‹ Le monde slaveChapitre 40 sur 67 · I. Du i>onl «le Kelii: Ceci était écrit on 1SG · texte numérisé non relu

I. Du i>onl «le Kelii: Ceci était écrit on 1SG

gardiens naturels de ce formidable quadrilatère de montagnes, que beaucoup de nos publicistes acharnés ai)rès la frontière du Rhin abandonnent si volontiers à rAllemagne. On commence, depuis quelque temps, à savoir que la Bohême existe et qu'elle a une vie propre : des publicistes distingués ont appelé l'attention sur l'histoire et la situation actuelle de son peuple; mais ils n'ont pu qu'effleurer la matière : un obstacle insurmontable, l'ignorance de la langue nationale se dressait devant eux. Tout ce qui concerne la vie intime, la littérature du peuple tchèque, devait nécessairement leur échapper.

La Bohème n'est pas si loin de chez nous qu'on serait tenté de le croire : cette avant-garde des Slaves à l'Occident n'est séparée de la frontière française que par trois petits États allemands : le grand-duché de Bade, le royaume de Wurtemberg et la Bavière. A eux trois ils n'ont que sept millions d'habitants. Prague, à vol d'oiseau, est aussi près de Paris que Berlin, et plus près que Vienne : trente heures suffisent à vous transporter de la capitale française dans la ville slave par excellence.

Au pont de Kehl, nous avons mis le pied sur le territoire badois : passons, je vous prie, sans nous arrêter, devant Baden-Baden; ce petit endroit est devenu banal à force d'être décrit. D'ailleurs, ce que nous cherchons en Allemagne, ce sont des Allemands, et nous n'avons que faire de cette aristocratie cosmopolite du grand monde et du demi-monde. Carlsruhe. la capitale du

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j,'r;iiul-diiLlir. iiiéi'ile à peine une heure d'an'ét. (Test une petite capitale n'gulif're. propre, dont les rues principales aboutissent à un grand square à l'extrémité durpiel s'élève un château. Avant de quitter le grandduché pour le Wurlendjerg. faisons un détour d'une heure ou deux, et allons rendi-e visite à Heidelberg*. Heidelberg mérite mieux qu'une visite : elle réclame un séjour. Peu de villes offrent au voyageur un plus cocjnet abortl : la gare elle-même semble s'être mise en fête pour vous accueillir : vous n'y trouverez rien de cette froide et sévère architecture administrative <pii fait ressembler tant de nos gares à des casernes. L'édifice est bàli en grès rouge qui rit aux yeux : la vigne sauvage - enlace aux colonnes des portiques et aux balcons des fatjades : du côté de la ville, une cour |)lantée d'arbres el tle IliHirs sendile allendre quelque fraîche idylle, quelipie renconlre enfi'e llerniannet Dorothée : un boulevard bordé de platanes s'ouvre devant vous; il longe le jardin botanitjue dépendant de l'Université: au bout de (pielipies }»as il se l)ifuripie en deux branches : l'une va gagner la ville proprement dite, laulre en forme le l>oulevard extérieur, un boulevard orné de somptueux hôtels ou de fraîches villas, et d'où la vue s'étend à loisir sur les lianes ondu-eux du Kirniij^tuhl. On nomme ainsi la colline cpii d(jmine lleidellierg sur la rive gauche du Neckar : une autre se dresse sui- la rive droite : on l'appelle rHeiligenberg. Tout concourt à endtellir \'Anln]jc : c'est le nom qu'on donne à noire boulevard : le chemin tle \'cv loiii/e le liane de la colline, et à deux

I . lue revue allemanile s'esl forl imlignée »le voir •< ces perles i\v r.Ulemagne » associées à l'élude des peuples barbares, de T(li(M|iies, de Serl»es, de Croates. Elle a dénoncé ces pages < "lunie une profanation.

reprises s'engouffre dans de courts tunnels; une gracieuse église gothique élève dans le lointain sa tour rose et dentelée. Les étrangers affluent sous ces ombrages : le voyageur venu pour passer deux jours à Heidelberg se laisse charmer par la beauté du séjour et reste souvent plusieurs semaines. Le désenchantement est grand quand on entre dans la ville proprement dite; les maisons empêchent de la voir, et ce mot naïf mais exact trouve ici une vigoureuse application: Thomme a dû disputer le terrain à la nature : deux grandes rues parallèles coupées par quelques ruelles, et débouchant sur deux ou trois places d'où Ton aperçoit la ruine du château, voilà la ville : les édifices privés et publics sont peu intéressants. Presque tout ce qui est antérieur au xviii^ siècle a été détruit par nos aïeux pour la plus grande gloire de Louis XIV. La ville n"a pas de quais et ses habitants n'ont pas su profiter du Xeckar. Le pont, le fameux pont que représentent tous les panoramas est assez mal bâti et orné de sculptures ignobles ; il doit toute sa renommée au merveilleux paysage qui l'entoure. Quelle vue ! Au premier plan un fouillis de maisons irrégulières dominé par quelques clochers, derrière, les sommets du Kœnigstuhl, et sur les flancs de la colline au milieu d'un nid de verdure, la ruine du schloss (château), étageant ses façades multiples et ses tours découronnées : à droite une suite de collines onduleuses, tantôt âpres, tantôt boisées au milieu desquelles émerge le Neckar. moitié rivière, moitié torrent; à gauche la vallée élargie repoussant pour ainsi dire sur ses côtés les collines chargées de vigne et les blanches maisons. C'est à l'heure du soleil couchant, au moment oîi l'ombre et la lumière confondent leurs tons mats et rosés, qu'il faut venir rêver sur le pont de Hei-

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dtWberg. Dn coinprciui alors cottr ineffnhle sérénité du paysage qui Taisait dire an roijinncier Kolzel)ne : * Si un malheureux me demande où i\ doit vivre, ne fût-ce qu'une heure, pour échapper au tourment qui lopprime. je hii nomme Heidi'UxM-g; si un heureux me ilemande quel endroit choisir pour encadrer sa joie, je lui nomme encore Ileidelberg! »

Le premier soin de tout voyageur qui se respecte est, après avoir visité le pont, de courir au chAteau. Arrêtons-nous pourtant quelques minutes dans la ville. A défaut de grands monuments, une maison tout au moins mérite d'arrêter nos yeux, c'est rAiihenje du Chet'alier iOas Haus zum Rittei'). C'est le seul édifice privé qui ait échappé à la ruine de 1689-93. Pour nous Français, il a un intérêt quasi national. Il remonte à l'époque où le Palatinat recevait des Huguenots français persécutés dans leur pays. l*n certain Bélier, retiré à Heidelberg, se lit construire une somptueuse résidence dans le meilleur goût du temps : c'est une haute maison à six étages avec pignon sur rue. dont la façade, rétrécie à son sommet, est littéralement couverte de sculptures et d'inscriptions latines en lettres dorées. Un brlier figure les armes parlantes du propriétaire : divers bustes représentent les rois nit'rovingiens mi-gaulois, mi-germani(|ues. qui, dans la pensée de Tarchitecte, symbolisent l'antique alliance de la France et de l'Allemagne. Un saint George à cheval, casque en tète, surmonte le piirnoii. Le tout est construit en grès rouge; l'ensemble est harmonieux et pittoresque. Si Heidelberg avait pu conserver toute une rue ainsi bâtie, elle serait, avec Nuremberg, la ville la plus curieuse de l'Allemagne.

En face du Chevalier se dresse léglise du Saint-Esprit, une de ces églises sans portail, comme il y en a tant

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en Allemagne, édiiice peu intéressant au point de vue architectural, mais dont Thistoire se lie iidinieinent à l'histoire religieuse du Palatinat : elle sert aujourd'hui aux deux confessions catholique et protestante. Au sommet de la tour, le veilleur de nuit fait, à i)artir de dix heures, résonner sa trompe aux quatre points cardinaux. Les ondes sonores vibrent au loin sur la ville endormie et surprennent étrangement le voyageur attardé dans la rue.

A quelque distance de l'église du Saint-Esprit, sur une petite place, s'élève un modeste édifice, bien célèbre dans l'histoire delà pensée allemande. C'est l'Université dHeidelberg, la Ruperla-Carolina : elle compte aujourd'hui neuf cents étudiants et plus de cent professeurs. Elle s'ouvre hospitalièrement aux étrangers, et nous pouvons y entrer en toute liberté. Voici d'abord dans le vestibule le tableau noir (Schwarzbrett) où cha(|ue professeur indique lui-même le sujet et l'heure de ses cours. Chaque matière a pour le moins ici quatre ou cinq professeurs : tout docteur peut, en qualité de doccni, ouvrir un cours et faire concurrence au professeur ordinaire ou extraordinaire. Entrons dans une salle : gardons-nous de nous tromper et d'aller interrompre une conférence de priiatisxlmi; on nous inviterait poliment à sortir : l'étranger n'est admis qu'aux leçons faites }mhlicè; la salle ressemble exactement à une salle de collège : le professeur, généralement devant sa chaire, songe moins à plaire qu'à instruire; les étudiants assis devant des tables prennent des notes; ils n'applaudissent jamais des mains; un ti'épignement de pieds indique le comble de l'enthousiasme : c'est une manifestation qu'on se permet rarement. Dans le vestibule, à côté des programmes des leçons, sont affichés les actes officiels, qui ne laissent

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pas d'avoir quelque intérêt pour un étranger. Ici c'est une ordonnance du recteur concernant l'étude de l'escrime ; il recommande au professeur de surveiller sévèrement les étudiants et do ne jamais laisser les exercices dégénérer en duels. On coiuiaît la sotte passion des étudiants allemands pour ce ridicule passe-temps. Un autre tableau nous en fournit plus dune preuve. C'est la liste des étudiants qui. pour avoir pris paît à un duel, ont reçu le consilium abeundi. Cet agréable eupliéniisme est svnonynip de renvoi. C'est ainsi que cliez nous, dans certains établissements, on rend à leurs familles les élèves récalcitrants. Du reste, pi>ur constater le caraclère batailleur de certains éhuliants allemands (je dis de cei^tains, car tous, grâce à Dieu, ne sont pas iid'ectés de ce travers) il suffît travoir romniilrt' dans les rues quelque bande de grands imbéciles, coiffés de casquettes multicolores, et de rubans bariolés, indifjuant le corps auxquels ils appartiennent, Frankonia, Rhcnania, Westphalia, etc. Ces messieurs ont toujours l'air de chercher un nez à couper, ou une dent à casser. Ils portent leurs balafres avec orgueil; ce sont les glorieuses marques de leur vaillance en des affaires d'honneur qui auraient pu aisément se régler à coups de poing. Il est sur terre peu d'élres aussi haïssables, au premier abord, que ces bitrsch. Ils tiennent à leur casquette comme le paon à ses plumes, et ne daignent pas s'en séparer quand ils entrent dans un lieu public où il y a des Philistins. C'est le nom (juils donnent aux bourgeois. En les caractérisant de la sorte, je ne prétends nullement comprendre l'ensemble des étudiants allemands dans le blâme que j'inllige à rpieiques-uns. Les vrais étudiaids, ceux qui représentent la partie noble et sérieuse de la jeunesse allemande, n'ont rien de commun avec ces poseui-s. Leur journal,

la Revue académique (AkademUche Zeitschrlft) signale les travers que je révèle ici et réclame énergiquement en laveur du bourgeois et du bon sens.

Ce qu'il y a de meilleur chez le bunch, c'est sou cliien. C'est un compagnon inséparable qu'il emmène partout, sauf, })ien entendu, à l'Université. Le dogue ou terreneuve est généralement un des plus beaux animaux de son espèce : je n'en dirai pas autant de son propriétaire; le chien a sur lui bien des avantages : il ne reste pas couvert dans les lieux publics, ne porte pas de lunettes d'or et ne se bat pas en duel. Cette mode d'avoir des chiens ne subsiste plus que dans les petites villes. Celui de M. de Bismarck était célèbre à Bonn, du temps où le lutur ministre étudiait dans cette Université. Un jour qu'il avait été invité à une grande soirée, il alla, accompagné de son bouledogue, commander au cordonnier voisin une paire de bottes vernies pour le lendemain. L'honnête artisan avait, paraît-il. de la besogne pressée, et déclara quïl ne pouvait satisfaire son client dans le délai prescrit. « Voyez ce chien, lui dit avec le plus grand sang-froid M. de Bismarck, je n'ai qu'un signe à faire si vous ne me donnez pasvoti'e parole de livrer les chaussures à l'heure dite, il saute sur vous et vous étrangle. » Le cordonnier ne se le fit pas dire deux fois : les bottes furent faites pour le lendemain.

L'Université pourrait longtemps nous retenir; mais elle intéresse peu le simple voyageur, et sur cent touristes — je parle des Français, — pas un n'en a franchi le seuil. Ce n'est pas la docte cité qui attire le touriste, c'est le schlûSA en ruine; quitter Heidelberg sans l'avoir visité, ce serait, comme dit un proverbe polonais, être allé à Borne et lîavoir pas vu le Pape. Si le château était aujourd'liui intact, il mériterait certainement l'attention

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(les curioux; mais il aurait Ijirn moins de preslige et de ciiarme. Ce qui fait son mri'itf. c'est sou délabrement : le jour où Ton s'aviserait de le rofouslruirc eu entier, ll(M(l('lI)erc: perdrait la moitiéde ses visiteurs.

La vieillesse couronne et la ruine achève; Il faut à rédillcf un passé dont on rêve,

Deuil, triomphe ou remords.

Nous voulons, en foulant son encciatc pavée, Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée

De la cendre des morts.

11 faut que le fronton s'effeuille comme un arhre. 11 faut que le lichen, cette rouille du marbre, De sa lèpre dorée au loin couvre le mur; Et que la vétusté, par qui tout art s'efl'ace, Preime chaque scul})ture et la ronge à la face Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.

Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes, Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes,

Que l'eau dorme aux fossés; Que la cariatide en sa lente révolte Se refuse, enfin lasse, à porter l'archivolte

Et dise : « C'est assez. »

Ce n'est pas. ce n'est pasentre des pierres neuves Que la brise et la nuit pleurent comme des veuves, Hélas! D'un beau palais le débris est plus beau! Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre, 11 lui faut la ruine à défaut du tombeau.

Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l'àme idéalise

La forme et la hauteur.

Attendez que de mousse elles soient revêtues El laissez travailler à toutes les statues

Le temps, ce grand sculpteur!

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D'un beau palais le débris est plus heaii^. Cela est vrai surtout pour le schloss de Heidelbcrg; le caractère auguste et pittoresque de la ruine l'ait oublier les fautes de goût de rarchitecte, le sentiment de la ci'itique disparaît, il ne reste plus que de ladniiration, je dirai presque de la reconnaissance pour les barbares (ce sont, hélas! nos ancêtres) qui ont préparé cette fête des yeux au poète et à l'artiste.

On monte au château par lui plan incliné que l'àne et le mulet peuvent gravir aisément; on longe, abrité par l'ombre des vieux arbres, un mur de soutènement qui sadosse à la colline et fut bâti par les électeurs pour arrêter, dit-on, l'éboulement des terres. Sur la première terrasse qui s'étend à notre gauche et qui est convertie aujourd'hui en un jardin anglais, était jadis une cerisaie. C'est là que la princesse palatine Elisabeth-Charlotte, celle qui fut la seconde femme de Monsieur après la mort d'Henriette d'Angleterre, c'est là, qu'au milieu des splendeurs de Versailles, la Palatine, comme on l'appelait alors, déclarait avoir passé les meilleurs moments de sa vie : « Ah ! mon Dieu ! combien de fois, écrit-elle, ai-je. dans la montagne, mangé des cerises à cinq heures du matin, avec un bon morceau de pain. Jetais alors plus heureuse qu'à présent. » C'est là aussi, pour rappeler des souvenirs plus poétiques, que Goethe écrivit quelques vers du Divan oriental :

Le lys et la rose humides de la fraiclieiir du matin Fleurissent dans le jardin près de moi. Derrière, ombreux et sympathique S'élance le roc vers les cieux;

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