DU SEUL MODE DURABLE D EXISTENCE POUR L AUTRICHE
ou du mode fédérais?. .
En dépit de ceux qui pronostiquaient son inévitable fin, F Autriche est de nouveau debout et consolidée. On attribue sa restauration à l'intervention russe, à la coalition de toutes les aristocraties d'or et de blason de l'Europe, au besoin impérieux de maintenir l'équilibre entre les grandes puissances, équilibre qui sans l'Autriche se fut trouvé détruit à jamais. Cependant toutes ces causes réunies n'eussent pas suffi pour relever le trône autrichien. Une cause bien plus active de son salut, c'est la rivalité permanente des trois éléments, slave, allemand et maghyar, dont chacun conspire en secret, et au détriment des deux autres, pour maintenir à son profit les monopoles impériaux. Tant que la fidélité des Slaves aux Habsbourgs fut douteuse, les Maghyars protestèrent de leur dévoùment au trône. Ils envoyèrent à Innsbruck, vers l'empereur fugitif, une députation conduite par le prince E&terbazy, pourl'attirer à force d'instances à Pest. Quand on boni-
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bardait Prague, et que les Croates dictaient leurs conditions à la cour, les Hongrois faisaient déclarer lelatcbitj traître à la patrie; et lorsque sans nul motif tiré des principes, ils se levèrent à leur tour contre 1* Autriche, ce fut parce qu'ils la voyaient pencher au slavismc. Logiquement il est impossible de trouver à l'Autriche aucune condition de durée. Ses finances en banqueroute, son armée recrutée par force, sa bureaucratie rebelle, tout prouve que daus sa forme actuelle cet empire n'est pas viable. De 1815 à 1846, pendant trente ans de la plus profonde paix, l'Autriche a constamment dépensé au-delà de son revenu ; et elle a plus que décuplé sa dette. Aussi la chute des assignats, tombant à la moitié de leur valeur, y estelle comme un fléau périodique. — De pareils faits dénotcut au dedans une maladie invétérée. On en cherche le remède : chacun offre le sien. Celui des slavistes, expression de la majorité des sujets, mérite attention : nous le trouvons formulé à son plus haut point de clarté dans un des premiers manifestes lancés en 1848, sous le titre : Programme de constitution autrichienne, par le célèbre Ognioslav Ostrojinski, et dont nous citerons l'extrait suivaut :
c La révolution française avait à atteindre un but beaucoup plus simple que ne Test celui do la révolution autrichienne. En France, il n'y avait que les personnes à émanciper. En Autriche, outre régal i lé à établir entre les personnes, il y a encore celle non moins indispensable entre les nationalités. Outro l'aristocratie de caste, il y a encore l'aristocratie de nation. U
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y a à réprimer chez nous les prétentions dominatrices des Ma* ghyars et des Allemands.
«Quoi, en effet, déplus étrange que de voir les Maghyars invoquer pour eux, vis-à-vis de l'Autriche, les principes révolutionnaires, pendant qu'ils interdisent l'usage de ces mêmes principes aux Slaves de la Hongrie* Comment peuvent-ils réclamer contre les Slaves le droit d'A? ttoricitè et de conquête, en reniant ce même droit pour ce qui les touche eux-mêmes dans leurs relations de dépendance de l'empire autrichien ? Ha ces incoaséquences de l'égpïsme émanent tous les embarras actuels... Il est cependant évident que l émancipation politique une fois obtenue, on n'a encore accompli que la moitié de la révolution autrichienne. Pour cette première moitié, tout le «tonde est désormais d'accord dans l'empire. Il n'est personne qui voudrait aujourd'hui une réaction contre rémantipatioa sociale. L'idée de l'égalité civile et d'une monarchie vraiment démocratique est devenue l'idée de tous. Si l'Autriche n'était formée que d'une seule nationalité comme la France, la révolution autrichienne serait aujourd'hui consommée. Mais comme chaque nationalité, dans cet empire, a son organisation à part, et que le germanisme et le maghyarisme prétendent y conserver encore leur prépondérance des temps passés, il s'ensuit qu'il reste encore à faire la seconde partie de la révolulioa d'Autriche, celle qui, après avoir établi la liberté et l'égalité complète entre tous les hommes, devra fonder encore la liberté et l'égalité entre tous les peuples.
« Or, comme la première partie de notre révolution a dû abolir tous les monopoles et privilèges quelconques d'une classe sur une autre, de même dans la seconde partie, bien plus périlleuse, bien plus difficile à réaliser, il est nécessaire de poser pour base l'émancipation de toutes les nationalités de l'Autriche. Car le salut de cet empire dépend uniquement de sa transformation en une fédération libre, organisée, non d'après des modèles eiefiques, mais d'après les types simples qu'indiqué
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la nature. Il tout que les diverses nationalités de la monarchie soient reconnues comme de9 personnes politiques d'un ordre supérieur. Alors ces individualités nationales pourront conclure librement ensemble un pacte, fondé sur le principe de l'égalité réciproque la plus complété, dans le but de former de concert vu seul Etat. Si, dans ce cas, il se trouve une nationalité obstinée à s'arroger un droit de commandement sur les autres, elle n'est plus, par ce fait même, amie de la liberté et de là justice ; mais, au contraire, elle veut l'injustice et l'esclavage. Elle veut maintenir entre les nations ce même droit de conquête et d'oppression qu'on a aboli entre les citoyens et les diverses classes de chaque peuple.
• Ce système n'est, au fond, rien autre chose qu'un ensemble coordonné d'Etats nationaux qui, indépendants les uns des autres, sont réunis sous un pouvoir central nnique, réalisant ainsi l'idée allemande d'un vicariat impérial avec beaucoup ptos de succès que ne le peut faire l'Allemagne, où les souverains, médiatisés de fait, opposent à l'unité attractive de l'empire fédéral une force centrifuge qui déjoue tontes les tentatives de réorganisation Chez nous, les droits du gouvernement central peuvent, pour la plupart, être sauvegardés sans préjudider aux droits d'aucune nationalité. Pour cela, la législature centrale n'a qu'à se concentrer strictement dans le but général de la fédération, abandonnant à la législature spéciale de chaque nation particulière la réalisation de son idéal de nationalité. Une telle organisation, loin d'amener la ruine dé l'Autriche, lui communiquerait, au contraire, une énergie jusqu'alors in* connue. Car ce qui est impossible à un état absolutiste devient facile à exécuter pour une confédération de peuples libres.
«■Quoiqu'on dise, il est inévitable que les antipathies des peuples autrichiens cesseront aussitôt que ces peuples seront égalés les uns les autres par des institutions réelles. Dès lors, les fractions de ces nationalités affranchies qui se trouvent situées hors des frontières de l'empire s'adjoindront à nous sous telle forme
qu'il leur plaira. Ce que le congrès slave de Prague a décidé ai principe s'accomplira donc tôt ou tard de soi-même, malgré toutes les résistances*
« La solution la plus simple des embarras actuels serait un congrès des nationalités autrichiennes, composé d'un nombre de députés égal pour chacun des dix peuples de l'empire : Allemands, Bohèmes et Moraves, Slovaks, Serbes et Croates, Slovènes, Ruthéniens, Polonais de Galicie et Silésie, Maghyars, Roumains et Italiens. Ce serait aux représentants de ces dix peuples reconnus libres à conclure au nom de leurs électeurs, et de la manière convenue avec eux, le pacte fédéral qui devra les unir tous ensemble. Ce congrès des peuples, émané des diètes locales de chaque nation, et responsable devant elles, serait l'arbitre suprême des querelles et des débats internationaux. Dès-lors, aucune minorité nationale ne se verrait plus opprimée par une majorité d'une autre race, attendu qu'aucun pam» pie n'y pourrait dominer sur les autres; et les fatales rmBM|| entre eux cesseraient ainsi pour toujours. Ce système surtout une sûre garantie aux petites nationalités contre le potisme des grandes. Le germanisme et le maghyarisme sa raient par là délivrés de l'effroi que leur cause la majorité slave de l'empire ; et, d'un autre côté, le slavisme n'aurait plus à souffrir l'oppression de ses deux rivaux... Tel est le seul die* min de la paix, la seule voie de la justice. Celui qui ne veut pas de ce chemin repousse le dogme de l'égalité entra les nations. Celui-là veut continuer, entre les peuples, le menue droit brutal qui régnait entre les classes diverses de la société avant que la révolution eût aboli les privilèges.
« Soumis à la souveraineté des diverses diètes nationales de ses Etats, l'empereur serait obligé d'en ratifier les décrets. Toute résolution discutée et admise deux fois, dès qu'ello serait rapportée une troisième fois, aurait force de loi, même sans la sanction impériale. Le ministère central, responsable de ses actes devant le congrès, serait maintenu sur une ligat
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tout à lait impartiale, sans pouvoir jamais être exclusivement slave, allemand ou maghyar dans ses tendances*
Cest uniquement par celte voie fédérative que les Allemands d'Autriche peuvent espérer se réunir un jour au reste de l'Allemagne, de même que les autres nationalités de l'Autriche pourront s'unir aussi d'une manière analogue aux populations de leur langue incorporées aux Etats voisins. J'irai plus loin, je dirai que la paix du monde entier et la réhabilitation complète du genre humain ne seront assurées que quand ce système aura formé de l'Europe entière une grande ligue de nations spontanément associées. »
Noos ne critiquerons point ce programme des Grottes, exposé par un de leurs premiers publicistes. ff il pouvait encourir un reproche, ce serait de sacriior encore trop au divide et impera des vieilles chancelleries. Il a tort d'élever jusqu'à dix le nombre beaueoop plus restreint des nationalités de l'Autriche. Hais qu'aucune de ces natioualilés, pas même la plus puissante , ne doit prétendre à une existence isolée, sous peine de disparaître, au milieu d'un siècle de plus en plus centralisateur, ceci est évident. Ilu'va donc nul besoin de réunir les preuves multipliées que l'Autriche nouvelle n'aura de solidité qu'en devenant une agglomération d'états autonomes, une fédération cosmopolite , sans prédominance de race , avec une politique commune au dehors, mais sans aucune centralisation administrative au -dedans , en un mot en reproduisant la Suisse monarchiquement et sur uue vaste échelle.
Vers la fin de 1849, le plus grave d'entre les publicistes bobêmes, François Palacky, an moment de se séparer pour tout-à-fait d'un cabinet qu'il avait trop longtemps servi, a déposé ses griefs et ses principes dans un dernier manifeste, inséré aux narodni noviny de Prague, et qui restera comme un monument historique des tendances du parti slave. On y lit :
« Ce qu'a été le sentiment religieux pour lesTchekhs du seizième et du dix-septième siècle, le sentiment national Test pour ceux d' aujourd' hui. Quoiqu'on fasse pour le comprimer, ce sentiment ne s'arrêtera plus avant d* avoir obtenu satisfaction... Le principe de Y égalisation des droits (Gleichberechtigung) achèvera son triomphe dans toutes les sphères de la vie sociale .. Il y a deux siècles les peuples de l'Européen* tière soutinrent une lutte longue et cruelle pour obtenir la reconnaissance de cette Gleichberechtigung entre les diverses confessions rivales. L'idée de nationalité ramènera-t-elle de nos jours les longs et affreux massacres provoqués autrefois par l'idée de religion? Nous en avons vu, il est vrai, le triste début en 1848; mais nous voulons espérer que la tragédie s'arrêtera là ; à condition toutefois que la Gleichberechtigung entre les peuples devienne enfin une vérité. Pour cela il faut qu'il n'y ait plus en Autriche de privilège d'aucun genre accordé à un peuple sur ses rivaux. Toute subordination non motivée par l'indispensable besoin de conserver l'unité de l'état, n'est rien autre chose qu'une négation du droit ou une formelle injustice.
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Or l'hégémonie du Germain sur le Slave est tout-à-fait en dehors des nécessités d'état. La centralisation en Autriche n'est qu'un absurde contresens; c'est le despotisme , c'est la guerre. . .
« Je ne demande point pourquoi on a introduit une administration allemande par toute la Hongrie, ni pourquoi en Bohême depuis quelques mois il a été interdite toutes les autorités locales de correspondre entre elles en langue tchèque. De pareils excès de pouvoir sont nuls de fait ; car ils dépassent les bornes mêmes que le ministère s'est posées dans ses plans de centralisation. Je me restreins à cette simple question : nn parlement unitaire autrichien est-il possible? Peut-il en se centralisant éviter de devenir autre chose qu'une nouvelle tour de Babel? Comme les ministères, leurs chancelleries et l'administration centrale tout entière, ce parlement s' exprimera nécessairement en langue allemande. Ainsi toutes les autres langues de l'empire se trouveront exclues des hautes régions politiques. 11 suffirait de ce seul fait pour convaincre de flagrant mensonge les belles phrases de nos hommes d'état sur la complète égalisation de$ droits (gleichberechtigung) entre toutes les nationalités. Le contrecoup de cette inique spoliation irait, en dehors même de l'Autriche, frapper de mort politique ceux de nos frères slaves qui font dépendre leur délivrance de notre émancipation. .
« Une nationalité dépouillée de toute vie parlementaire est perdue sans aucun remède possible. C'est
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dans cette situation critique que se trouvent les Tchekho-SIaves , les Maghyars et les Roumains. Ces peuples ne pourront jamais entrer dans les plans de centralisation du cabinet; car ils signeraient par là leur arrêt de mort; ils se suicideraient eux-mêmes... Le préservatif contre ce danger est de laisser à chaque peuple autant de droits politiques qu'il peut en conserver sans menacer l'unité de l'empire... Pour cela il suffit de laisser aux mains du pouvoir central les portefeuilles de la guerre, des finances, des affaires étrangères , de la marine et du commerce. Le reste doit être abandonné aux diètes spéciales de chaque nationalité. Nous ne dissimulons pas que nous voudrions voir les ministères viennois de l'intérieur, de la justice et de l'instruction publique, ou totalement abolis, ou du moins notablement restreints, et complétés par des ministères nationaux, de telle sorte que chaque groupe d' états ou kronlcender, constituant une nationalité, eût toute son administration conduite en langue indigène, et à sa tête un ministre, indigène aussi lui, qui eu restant uni à ses collègues de Vienne, et subordonné au cabinet, serait obligé à résider dans la capitale de la nation dont il serait le mandataire. « Le nombre de ces ministres nationaux dans l'empire devrait s'élever au moins à sept, qui seraient: un Allemand, un Tchekho-Slave, un Polako Ruthénien, un Magliyar, un Roumain, un lugo-Slavect un Italien. Auprès d'eux il faudrait autant de diètes et de cours de cassation. Si Ton voulait même eu créer un
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plus grand nombre, nous n'y serions pas trop contraires. Mai» pour donner à toutes ces représentations nationales une existence réelle , il est indispensable qu'une partie des impôts, l'impôt direct, soit perçu dans chaque Kronland au nom de l'administration locale, et qu'il reste entre ses mains. Ainsi seulement l'œuvre de la gleichbtrechligung cessera d'être un mensonge, une duperie gouvernementale. »
Nous ne trouvons rien à objecter à ce programme de Palacky : d'où il faut conclure qu'en Autriche le pouvoir ou l'État ne saurait être ni slave, ni allemand, m maghyar par ses actes ; sans quoi l'égalité internationale (gleichberechligung) , seule base légale de cet empire, devient aussitôt une révoltante fiction. Donc sans être précisément anti-slave, ï Autriche future ne peut jamais devenir une puissance slave, dans le sens rigoureux de ce mot. Par quelle anomalie, au moment même de leurs plus grands triomphes, les Slaves n'ont-ils pu se décider à mettre fin à un pareil empire? 11 y a évidemment dans cette contradiction un secret de la Providence, une preuve de plus de la nécessité du rôle de médiation et de conciliation, auquel les Slaves se sentent instinctivement appelés. Entre les deux grands partis qui divisent le monde, celui du statu quo, et celui du progrès, ils se sont jetés comme arbitres et pacificateurs. La révolution de 1848 les a trouvés divisés entre les deux camps rivaux de la Pologne et de la Moscovie. Pour réunir et centraliser, vis-à-vis de l'Allemagne, les forces de toute leur race
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scindées entre des partis extrêmes, les Slaves d'Autriche s'étaient donné pour mission de remplir l'espace intermédiaire, de rapprocher sur un terrain mixte le polonisme et la Russie. Les égoïsmes nationaux seuhk. ont tout fait échouer.
Mais les Slaves n'en restent pas moins, entre races européennes, celle qui a le mieux conservé idées primitives de communauté et de solidarité humaines. Grâce à leur influence, les antipathies internationales diminuent, et l'Europe devient de plus eu plus une grande unité morale. Vainement l'Autriche cherche à rouvrir des abîmes entre les peuples frères; vainement elle remet l'Allemand comme dominateur sur le Slave humilié. Sa rentrée même dans le sein et à la tète de la confédération germanique, n'aura point les résultats qu'elle en attend. Ce n'est pas la première fois que les Slaves se seront trouvés incorporés par millions à Y Allemagne : ils ne sont pas pour cela devenus Allemands. Toute tentative nouvelle pour les germaniser, n'aboutira qu'à rapprocher plus intimement des peuples destinés à s'apprécier et à se respecter réciproquement. C'est ainsi que les despotes eux-mêmes frayent peu à peu la route à la république universelle, inévitable terme des progrès et de l'agitatiou de l'Europe.