EXPANSION DF.S LANGIES SLAVES
la silualioii normale d"iino lancfiic géiici'ale par lapport aux langues |)arliculières. Seuleuieul la provocation est venue, non du côté russe, mais du côté polonais, à la suite de la révolution insensée de 1863. Si la Russie recevait des garanties sérieuses, si elle avait l'assurance qu'en rendant à la langue polonaise ses droits dans l'enseigneniciil pi-imaire et moyen, dans l'adminisiration communale, dans les justices de paix et les tribunaux criminels, dans les corporations et sociétés autonomes, on verrait renaître des relations normales entre cette langue particulière et notre langue générale, on les verrait se développer parallèlement dans la vie sociale et littéraire; cette concession, nous en sommes convaincu, sera faite, en temps donné, dans l'intérêt de la nation russe et polonaise. Mais ici les droits et les obligations doivent être réciproques. »
Nous reviendrons sur cette question en examinant les conclusions générales de notre auteur. 11 est certain que r<>xenq)le de ce qui est arrivé aux Polonais peut inspirer «luelques craintes aux Slaves jaloux de conserver leurs traditions historiques et leur langue nationale. Les Polonais tombés aux mains de la Prusse ne sont d'ailleurs guère plus heureux que leurs congénères de Russie; dans le duché de Posen, ils sont dévorés par la colonisation allemande; leur langue est bannie de l'école cl de renseignement. Non seulement la période d'expansion du polonais est achevée, mais encore, dans les pays qui lurent son berceau, il doit lutter pour défendre sa propre existence. Parmi les provinces de l'ancienne Pologne, la seule où l'idiome national se maintienne aujourd'hui, c'est la Galicie; là, il a pour organe une académie etdeux universités : dans la partie occidentale de cette province, il exerce une sorte de suprématie sur le
ruthène ou petit-russe, langue natale des indigènes. Le dialecte russe se défend comme il peut; il se produit de nombreux conflits, auxquels les Russes prennent naturellement un vif intérêt. S'ils s'emparaient jamais de la Galicie, leur premier soin serait évidemment de diviser cette province en deux moitiés, l'une polonaise, l'autre russe. Actuellement, le groupe compact qui défend efficacement la langue polonaise et qui réussira, nous l'espérons et nous le souhaitons, à assurer son avenir, ne dépasse pas dix millions d'âmes. Quant aux colonies isolées, leur avenir nous paraît fort problématique. Elles auront à se replier sur le gros de la nation polonaise ou à se laisser submerger par le Ilot toujours montant de la russification. Elles n"en sont actuellement préservées que par leur attachement au catholicisme. Mais il se produira — il s'est déjà produit — des mariages mixtes, et l'on sait que dans ces mariages les enfants appartiennent définitivement à la religion orthodoxe. Ce sont là pour le polonisme de douloureuses perspectives; mais il vaut mieux les envisager d'avance avec sang-froid que de s'abandonner à des illusions qui ne peuvent aboutir qu'à des désenchantements cruels ou à de terribles catastrophes.
Parmi les langues slaves, le russe est la dernière venue au point de vue du développement historique. On i)eut appliquer à sa brusque croissance la légende que ses chants populaires nous racontent du héros national Ilia de Mourom :
KM'A.NSIO.N I)i;S LANdLES SLAVES. 331
Dans la ville célèbre de Mourom, — au village de Karatcharovo, — restait assis llia de Mouroni. — llia de Mourorn lils de paysan. — 11 était resté assis trente années entières. — Le sire son père était sorti, — sorti avec sa mère, — pour le travail des paysans.
» Quand vinrent à passer deu.\ mendiants vagabonds, — sous la fenêtre aux montants de bois. — Et les mendiants disent de telles paroles ; « Or çà, llia de Mourom, — llia de Mourom lils de paysan, ouvre aux mendiants la porte toute grande. — Laisse entrer les mendiants dans ta maison. » — llia de Mourom leur répond : « — Ah! mendiants vagabonds, je ne puis ouvrir les larges portes : — je suis resté assis depuis trente années entières. — Je ne peux me servir de mes mains, ni de mes pieds. » — Les mendiants vagabonds insistent : « — Lève-toi, llia, sur tes pieds vaillants. »
llia réplique qu'il no peut, qu'il est paralysé depuis trente ans.
Les mendiants insistent; il réussit à se lever et à ouvrir.
1 — Et maintenant va nous chercher de quoi boire. — -Mes pauvres frères, je suis sans mains et sans pieds. — Lève-toi ! ne nous trompe pas. » — llia se lève comme si de rien n'était; — il va et rapporte une tasse d'un vedro et demi; — et il sert les frères mendiants.
Les mendiants lui demandent :
€ — llia. le sens-tu beaucoup de force?
€ — Si un pilier s'élevait de la terre au ciel; — si au pilier était attaché un anneau d'or, — pour l'avoir je bouleverserais la terre russe. — Je me sens une grande force.... » Et les mendiants vagabonds lui disent : « — Tu seras, llia, un grand héros, — va te battre, va lutter contre tous les héros, — contre toutes les héro'ïnes aventureuses >.
Ainsi chantaient les bylines^ russes; Ilia de Mourom osl vraiment le symbole de la langue russe si longtemps paralysée par rinlluence du slavon, par l'anarchie des principautés dispersées souvent hostiles, par la domination des Tatars, par le dualisme des deux États moscovite et lithuano-polonais. Après avoir hésité entre Kiev et Moscou (comme le français entre la langue d"oil et la langue d'oc), la langue russe s'est définitivement émancipée le jour où le dialecte moscovite a pris conscience de sa force et s'est imposé au reste de l'empire, soit i)ar l'autorité de ses écrivains, soit par les ukases des tsars, les lois morales de l'assimilation ou les lois brutales de la conquête.
Dès ses débuts, la langue russe a l'orgueil de ses mérites. Lomonosov, son premier législateur, chante un véritable hymne en son honneur :
Dominatrice d'un grand nombre de langues, la langue russe, non seulement par l'étendue des espaces où elle règne, mais aussi par sa propre expansion et par sa richesse, est grande devant toutes celles de l'Europe. Cela semblera invraisemblable aux étrangers et à quelques Russes indigènes qui ont appliqué plus de soin à l'étude des langues étrangères qu'à celle de la leur. Mais celui-ci sera d'accord avec moi, qui, sans être prévenu par des idées préconçues, s'appliquera à la bien comprendre et à la bien pénétrer. Charles, Quint, empereur des Romains, avait coutume de dire qu'il faut parler espagnol avec Dieu, français avec ses amis, allemand avec ses ennemis, italien avec les femmes, mais, s'il avait connu la langue russe, il aurait certainement ajouté qu'on peut la parler avec tous. Car il aurait trouvé en elle la majesté de l'espagnol, la vivacité du français, la force de l'allemand, la délicatesse de l'italien, et en outre la richesse,