I. Vieillard qui joue do la qiizla
i.i: nuAMi: MOhr.KNi: r.N <r.iuîiK. I iO
Kn (Milciidaiil ce oliaiit larouche, on serait iLMitt- daciiiser la l)arbarie des lieydouks; mais ils nous doniicnl ■ ux-inèmes la raison de cette vie étrange : « J'ai élevé une meule de loin, j'ai bâti une maison, raconte Tun d'eux; les spahis me font brûlée, ils mont enlevé un fds âgé de dix ans. Pour venger ma meule et ma maison, j'ai brûlé des meules de foin et trois tchanlaks (maisons turquesi. mais je n'ai pas encore vengé mon lils. — Nous dansions le liolo, dit un autre, ù la l'ète du pays: le bey est arrivé, il a demandé à boire et à manger: une fois ivre, il a ordonné qu'on lui amenût la plus belle de nos filles. On la lui a amenée. A ce spectacle, je n'ai pu me contenir; jai saisi un poignard, j"ai tué le bey et nous nous sommes sauvés dans la montagne. — Je chevauchais sur la route, dit un ti-oisième: je rencontre un Turc à ilieval: il m'ordonne de descendre; je lui réponds : € La
route est assez large pour nous deux ». Il s'élance sur moi avec sa carabine : je lai tui'* et me suis sauvé dans la montagne. »
La scène est longue: le poète ne se soucie guèr(> de se conformer au précepte d'Horace : Scmpcr ad cvcntuin frstimi. Que lui importe plus ou moins de rapidité dans l'action, du moment où il est sûr d'attacher les spectali'urs par le tableau de cette vie héroïque qu'ont naguère menée les ancêtres? Les Pcracs d'Eschyle ne sont certes |i;is un drame dans le sens moderne du mot; cependant quelle ceuvre nous a jamais autant émus que la tragédie t'-pi(pie du vieux poète, jouée en face de cette mer où les Athéniens avaient Irionqihé. devant ceux là mêmes «jui avaient été les héros de la victoire? Le poète serbe sait condjien ces heydouks. qui jadis avec Karageorge ont alfranchi une partie de leur pays du joug musulman, intéressent le peuple qui recueille aujourd'hui le fruit
l'JO 1J-; MONDF. SLAVE.
de leur vaillanco. Il nous fait assister à leurs conversations, à leurs jeux et à leurs rixes.
Arrive Jivan. Les Turcs lui ont enlevé sa fiancée Loubitsa; elle est prés de Ini dans les montagnes; les Turcs apparaissent, les heydouks s'élancent sur les Turcs; tous sont tués, excepté Osman, le ravisseur de la jeune chrétienne: on les entoure; on donne la vie au musulman, on délivre Loubitsa. Osman, touché de cette générosité, échange, comme dans les luttes homériques, son armure avec Arambacha, le chef des heydouks. L'un d'entre eux, au mépris de la foi jurée, veut tuer Osman: le chef l'étend mort à ses pieds.
Les heydouks se retirent. Jivan emmène Loubitsa; son père Novko arrive par un sentier détourné; il vient demander un entretien à Arambacha. Nous en citerons quelques passages. Que l'auditeur oulilie un moment nos habitudes parisiennes, qu'il veuille bien se transporter, par la pensée, sur quelque théâtre serbe, à Belgrade, à Kragouïevats; il comi)rendra l'émotion patriotique éveillée par le dialogue suivant :
NOVKO.
Du temps où nous élions jeunes, nous avons rêvé une œuvre sainte. Nous avons rêvé d'arracher notre patrie au joug turc, au joug le plus dur qui ail jamais existé. Nous avons fait ce rêve, nous avons vieilli, et nous ne l'avons pas accompli; mais ce que l'homme n'a pas fait en ses jeunes années, il lui arrive parfois de l'accomplir en sa vieillesse.... Dis-moi, Pelko Arambacha, mon vieux camarade, mon pobratime i, es-lu toujours ce que lu étais autrefois?
i. Pobratime, frère d'adoplion. C'est un lien d'amitié que les Serties font bénir par l'Église et qu'ils respectent à l'égal de la fraternité naturelle.
i,i: DRA.Mi: .M(U>F:nM: i:n sr.iuui:. liil
ARAMUACIIA.
As-lu iloiic oublié ni;i vie? Je vais te la rappeler. Dans riiéroïqiie Choumadia ', quand le vaillant Karageorge...
(// ôt>: son bomul cl lève les yeux au ciel.) Mieu ait en paix son ame : il n'y a plus de tels héros), quand le vaillant Karaiîcorge se souleva, je franchis aussitôt la Drina et je comi)allis neuf années. Je restai dans la r.lioumadia jusqu'au jour où la main d"un Iraitre, hélas! la main d'un Serbe, trancha la tète de Karaijeorge -. Alors, je quittai la noire réizion des forêts; je m'enliiis loin d'elle comme de l'enfer. Celte terre, souillée du sani,' de son noble libérateur, me semblait une contrée maudite. Je vins dans la Bosnie. Là, je ne pouvais ni ne voulais me soumettre de nouveau à l'arbitraire des musulmans. Je choisis pour ma demeure la montai.'ne. pour mes compagnons les heydouks. afin de délivrer le faible du fort, et de venger l'esclavage des chrétiens. J'attendais le jour où la voi.v de la liberté retentirait de nouveau. De cette seule attente, de cette seule l'spérance je vis.... Kt tu me demandes si je suis encore ce ijue j'étais avant!
Nt)VKi>.
Ce que lu as demandé va s'accomplir....
I£l il raconte à Arambacha que le grand vizir est las lie la conduite des paehas el des beys bosniaques. Pour les rcduii'c, il va «lonner des armes aux elnélii'us. — « Oue ijairnerons-nous à cela? nous fomijeron- du joug: des pachas sous celui du vizir. — Daliemc! » réplique \ovko dans ujie langue imagée qui rappelle icllc des j ismas populaires, « tout vient avec le temps: le jour ne vient pas sans l'aurore, ni Taurorc sans l'aube. Le jeune aiglon veut atteindre les hauts sommets: il a le désir, mais il n'a pas la force: il s'enfuit du nid. il s'envole, il
1. llégion des foréls. C'est le cetilrc de la Serbie actuelle.
2. Karageorpe fut assassiné h linslipation «le Milocli Ohri'iiovilrh.
\l')-2 Ll. -MO.XOF. SLAVF..
lonibe... cl se Itrise sur les rochers... Les Bosniaques ne sont encore que des aiglons. » — Et ils décident le soulèvement de la Bosnie.
La scène change : Alipacha a reçu des nouvelles de l'insurrection cjui se prépare, mais il ne se sent pas assez fort pour la comprimer par la force; il veut la prévenir par la douceur. Meirima, tout occupée de son amour trompé, s'abandonne à ses désirs de vengeance. Chéril'a a. i)0ui' le soir, ménagé une entrevue entre Jivan et elle, dans le jardin de son père. Elle Taccepte et s'y rend avec l'idée bien arrêtée de tuer l'infidèle. Jivan est venu lui dire un dernier adieu: il la supplie de l'oublier, il bii reproche d'avoir fait enlever Loul:)itsa.
MEIRIMA.
Oui. j"ai promis ma main à Osman s'il enievail Loubitsa : car je veux me venger de loi. Je ne veu.v pas te donner un moment de repos, je veux empoisonner tout le bonheur que lu peux goûler auprès de celle femme. Je le veux,... me comprends-tu?... Tu as violé tes promesses. Tu as rejeté celle que lu poursuivais naguère; tu as flétri ce que tu aimais ! Oh ! puissé-je l'infliger les tortures les plus affreuses ; ce que lu souffrirais ne sérail rien en comparaison de ce ({ue je souffre! El tu viens m'insuller ici?
JIVAN.
Tu me jui:es d'après les apparences. Mais lu ne connais pas mon cœur....
MEIRIMA.
Je le juge d'après les aclions. Que peuvent des paroles (juand les faits parlent?... Aucune violence ne t'a contraint, lu as agi librement.
JIVAN.
J'ai cédé à une violence plus terrible (|ue celle du sabre,... à ma conscience.
MEIRIMA.
Et c'est la conscience qui l'a obligé de le jeter contre les
i.F. Di'.AMr. modeiim: i:n .seubif.- 1o3
Turcs, de U'ur arracher Loubitsa? Oli! infidèle, que ne me dis-lu simplement: Meirima, JQ ne t'aime plus; Loubitsa a pris mon cœur.
JIVAN.
Tu m'obliges à «lire ce ipie j'aurais voulu taiio. <'.ettc Loubitsa dont tu me lais un reproche, sache que je lui ai cent l'ois souhaité la mort, que je l'ai souhaitée à moi-même. Cent fois j'ai pensé à m'enfuir chez les heydouks pour échapper à cet allreux mariage, et, quand j'ai appris que les Turcs l'avaient enlevée, je te le jure, je m'en suis réjoui. Mais mon père me soupçonnait d'avoir, on secret, provoqué cet enlèvement. La crainte de la honte m'a jeté à la poursuite d'Osman. Plût à Dieu (ju'en le poursuivant, j'eusse perdu ma vie dans la montagne!
MEIHIMA.
Je ne survivrai pas à mon malheur ; le jour de ton mariage sera celui de ma mort. Il ne me reste plus qu'à mourir.
jiVAN, avec passion.
Ah! je mourrai avec toi : et ma mort retombera sur l'âme de mon père qui m'a forcé à ce mariage.
MEIRIMA.
Par Allah! dis-tu la vérité? Est-il possible que tu m'aimes encore?
JIVAN.
Pauvre enfant! et quand donc ai-je cessé de t'aimer?
MEIHIMA.
Jivan, si tu ne me trompes pas, nous pouvons encore tout réparer. Je sais comment gagner mon père : dis seulement une parole, et nous serons heureux pour toujours. Avec lé nom et la fortune de mon père, avec ta bravoure et ton génie, tu seras le premier seigneur de la Hosnie. Et, si tu es las de la Bosnie, Alipacha est assez aimé à Stamboul pour que les portes brillantes du Divan s'ouvrent aisément h son gendre. Tu siégeras à côté du sultan. Amour, fortune et puissance, je l'apporte tout, ô mon Jivan! Peux-tu me refuser?
JIVAN.
Ta voix, tes discours, tes baisers, feraient descendre un ange du ciel;... laisse-moi, je ne puis sacrifier ma loi.... je ne le puis.
MEllilMA.
Garde en ton àme la fui que tu voudras '. Prends seulement un nom turc! Oh! tu peux le faire sans rien sacrifier!... Ne me réponds pas non! La foi est-elle donc si forlc chez vous? Vous lui sacrifiez tout. Moi aussi je lui immolerais tout, mais non pas mon amour. Devant lui je ne vois plus rien dans le ciel, plus rien sur la terre. Pardonne moi. ô Mahomet, si je l'abandonne pour le Christ. Jivan, ta foi est la mienne; rien ne nous sépare plus maintenant : la puissance, la richesse de mon père, ma conscience, je renonce à tout pour toi! Fuyons cette niiil. fuyons au delà de la frontière.
Mais Jivan refuse; il sait que sou père ratlend, que sa fiancée Loubitsa compte sur sa parole; il préfère son honneur au bonheur de l'amour satisfait. Meirima, au comble de la fureur, appelle des Turcs, elle veut le faire assassiner; il s'élance sur un arltrc. franchit le nnir du jardin et disparaît.
Mais l'altière Meirima ne laisse pas ainsi échapper sa vengeance. Le jour ilu mariage est arrivé, Loubitsa vient de revêtir sa parure de noce. L'ne femme turque se présente; elle refuse de dire son nom, elle a un secret important à révéler; et d'abord elle lui pose une (pu'stion : — « Jivan taime-t-il? — S"il m"aime, puis-je en douter? réplique la chrétienne. Mais pourquoi me
Cf. Corneille (l'oli/eitrlr).
)'AULINK.
Adoroz-li' ilaiis l'ànic et n'eu téinoipicz rioii.
POI.YEUCTK.
t^uojo sois tout ('ns('iiil)lo idolâtre,' et l'hrc'ticii !
Li; niiAMi. moi)i;i!m: i-.n si:iutii:. i:'>:i
regardes-lu avfc do tels yoiix? Pourquoi ton corps est-il ainsi agité? » — VA Meirima raconte ;i I.onl»itsa comment Jivan Ta aimée, comment il !;! Irnhic pour épouser I.oubitsa quil n";iiMie pas. Il l;ui( ([irellc renonce à ce mariage. Au milieu de rentr(>tien Jivan arrive cl chasse Mi'irima : elle soi't menaçante, prédisant malheur à Louliilsa si elle ose épouser ce iiai'jurc. Jivan conjure Louiiitsa de ne rien ci-oiiede ce qu"a dit Meirima el l'assui-e de son amour.
Il y a i)rnl-èlre quelque chose de fatigant et de peu sympathique dans cette duplicité du jeune Serl>e; le diame entier repose sur elle. La noce de l.oubitsa se prépare: les fivats (garçons d"honneur) se réunissent dans la maison de son père et sentretiennent du jeune couple. .lamais fiancés ne l'urenl pins Irisics cl la noce menace de dégénérer en enterrement. Meirima poursuit sa vengeance : déguisée en servante, elle pénètre (huis la chambre de Loubitsa : en lace i\n lil nuptial {)arsemé de roses, au bruit lointain de chanis joyeux et des instruments, elle rumine sa jalousie, elle éclate en imprécations.
Loubilsa. tu ciois que cette nuit tu jouiras d'un doux souimcil.... Xon,... non.... Tu reposerais auprès de Jivan, el moi. livrée à toutes les douleurs, h tons les tourments, je déchirerais mon visage de mes ongles, je frapperais ma tète contre les murailles de ma chambre solitaire!... Non, cela ne sera pas! Tu l'endormiras, mais d'un autre sommeil que celui que lu espères, d'un sommeil plus dur, et dont on no se réveille pas.... Si, par malheur, tu allais m'échapper!... Mais non, si je ne le puis luer en secret, je le tuerai au milieu des srals, dans les bras de ton père, dans les bras de ton mari.... Les danses cessent, les Kials portent la dernière santé à la mariée. Buvez, buvez! pour elle le vin de vos coupes se changera en un noii' poison.
i;iG LF. >rOXI)|': SLAVE.
Elle se cache derrière un rideau, Loubitsa entre, elle congédie ses femmes; son cœur est agité de sombres pressentiments. Cette femme turque ne peut sortir de sa mémoire. « Je ne sais de quelle terreur mystérieuse elle a rempli mon âme; je ne voudrais plus la voir.... et mon cœur me dit qu'elle viendra. »
MEiniMA, iippiiraissanl tout à coup.
Il ne le trompe pas! Tu ne m'attendais pas si tôt, n'estce pas? Tu voudrais maintenant être cachée au fond de la terre! Tu voudrais fuir, appeler au secours, crier! Mais si tu bouges, si tu élèves la voix....
(EUe tire un poignard.) Avec ce poignard, je te coupe la gorge.
LOUBITSA.
0 mère de Dieu, protège-moi contre cette femme!
MEII{IMA.
Personne ne peut te défendre maintenant, ni la mère de Dieu, ni Dieu lui-même. Tu es en mes mains.... Je puis te tuer,... je puis l'étouffer.... Tu regardes cette porte, comme si quelqu'un devait tout à coup venir pour le sauver.... Si ce quelqu'un se montre, sache que tu tombes aussitôt morte à mes pieds.
LOUBITSA.
Mais toi-même, tu perdras aussitôt la vie.
MEIRLMA.
Est-ce que tu crois que j'ai souci de la vie? Ne sais-tu pas que je reposerais dans le tombeau plus doucement que tu ne reposeras cette nuit dans ta couche"? Quand je viens te donner la mort, crois-tu que je la redoute pour moi?
LOUBITSA.
Eh quoi! Est-ce là vraiment ton dessein? Oh! je t'en prie, laisse-moi la vie! Rien que la vie! Mourir maintenant, mon Dieu! y pouvais-je jamais penser! Non, ce n'est pas possiI)le.... Tu ne peu.x avoir eu ce dessein.... Tuer ainsi une
i.F KiJA.Mi; modkiim; r.N si;iii!ii;. i:>7
roiiinn.' seule, qui ne l'a rien fait! Mais loi aussi tu es femme : tu as le cœur bon. Fais de moi ce que lu veux, mais laisse-mni la vie.... Hegarde, me voici à tes genoux.
( FJIf tombe à (jenoiix.)
.\ltllilM\.
.Vil! le voici à mes pieds. Je savoure déjà le commencement de ma vengeance. Non, je n'ai point de pitié pour loi; qui pourrait maintenant serrer mon canir en sa main n'exprimerait au lieu de sang (ju'un liel amer.... il Tant que lu
niiine-.