l'occasion rie l'Exposition ethnographique de Moscou et du pèlerinage slave auquel il donna lieu dans cette cité historique — deux incidents, tous deux fort importants au point de vue de la science et de la politique. — je demandai une mission scientifkfue au Ministère de l'instruclion publique. Il me fut répondu qu'il n'y avait pas <le fonds. On estimait rue tle Grenelle que nous n'avons rien à apin-endre de la Russie
Celte même année une bienveillante invitation tie Mgr Slrossmayer m'appelait chez les Slaves méridio
INTl'.dDltniON. IX
ii;iii\. .!.■ visitai Aprani, la Croalic. la Slavonie où la policr de M. Aiidiassy essaya de me iiiellrc la main au collet, et Belgrade, à peine échappée ;i la domination ottomane. Je retournai à Prairue. Mes amis slaves nr.>\pli(nu'Tent quelles raisons les avaient obligés à se rendre à Moscou, pour y manilestei" une vie nationale (|U(< MM. de Iknisl et Andrâssy avaient enlrepi-is (lanéantii-. .le me lis le rapporteur do leurs gi-iefs. .Mais la lUissie, depuis la guerif^ de Crimée et les événements de lSO:}-(ii. était liois du droit des gens, du moins au point de vue de la critique historique ou même politique. Détendre des peuples qui se permettaient de la juger autrement qu'on ne taisait à Paris et à Londres, (lémonlrer que ces pauvres Slaves n'étaient pas uniquenieid des liarhares déchaînés sur notre civilisation, celait là un crime irrémissible : c'était l'aire acte de |)anslavisto. D'ailleurs, nous n'avions pas le dioil de juLrer ces ([ueslions là au point de vue de la \érité stricte et de l'intérêt fiançais. La Rciuc, des Deux Mondes se (diarirea le l'-'" septeml)i(; I8G7 de nous l'aire la leçon. Elle traita comme ils le méritaient ces misérables Slaves d'An triche et. d'ailleurs, qui prétendaieul vivre en déi)it des .Mlemauds et des Magyars. A vrai dire l'auteur du panq)hlet n'était pas un Français, mais un publicistc polonais de grand talent. M. Klacz.ko. Xous n'étions pas en état de juger par nous-mêmes et il nous fallait accepter les appréciations d'un écrivain peu désintéressé ilans la question.
J'étais à ce moment chez un grand pati'iole olave, un trrand évéqu(\ un grand chrétien, un homme tjui aime lia^sionnéuKMd la l'rauce et qui lors de nos revers osa (■•le\(M- la \oi.\ en notre laveur. Un matin, il entra dans ma cliaiidtre les larmes aux yeux. 11 tenait à la main la i-evue : « \'oye/. me dit-il. ce «pi'on écrit sur nous à Paris ..
i.\iit()i)i(rrio.N.
La Hiissic l'ii ce Iciiips-là ('tail l'orl mal iioléc dans le iiioiiilc ollicicl: apprendre sa langue, réindicr d'une manière iniparliale. essayer d'expliqu(>r ses rapports avec les auli-es peuples, c'était jouer gros jeu. J'eus occasion d'en l'aire l'expéi-ience. Je m'étais efrorcé de mettre en lumière les tendances politiques des Slaves autrichiens. Leurs aspirations nécessairement hostiles à la grande Allemagne, à lalliance austro-germanique en faisaient nos alliés naturels. Si. en Aul riche, le pai'li slave fédéraliste avait été au jxmvoir en ls7:». TAllemagne ne sei'ail pi'whaiilcnicid pas anjoni-d'iini et; ([u'elle <"st. L'Aulriche. à coup sûr. n'aurait j.iniais fail ]tartie de la Triplice. I'>n INdS, mi liomnie polili(pi(' bohème vint à Paris et à la snil<> de ni'gociaiions. (pie je raconlerai pent-èlre un jour, i! ohlint une andienci' secrète de Napoléon 111. Ajji-ès avoir vu reni[iei'(Mir il rendit visite à Mme Cornu, qui élait sa conhdeide et. dit-on, son Égérie. Il lui (>xj)liqua les intérêts politiques ilont il est encore aujourd'hui l'un des plus illustres cluunpions. 11 lui démontra ((u'ils étaient solidaires des nôtres. Mme Cornu l'écouta avec sympathie :
« C'est dommage, dit-elle, cjue nous n'ayons personne pour nous éclairer sur ces questions. » M.X... se permit de citer mon nom : « M. Léger, s'écria l'interlocutrice effarée, ne savez-vous i)as (|ue c'est un agent russe! »
Être un ag(Mit russe à ce moment-là c'était tout simplemenl se refuser à \ i\ re sni' les formules creuses dont l'opinion publi(iue se repaissait tlepuis 1830, étudier les griefs légitimes des Slaves, les éléments précis du conilit polonais-russe, chercher oi'i était exactement l'intérêt français. L'opinion [)idili(pie refusait de se laisser éclairer : on partait en guerre contre un panslavisme imaginaire et on ne voyait jjas à nos |)ort('s le ])angermanisme i)rél à nous dévorer. On adi'essait des jx'-ii-
IN iiiohi <;i ION. XI
lions iui Si'mimI pinir «liMioiii'cr rr\ ciiiiciiii laiilMsIiiiiKV (tii iiivilail lo Miiiisli-i- de l'iiisl nid ion |iiiliiii|iit' à iiiodiliri' les |ii'<)L:iaiinii('~~ <[<• ims lyc('cs pour (icriin'l Ire à iKis l'uliirs Itailu'lioi's de cumlial 1 1^- criicafciiieiil, ce riHloufal»!»' adversaire de la ii\ ilisal ion '.
Celui i(iii dii'iijeail toiiles (•r>- niaiKein r,'s ('daif lui (M l'animer, un ['(ilonai-^. |iulili(i>le el liishirieii (|iii joiiissail de plus d'auloiili' dans ['('-uiii^i'aliou «pie dans sou propre pays. Il avait iu\cnli'> loule une lle/nrie à latpielle le >alnl de riùirojie en ii:éiu'ral e| de sa pairie en par lieidiei' élail . disail-il . allaelié. A l'aide dune l'uule «Tariïumciits histoi-ifpies, ellinoi^i-apliiipies. anlliropolofi-iipies. il pi'('dendail (h'-nionl rei- ipii- les liusses |)i'is dans leur eiisendde (''laienl des Tonranirns el non pas des Aryens. ( '.e doLiine une Cois recoinin. la lîussie «'diniiiiée de l'Iùirope. l'èi'e de l'ù'jr d Or se rouvrait, [xtur les peuples d;' !'( >re idc'u I . . .. said' ('-N idi'ininenl pour les .Mairyai-s. (pii nOid |ias la pn'lenlion d"('li'e des Indu- Kui'opéeus.
I.'apfMi'e de celle nouvelle docirine n'a\ail rien ni'ulii^é pour nie iifa^'uer à ses tli«''ories creuses. Je ne niClais point laiss('^ faire el je ui'appliiiuais au conli'aire à en di- ni outrer riiianilé -. Je di'u landais qu'au lieu (re\(''culer la lUissie sans la connaiti't!, on s'appliquât à l'éludiei'. que l'enseiimemenl de >a lauffue fût introduit à r('-col<' des lanifues orientales « pour la poliliqur ci le commerce » '. Je prêchais dans !<■ ili'-serl. Il laid, dit l'Iîcia-
1. Voir ilans la Hcvite des Cours liUéraires île ISGNiiinii cinih;: " ].,c l'Iaricl, le Singulier et le Panslavisme >■.