I. Chants épiques populaires
F.XI'ANSION DES LANGIES SLAVES. 333
la concision pilloresque du grec et du latin. La vigoureuse élégance de Cioéron, la gravité grandiose de Virgile, Tagréable élégance d'Ovide ne perdent rien dans la langue russe. Les plus délicates conceptions de la philosophie, les qualités et les mélamorphoses les plus variées de la nature, les phénomènes du monde moral Irouvenl en notre langue des mois pour les exprimer '.
Voilà certes un début qui nesl p;is modesle. Qucifiues années après rapparition de la Grammaire russe (en i78i), la princesse Daclikov était chargée d'organiser l'Académie russe créée par Catherine II. Cet institut devait avoir un caractère ossentiellenuMit nalional, pai' opposition à l'Acadéniie des sciences de Pierre \r Grand, état i)lissi'ment cosmopolite où les .\llemands dominaient. La princesse Dachkov tenait le mémo langage que Lomonosov :
La richesse et l'abondance de noire langue nous sont Lien coimucs, disait-elle à ses conlrères, les nouveaux académiciens. Transportés en russe, la nerveuse éloquence de Cicéron, la grandeur mesurée de Virgile, la douceur attrayante de Démoslhènes, l'inspiration iacile d'Uvide et les élans lulguranls de la lyre de Pindare ne peidraient rien de leurs beautés respectives. Non seulement notre langue mère unit tous ces avantages, messieurs, mais encore dans toutes les subtilités de la pliilosophie, dans leurs atfinités et leurs dissidences, elle lournit des expressions propres, les mots les plus justes et les plus explicites.
Au moment où la langue russe prenait ainsi possession d'elle-même, la politique victorieuse des tsars ouvrait à son expansion des espaces indéfinis. Au nord, au sud et à lest, elle ne rencontrait devant elle que des
1. Préface de la grammaire russe de Lomonosov (Moscou, 1755).
peuplades sans cohésion, sans lillérature, des Zyrianes, des Ostiaks, des Vogouls, des Permiens, des Tchérémisses, des Tchouvaches, des Kalmouks, des Circas siens, des Talars. Les progrès du christianisme orthodoxe parmi ces peuplades étaient des conquêtes non seulement pour rÉglise, mais aussi pour la langue russe. Deux de ses plus grands écrivains, le poète Derjavine, rhistorien Karamzine, sont des descendants de Tatars baptisés. La Russie attirait à elle des étrangers et elle se les assimilait si bien qu'à la seconde génération ils lui donnaient des satiriques comme le Valaque Kantemir, des poètes comiques comme le Grec Kapnist, comme l'Allemand von Wiesen, des lyriques comme Mei, Delvig, dont les noms disent assez l'oi'igine.
A l'ouest, les conquêtes devaient être moins faciles : le russe se heurtait à l'expansion du polonisme, à la ténacité allemande. Nous avons raconté plus haut la lutte contre le polonisme; nos lecteurs savent que l'allemand, après s'être longtemps maintenu dans les provinces baltiques, est aujourd'hui gravement menacé. Mais, outre l'allemand et le polonais, le russe classique, le moscovite se heurtaient dans la Russie occidentale à une langue locale qui persiste encore aujourd'hui et qui ne paraît pas disposée à abdiquer de si tôt. C'est le petit-russe, que l'on pourrait appeler la langue d'oc de la Russie. M. Boudilovitch ne voit en lui qu'un des dialectes de sa langue nationale. Des linguistes comme l'eu Miklosichen font un idiome indépendant. Ils ont raison à mon avis. M. Boudilovith se félicite des éléments nouveaux dont les dialectes de la Petite-Russie ont enrichi le grand idiome russe : tels d'humbles cours d'eau dont la seule fonction est de grossir un grand fleuve.
r.XI'.VNSION DKS I.ANCLT.S SI.AVF.S. 3.1Î)
Il cuiistîiU' avec sati^laclioii iiiic la Pclilc-Russii'. a donne à la littérature nationale des poètes comme Bogtlanovitcli et Nekrasov, des historiens comme Kostomarov, des romanciers comme Gogol, Danilevsky, Krestovsky. Pour lui, le russe a déiinitivement vaincu les dialectes congénères, comme le latin après les guerres puniques a déiinitivement dominé lestiialectes italiques. Le petit-russe île certains écrivains n'est pour lui qu'un dialecte artiliciel sans racines dans le passé, sans chances de vie dans l'avenir. La langue petit-russienne ne peut se maintenir que dans les i)ays qui échappent encore aujourd'hui à la domination moscovite, en Galicie. en Bukovine, dans le nord-est de la Hongrie. Le jour où ces pays seront déiinitivement absorbés dans l'unité russe, alors sera réalisé le mot de l'Évangile. Il n'y aura plus qu'un seul troupeau et] qu'un seul pasteur,... au point de vue linguistique.
M. Boudilovitch glisse peut-être un i)eu légèroment ici sur un problème qui mériterait au moins d'être examiné. Un peu plus haut, nous l'avons dit, il avouait que la position du russe par rapport au polonais était une position anormale, une position de combat. Il en est absolument de même des i-apports du russe officiel avec la langue, ou si l'on aime mieux les dialectes, de la i'etite-Riissie. Si la liberté de la presse existait sur les bords du Dnieper, on pourrait savoir exactement quelle est la valeur littéraire de cette langue ou de ses dialectes, quelles sont ses chances de diffusion, sous quelles lorme elle est le mieux comprise parle peuple. Mais cette liberté n'existe pas; l'expérience loyale ne peut être faite, et les ukrainophiles ont le droit de se plaindre et d'en appeler à un plus juste avenir. En France, quelques esprits inquiets se sont préoccupés du mouvement lit-
téraire des félibres. Ils ont craint que ce mouvement ne provoquât ou ne décelât certaines tendances séparatistes ou tout au moins particularistes. Mais la France est un pays de liberté, les félibres ont pu organiser des fêtes, publier des almanachs. écrire des chefs-d'œuvre comme ceux de Mistral ou d'Aubanel : ils ne sont arrivés ni à fonder un journal susceptible d'exercer une influence politique, ni à faire nommer un député. L'unité française est fondée sur un roc indestructible, et elle n'a pas plus à s'émouvoir d'une renaissance de la littérature provençale que d'une renaissance basque ou celtique. La France n"a point à ses flancs une Pologne toujours frémissante et prête à lui réclamer tel ou tel lambeau de son territoire. Pour apprécier à sa juste valeur le mouvement littéraire de la Petite-Russie, il faudrait que ce mouvement pût se produire à armes égales. La liberté seule permettrait de savoir si les ukrainophiles sont de simples rêveurs ou si leurs théories littéraires et politiques ont quelque chance de se réaliser. ISIais, quand même Kiev deviendrait le siège d"une littérature indépendante, le domaine de la langue russe proprement dite ne serait guère diminué: elle conserverait nécessairement sa place auprès de l'ukrainien, de même qu'en Belgique, dans les provinces les plus flamingantes, le français a conservé la sienne auprès du flamand, de même qu'en Bohême ou en Hongrie l'allemand garde la sienne — de plus en plus restreinte, il vrai — à côté du tchèque ou du magyar.
Les pays étrangers à l'empire russe sur lesquels l'action de la langue russe a le plus de chance de s'exercer sont fatalement ceux qui appartiennent à l'Église orientale et qui célèbrent la liturgie orthodoxe. Parmi ces pays, M. Boudilovitch place en première ligne la Bul-
KXI'ANMO.N lti;s LAMil i;s M.WKS. iKIT
L'-.wir : |icii(l;iiil les ;iiiii<-(>s i|iii |uVTr;|riviil l'.'iiiniicipali(»ii. cosl fil Itiissio (iii'.ilhiicnl rludicr l:i pliiiuiil des .ji-iiii(>s l'.iiliifarcs qui so jii-oi)osai(Mit (i"instriiiro à 1(Miiloiir I('ur> .oiiiiLilriolcs. Après la giion-e de 1877-78, la Hulirarie fut ()ri,'aiiis('-L' par des Russes, sa j.'uuc arnu-r couunandée en laiigrue russe, et. comuie la liltéi-atuiv pédagogique était insullisaiitc cesl dans des maiiu.-ls l'usses (pic lesjeunes élèves des gymnases .iiirenf étudier certaines seienees.
DoiKiis le temps, dil M. lioiidiluvilrli, où nos ofllciers ont été renvoyés par JJaltenberg et le pays occupé par les agents de rAngletcrre, de l'Alleniagiie et de l'Autriche ayant à leur tète le honved mai^'yar Fcrtlinaml de Cobour", la langue russe a été peu à peu remplacée par rallemand.
Je crains qu'ici le savant professeur ne soit insuftisamnient iniormé. Je suis très fréquemment en rapport avec des iJulgares. je lis ieui's revues et leurs journaux, et ce qui me frappe, cest leur ignorance de rallemaml. Sofia est bien plus près de Vienne que de Paris : et i-epemlant le français est plus ivpamlu (pi(> ialieiiianil dans la société imlgare. Je vois eliaque anné ' à lÉcole des sciences politiipies de jeunes Bulgares qui représenteiil I;i l'iitiuv ,Mile iiilellertnelle de leur [)ays: ils oïd grandpeine à satisfaire à rexameii sommaire d'allemand qui leur est imposé, et ils demandent généralement à être interrogés sur le russe qu ils savent d'ailleurs assez peu. A l'époque où des généraux russes étaient ministres à Sofia, où le prince Alexandre n'était en quelque sorte que le lieutenant du Isai-. la langue russe jouai! un rôle officiel dans la principauté; elle était lorgane du commandenienl dans la jeune armée bulgare. Les circonstances politiques ont cbangé: b>s patriotes bulgares
lienncnt avant loiil à riiKlrpeiuiancr' de lour pays; ils ont remlu à leur armée son idiome national, et s'ils apprennent le russe ce sera purement et simplement comme langue littéraire et facultative. Le moment ne paraîl pas proche où il pourra jouer en Bulgarie le rôle dominateur (ju'il joue aujonrdliui en Pologne '.
Au point de vue politique, la Serbie, naguère encore sous le roi Milan inféodée à l'Autriche, s"est rapprochée de la Russie. Mais sa littérature est depuis longtemps émancipée de Tinfluence russe; son orthographe, purement phonétirjue, diffère beaucoup de celle du russe, qui est surtout étymologique. Les Serbes du royaume comprennent l'intérêt qu'ils peuvent avoir à apprendre le russe, mais ils n'admettraient jias un instant qu'il songeât à se substituer à leur idiome maternel. Cet idiome a fort à faire : il faut qu'il se défende eu Hongrie contre le magyar, en Bosnie contre l'allemand, dans la vieille Serl)ie contre le turc et le bulgare, en Dalmatie contre l'italien. Dans cette lutte difficile, M. Boudilovitch lui offre le russe comme un puissant allié. Je crains encore qu'il ne se fasse une illusion; il n'y a dans la Serbie proprement dite qu'une seule caste où le russe ait quelque chance d'être bien accueilli, c'est le clergé. On l'enseigne à l'université de Belgrade, mais au même titre que l'allemand ou le français.
1. Ces lignes étaient écrites lorsque j'ai eu l'oceasion de lire dans les Vieslnik Europij de Sainl-Pétersl)ourg une étude de M. Pypine sur le livre de M. Boudilovitch. 11 fait ici les niêmes reserves que j'avais faites et presque dans les mêmes termes. — On sait la réconciliation qui s'est opérée récemment entre la Bulgarie et la Russie. Jusqu'ici elle n'a pas beaucoup conlrilnié à répandre l'étude de la langue russe en Bulgarie.
EM'ANsioN mis LA.\(;ri:s sl.wks. ;^{9
Il '•Il est «le ni(-mo chez les Crojitrs. Si .l.-s savimls distinguos des pays jougo-slaves, M. .lagic, le .lire.leiir de VArr/,h- fur slavische VhUohoic. M. I^ogisic, le légis- '•••'•■nr .lu Monténégro, ont fait en Riissi<Mine part ie*^.!,leur carrière scienlilique. la grande raison e'.'sl .pi- lgouvernement autrichien ou hongrois nï-tait pas en état dapprécier leur mérite ou ne voulait pas lui ren.lre justice. Dès que les circonstances Pont permis, \U ont quitté la Russie. M Jagic est aujounlhui professeur à Inu.versilè de Vi.M.ne: .M. IJogisic rsl au service du Monténégro.
Toutes les fois que 1.., Slaves dT)ccident .se sentent menacés parles AIlnuMiids ou les Hongrois, ils font intervenir le spectre de la Hu.ssie. Le danger un.> fois passé, ils ne songent i)lus qu a leurs intérêts p.nlicularistes. On pourrait I.-ur appliquer 1.^ proverbe russe : Le moujik ne se signe (fue (piand il loiui.'.
M. Boudilovitch cite un fragment .liui journal slovèn,> qui demande la f..n<lation (Pune université à Laybach. Pour faire la niq.ie aux Allemands, il propose que renseignement supérieur y soit donné en langue russe. Les Slovènes serai. -ni l.i.Mi .M.il.arrassés si on prenait au mot leurpublicisle. Il leur faudrait ^u^ terrible entraînement pour comprendre le langage des nouveaux pror.'sseurs. Entre le slovène et le russe, la .liff,Tence nVsl i^uèr.' moindre qu-cnire !.■ français et !<• portu-ais. Depuis bienf.M |,vn|,. ;,,!> .p,r ,V suis en rapport avec les Slaves, jai s..uvent lu ou eut. mi. lu .•xprimer des boutades analogues. Ceux <iui les formulaient auraient été bien gênés si on les avait pris au sérieux. Il y a .pielques années, quand j'enseignais la langue russe à l'École des langues orieidales, je vis apparaître parmi mes élèves nu Tch.'.pu- dun certain âge, un original bien connu
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dans son pays, riin des Slavi^s les plus fanatiques que j'aie jamais coiiiuis. 11 se mit à suivre mon cours avec passion: il ne put jamais dépasser l'alpliahet. Les i-estauratcui's de la laniiue et de la nationalité tdièque ou slovaque au début de notre siècle ont très bien com- [)ris l'intérêt qu'il y avait pour eux à s'appuyer sur la Russie, j'entends au point de vue moral. Ils ont étudié sa littérature, ils y ont cherché des ins[)irations nouvelles; de même chez nous les ancêtres du romantisme exploraient les littératures Scandinaves ou germaniques. La langue tchèque était infectée de germanismes: ils ont essayé de la retremper au contact des autres langues slaves, notamment du rus- se. Mais, sauf cpielques rares exceptions, ils n'ont en ar.cune façon entendu sultstituer le russe à la langue qu'ils avaient reçue de leui's pères. Ils y ont cherché surtout un contrepoids à la pr('pondrrance de Fallemand. 11 existe aujourd'hui à Prague un cercle des amis de la langue russe: mais il existe aussi une section de TAlliance française de Paris. Toutes les fois qu'on veut faire picco aux Allemands, on chante l'hymne russe ou on pul)lic dans les journaux quehpic article enthousiaste. Mais ce n'est qu'une mancenvre, qu'une boutade de fanatique, parfois aussi qu'a n inspiration venue de loin et assaisonnée de (piel(]ues roubles. M. lioudilovitch lui-même ne se lait guère d'illusions sur la portée de ces manifestations et leurs conséquences dans l'avenir : « De tous les lleuves slaves, dil il avec tristesse, le plus traître c'est l'Elbe; il tombe dans la mer allemande et i! y a déjà emporté plus d'une tribu slave ». Si l'on donnait aux Tchèques le choix définitif, imi)ératif. catégorique, d'être noyés dans la mer allemande ou dans la mer russe, ils préféreraient i)enl-étrr la mer russe : mais en i-éalité ils ne
I".\l'.\.\>l(>.\ l)i:s LAMiLKS -I.AVr.S. .1H
vi'iilciil |ias cli'i- iioyôs. cl il y a lieu tU- croiiv ipiils ne !<■ scnml pas de si tôt.
Le palriolisnie de M. Boiidilovitcli se déelare à Iton droit safisfaiJ des progrès que la langue l'usse a faits ilaus n«dre siècle. Lorsque ilaiis un demi-siècle la [lopiilaliou de la Russie aura doublé, le russe sera prol»al»leiiienl avec le chinois et l'anglais la langue parlée par le |iius grand nombre d'èlres humains. Mais réussirat-elle à s'imposer aux autres peuples slaves, cf)mme elle s'est imposée aux barbares de lOural ou de la Sibérie? !*f)urra-t-elle jouer chez les Tchèques, les Polonais, les Serbes, les Slovènes, les (-roates. les Bulgares, le rùle que l'allemand joue par exemple pour les Bavarois, les Souabes. les Prussiens et les Badois? J'en doute beaucoup et j'ajouterai que je ne le souhaite pas. Pour que le russe s'imposât aux divers peuples slaves comme langue de l'unité politique, il faudrait que l'aigle moscovite étendit sa domination de la mer du Japon t'i l'Adriatique, et l'équilibre du monde européen se trouverait absolument rompu. Le russe sera-t-il en vertu dune convention expresse ou tacite choisi comme langue internationale des peuples slaves, ainsi que le français la été par les diplomates? Cela n'est pas inq)ossible. mais à ce titre il n'aurait chez les Slaves allogènes qu'une clientèle assez restreinte de mandarins, ou si Ion aime mieux de bacheliers. Il ne saurait être i|uestJon de créer une langue factice analogue à celle qu'avait rêvée autrefois le Croate Krijanifcli '.
Depuis, quelques rêveurs l'ont essayé : le Slovaque Ilekcel, qui publia à Bude en 1821 des Elcmcnta unhcr-
I. Voir, sur Kiijaiiitch, Xouvelles Études sZat't's, seconde «»'ri i'.iris. 18S().
salin llngune sluvicœ; \v prêtre slovènc Matija Majar, qui fit, paraître à Prague en 1863 une Grammaire réciproque des lanyiics shn:es. Il en est de ces fantaisies de linguistes comme du volapuk ; au fond, elles n'arriveront point à sortir de la théorie et à entrer dans la vie réelle. D'autres rêveurs ont proposé comme idiome universel le slavon d'Église; quand on voit le latin disparaître de la vie courante chez les peuples qui l'entendent tous les jours dans leurs temples, peut-on espérer de voir un idiome bien moins souple, bien moins cultivé, réussir à s'imposer chez des [)euples qui, comme les Tchèques, les Croates ou les Polonais, ne l'ont jamais chanté ni entendu dans leur liturgie? Au début de notre siècle, pendant la Sturm-und Drangperiode du slavisme renaissant, des écrivains tchèques ont rêvé cette langue slave universelle; en attendant, ils ont écrit dans la leur et pas un d'eux n'a imaginé de publier un volume en langue russe pour réveiller le sentiment national en Bohème. Ils savaient très bien que c'eût été peine perdue. Les propagateurs les plus zélés de la langue russe comme organe commun des Slaves ont été des Slovaques : Kuzmani, Hurban, Stur. Fort maltraités par les Hongrois, n'ayant point de traditions historiques et peu de traditions littéraires, les Slovaques sont aisément panslavistes; c'est ainsi que les pauvres diables deviennent volontiers anarchistes, communistes, socialistes. A leurs témoignages M. Boudilovitch a réuni ceux de quehjues publicistes serbes qui demandent une fédération slave sous les auspices de la Russie; le russe serait naturellement l'organe politique de cette fédération. Il lïcn deviendrait pas pour cela l'idiome littéraii'c. M. Boudilovitch est néanmoins persuadé que sa langue maternelle est destinée à jouer un jour vis-à-vis des
KXPANSION DI.S I.ANC.IKS SI.AVKS. !] t3
antres idiomes slaves le rôle (Inininatciir cl cciilralisateiir (lu iji'er, du latin, do rallcMiiaud ou du iVaiirais. Je ue puis nTassocier à ses conelusious. J'ai heaueoup t'hnlii' cl depuis bien lonirli'Uips la renaissance des peuples el des Iitt<*ratures slaves au xix'' siècle. J'ai con.staté le iléveloppeuieut des idées dites panslavistes. mais ces idées se concilient l'oi't Itien avec un paitirulai'isme larouclie et intraitable. Ce i)arliculai'isme ne me paraît pas tendre à diminuer, bien au contraire. Il ne s'agit pas pour M. Boudiiovitcli d'imposer le russe brutalement aux IVèies slaves comme on l'a fait aux Polonais : « Ils l'accepteront, dit-il, en hommes libres et non en esclaves; ils auront la faculté entière de déterminer euxmêmes les domaines scientificjues ou littéraires, nationaux ou internationaux, administratifs et pédagogiques qu'ils désireront abandonner à la langue commune en s"inspirant de la devise de saint Jérôme : In necessariis imitas, in duhiis liberlas, in omnibus autem caritas. Nous sommes d'ailleurs, ajoute- 1- il, désintéressés dans la question. L'unification linguisticjue des Slaves nous paraît surtout importante comme présentant la meilleure garantie contre la germanisation. » Pour rendre cette unification plus facile, M. Boudilovitch propose des mesures non pas politiques (la politique est absolument absente ou prétend être absente de son livre), mais' littéraires et philologiques; il s'agit de réformer la langue russe pour en rendre l'élude plus aisée aux langues slaves.
Ce ne sera pas cliose facile; il faudrait tout d'ai)ord réformer les lois de l'accent et de la prononciation, dont les caprices s(»nt (>arfois monstrueux. Ce sont des o(jérations qu'on peut faiie sur un volapuk artificiel, mais non sur un ortranisnie vivant. V'ovez-vous les Anglais
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réformant lour prononciation afin de permettre aux Français de reconnaître tous les mots latins qu'ils défigurent si abominablement! Les réformateurs commenceraient par n'être pas compris de leurs propres compatriotes et seraient vite dégoûtés de l'expérience. Dailleurs M. Boudilovitch ne se prononce ni sur répoque probable où l'idéal qu'il prêche pourra se réaliser, ni sur les circonstances qui donneront aux peuples slaves assez d'indépendance pour être en état de sacritiei- leur 'angue au profit de la Russie. Il faudra qu'il se produise en Europe de graves événements, et les convenances internationales ne lui permettent pas d'en préciser le caractère. Au lecteur d'imaginer ce qu'il voudra. Dans l'intérêt des Slaves eux-mêmes et de leur avenir, malgré les misères de leur condition présente, il est à souliaiter que ces graves événements ne se produisent pas trop tôt. Ils auraient peut-être plus à y perdre qu'à y gagner.
TAin.E DKS IMATIEHES
iNTnoDL'GTio.x. — Soiivonii's il'iin slavuiiliik'. v
\a' monde slave . . |
Les Slaves du sud cl Irur lilliril me T.)
A^rram et les Croalcs :!'.)
iîcigrade el les Serties 77
Tu évèque slave (M''"' J.-G. SliMssmaycr; 117
Le drame iiioderne en Scrtiic l:)7
De Paris à Pra.trwe 171
l.e drame moderne en Ilussie iM7
Les écrivains anglais et la Russie ii:V.)
Les ori.îinjs du panslavisme.. :2(;'.(
La lan.true russe el re\pansio!i des ianf:ues slaves 30o
Coulommiors. — Inip. Pall DllODAllI). - ISo-'J'.