‹ Le monde slave; son passé, son état présent et son avenirChapitre 24 sur 46 · PARTIE ETHNOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE ETHNOGRAPHIQUE

PREMIER TABLEAU

di l'unité ÀNTÉ-HISTORIQUE des slaves §omi !• nom général âm T«n<Uf on Twièdt.

Il peut sembler paradoxal , il est cependant exact *■* dire que malgré sa tendance indestructible au morélément et au provincialisme , la race slave est de t°ut*8 les races européennes celle qui a présenté jus- Wà ce jour, sinon dans ses idées, au moins dans ses ^feurs et son histoire, le plus d'unité. Cette unité des lKA*tincts naturels, même au milieu des plus tristes divergences religieuses et politiques, est un fait primitif, un fait inhérent au génie slave. Pour nous en convaincre, il suffit d'examiner les familles celtique, germaine et romane, et de comparer leur développe- Mat avec celui de la famille slave. Je prends par

4 Ll mondi suri.

exemple la race germanique : le Suédois, le Prussien, le Hollandais sont loin d'avoir les mêmes analogies de mœurs, d'idiome, d'usages; et en politique ils ont reçu , ils continuent de vivre beaucoup plus séparés les uns des autres , que n'ont jamais pu l'être même les Polonais et les Russes, malgré la violence de leurs antipathies. Enfin un peuple germanique sans le concours des autres peuples de race germaine, peut encore se soutenir, agir politiquement. Un peuple slave, séparé de la race slave , perd toute nationalité.

Pour démontrer plus clairement cette unité naturelle et morale des Slaves, il faut d'abord constater par l'histoire l'unité physique de la race. Cette question doit être résolue avant toutes les autres : car c'est seulement la solution qui pourra nous mettre en main un fil conducteur, et nous montrer une route certaine à travers le labyrinthe de l'histoire et de la littérature de tant de peuples divers. L'unité primitive de ees nations offre d'ailleurs à la science un fait tout neuf i constater. De plus ce fait emprunte à l'unité croissante et absorbante de l'empire russe un intérêt d'actualité, et une signification de menace, qui n'est que trop capable d'exciter l'attention.

Avant de montrer la question sous sa phase historique et littéraire , je commence par la considérer du point de vue de l'ethnographie. Chacun me croira sans peine , si j'affirme que le domaine de l'archéologie slave est un des plus embrouillés de la science. Jusqu'à ce siècle il avait régné la plus complète anarchie

dans les idées et les systèmes des archéologues slaves par rapport à l'origine de leur race. Selon que le savant qui écrivait était d'Illyrie, de Bohème, de Pologne ou de Russie, on était sûr de le voir interpréter arbitrairement en faveur de son pays natal tous les textes obscurs des auteurs grecs et latins au sujet des proto-slaves. Ainsi le berceau de cette grande race allait flottant de Venise à Arcbangel , ballotté en quelque sorte sur une mer mouvante de textes et d'assertions contradictoires.

Le premier écrivain qui ait introduit un peu d'ordre an milieu de ce chaos est le savant Chafarjik : — c'est donc lui que nous consulterons principalement. Cependant il n'est point encore assez libre des préjugés de ses devanciers pour que nous ayons en lui une foi «veugle. Chafarjik étant Bohème , tourne avant tout son regard vers le nord : il ne consacre pas aux Siavçs du sud une attention suffisante ; notre tâche sera done ici de le compléter.

Considérant à bon droit les Slaves comme une race de laboureurs, le savant Bohème n'a pu se décider à admettre qu'ils fussent passés primitivement par mer, et comme marins, d'Asie en Europe. Il leur a donc fait prendre le chemin de la steppe ; il les a vus — descendant du Caucase par le nord-ouest, et longeant la mer Noire jusqu'aux Karpathes , — d'où ils ont ensuite déversé sur le midi l'excédant de leur population. Tout en voyant, avec Chafarjik, dans les Karpathes le foyer, la forteresse primitive des Slaves , je ne puis croire

6 Ll MONDI SLATÏ.

qu'ils y soient arrivés par le nord. Je crois qu'ils y montèrent par les versants du sud , venant du Bas* phore de Thrace et des mers Ulyriennes.

Sans doute ou peut objecter contre mon opinion des raisons fortes. Je vois les slavistes du nord sourire, eu me disant que le mot d'Illyrie n'est pas même slave, qu'il n'offre en slavon aucun sens, que c'est un barbarisme romain. Je ne soutiendrai point avec quelques savants daluiates que le mot d'Illyrie vient et hirl ou hira (aigle et montagne), d'où l'on aurait fait hirilia, et par corruption iliria, pays des montagnes ou des aigles. Sans chercher à subtiliser, j'avouerai simplement que le mot d'Illyrie ne paraît pas slave : mais ceci ne prouve rien contre ma thèse. Le mot d'Allemagne non plus n'est pas allemand, quoique ce mot désigne dans toute l'Europe les territoires de la race teutone, et que les Allemands, quand ib sont hors de chez eux, ne fassent aucune difficulté de se désigner eux-mêmes par cette appellation. 11 s'agit donc de trouver le nom national que se donnaient les plus anciens Ulyriens , et de s'assurer si ce nom est slave.

Les monuments démontrent que les anciens peuples avaient presque tous deux noms, l'un pour ainsi dira extérieur, et l'autre intérieur; le nom profane, connu de tous, le nom jeté aux ennemis; et le nom sacré, mystérieux, le nom religieux de la race. Ainsi les Ro* mains s appelaient dans les conseils du Capitale (Hitritti, enfants de Quirinus, et les Celtes entre eux s'ifh

tJNTTft WTlrtTtffc M LA IACI SLAVE. Y

pelaient Ga$t$ ou G an loi*. Il y avait aussi un antre ■Dtif qui faisait souvent donner deux noms aux peupies de l'antiquité, c'est la conquête.

En admettant que le nom d'IUyrie est nn nom postérieur, un nom donné par des conquérants, quel fat doue le nom national, le nom sacré des premiers III yfiens? Le pins ancien auteur qui mentionne les peupies de rillyrie est Hérodote, (mort vers l'an 400 avant Jésus- Christ). Pour lui et pour les Grecs d'alors, tout ce qui s'étendait au nord et au nord-ouest de leurs côtes s'appelait du nom vague , dn nom terrible de Scythie. Ce mot de Scythe, qui en illyrien veut dire nomade , ne désigne en grec aucune race particulière Les idées de race et de distinction des peuplée par leur tangue, n'étaient point encore connues. Les historiens regardaient donc comme Scythes des peuples que la philologie moderne, par suite de ses longs travaux sur les langues, est parvenue à classer dans les catégories les plus diverses. En Scythie il y avait des Celtes, des Cimhres, des Finnois, des Mongols, des Ture*. 11 est inutile de citer les noms de tous ces peuples, dont on sait maintenant qu'ils n'ont jamais été slaves, et qui cependant habitaient au nord de la Grèce, dans ce que les Romains appelèrent VIllyricum. Vais au milieu de ces noms qui paraissent et disparaissent sans laisser de trace, — parmi tous ces noms qui passent et s'enfuient pour ainsi dire comme le Scythe au fond de ses déserts, il en est un qui reste, et que les historiens répètent constamment -de siècle <

; c ot «dm de Tofc ou Vénerie.

La Tesàda que les Grecs appelaient Ou»m< ou EjcrK, se doutent ddjà mentionnés dus Homère. Hérodote les représente comme mm peuple de marins l'Adriatique. Ce peuple se trouve dès reri- ■ pomesnon d'au commerce importent, le cornée l'ambre, qu'il recevait ou ne sait par qœlk voie, dm cdtes de la Baltique où ce produit se recueille; et qu'il allait ensuite revendre aux divers peuples de la Méditerranée et de l'Asie. La sUvistes ont frit beaucoup de rechercha pour préciser par quels points cette route commerciale, ouverte dès la pretcmps entre r Adriatique et la Baltique. On croit généralement qu'elle suivait la ligne oà furent plus tard la stations roaudnes de CarnnnUun, aujourd* hni Petrood, près de Vienne, Carrhodonnm, près de Krakovie, et Calisia (Kalich), d'où la marchands venèda descendaient la Yistole jusqu'à la mer. La mAiyU— grecques qu'on a déterrées dans le grand-duché de Posen semblent indiquer que les premiers habitants de la Pologne avaient déjà avant Jésus-Christ des communicationsjissez fréquenta [avec la Méditerranée1. Il est vrai que la Phéniciens et la Gréa, pour aller chercher l'ambre sur la cota même qui le produisent , prenaient un autre chemin ; ils partaient de Marseille, remontaient le Bb6ne, et traversaient toute

* Lewesow, Ueber einige im Grosxhenogth. Posas frfaad«M utlu f rtehiidn Minus. Berlin, 1854, in-4».

romi MUMnroi dï la suce slayi.

la Germanie jusqu'aux embouchures de rElbe. l'anarchie intérieure de ces contrées rendait le voyage périlleux : aussi les Veuèdes gardaieut-ils la possession presque exclusive de cette riche branche de commerce, à laquelle ils ajoutaient encore celle des fourivres du nord , très recherchées des Orientaux. Désirant arriver enfin d'une manière directe aux mines d'ambre, les Marseillais décidèrent la fameuse expédition de Pythéas. Ce navigateur, après avoir doublé tonte l'Europe, atteignit les côtes de Pologne , se lia d'amitié avec leurs habitants ; et les Venèdes de 1* Adriatiqoe ne tardèrent pas à se voir dépouillés du monopole commercial dont ils avaient longtemps joui.

Un fait étrange, que les navigateurs grecs constatèrent, c'est que les marins de la Baltique portaient le même nom national que les marins de l'Adriatique. Pline, dans son histoire naturelle, parait avoir le premier compris toute l'étendue de cette grande race des Tendes, qui assise à rentrée de la Baltique, s* étend vers le nord jusqu'à la Vistule et se trouve mêlée, dit le savant romain, avec les Sarmates, les Scires et les Etres, c'est-à-dire avec des peuples d'origine asiatique1.

1 Toutefois les connaissances de Pline sur les côtes Slaves do nord étaient encore si vagues, qu'an litre IV , chap. 13 de son histoire naturelle, il signale sur ces cotes de grandes tles où les hommes naissent, les uns arec des pieds de chef aux , les autres avec des oreilles si longues qu'elles leur •ouvrent tout le corps. Cependant il place au noçd de ra Srythie un fleuve

10 LI MONDI SUV1.

. Vers la fin du premier siècle de notre ère, Tacite venait ajouter dans sa Germania, de nouveaux renseignements à ceux de Pline : « Je ne sais, dit-il, ri je dois ranger les Venèdes, les Peucini et les Fennf ( Finnoi) parmi les nations germaines ou parmi les $ar» mates... Quoique une partie des Venèdes ait r esprit de brigandage des Sarmates, je serais cependant porté à ranger ce peuple parmi les Germains ; car ils sa construit des maisons, se sert de boucliers, combat à pied et en ligne, toutes choses étrangères aui Sarmates, nomades qui vivent à cheval ou dans leurs charriots V » Le penchant de Tacite à voir un peuple germain dans les Venèdes, nous paraîtra naturel, £i nous considérons que personne n'avait encore reconnu ni dans le nord ni dans le midi de T Europe Texisteuce de la race slave, et son action inter-

ou une mer qui , dit-il , s'appelle dans la langue indigène mer morte an congelée (mori marusam), nom singulièrement semblable à celui de la m*f glaciale , en russe More-Marozno.

* Peucinorum Venedorumque et Fennorum nationes Germanis ai Surmalis adscribam , dubito : quamquam Peucini , quoa quidam Bastarnas vocant, seruione, cultu , sedeac domiciliis, ut Germain agunt. Sordei omuinm ac torpor procerum : connu hlis mixtii nonnihil in Sarmatarum babiium fœdantur. Venedi multum ex mori bus traxerunt. Nasi quicquid in ter Peucinos Fennosque silvarum ac monlium erigilur, latroeiniis pererrant. Hi (amen inter Germanos |K>tius referuntur, quia et «Jomos iingunt et scuta g es ta ni et pedum usu ac pernicitate gaudenl; quoi omnia diverse Sarinatis sunt, in plaustro equoque mentions. Fennis mira ferilas, fosda paupertas : non arma f non equi , non Pénates : itetii berba » veetitui pelles, eubile humus. Sola in sagittis spea, quasv inooia (trri , sjsUms espérant.

( TtttM formant*. E». J. Gaiim. Gett. . ISSS. S. )

UNITÉ MUHITIfl M LA 1ÀCI SLAtl. M

feédiaire et ooneiliatrioe entre le Scythe errant et le Teuton laboureur.

Ptolémée vient et parle de nouveau des Venèdes qa'il appelle un très grand peuple, $ôw* tuyierov. Cependant la partie de ce peuple située sur X Adriatique n'étant plus guère connue dès lors que sous le nom d'Jlly riens, Ptolémée insiste principalement sur les Venèdes d* au-delà des Karpathes. 11 va jusqu'à donner à la Baltique le nom de golfe des Venèdes. Le géographe Marcien d'Héraclès au troisième siècle, confirme dans son Périple le témoignage de Ptolémée. Lui aussi mentionne à plusieurs reprises le ouiviutov mx*w (golfe venède), qui, dit-il, commence à la Vis» taie et s'étend dans le nord à une distance inconnue. Soin la fameuse tabula peutingeriana des Romains nomme également les Venèdes : Venadi Sarmat®.

Les Grecs reconnaissaient des colonies venètes jus* qu'en Lydie et en Phrygie. Pompilius Mêla en cite également une sur les côtes de Paphlagonie, dont il semble que l'origine remonte aux temps antérieurs à Homère; car les Henètes papblagoniens et leur roi Pakemenes se trouvent meut ion nés dans plusieurs en* droits de l'Iliade. Enfin, jusqu'au fond des Gaules les slavistes prétendent retrouver des Slaves dans la célèbre république de marins que combattit Jules César sur les côtes de l'Armorique, et auxquels il donne le nom de Venètes. Parmi les insulœ veneticœ de la Gaule sa trouvait Nindilis, aujourd'hui Belle-lsle. Sur la rite armoricaine se trouvaient la côte et la rivière de

1t LE MONÏÏB SLA Vf ,

Vindana (la Vilaine), la cité de Vannes, en bretott Venet, et le port de Brest, dont le nom commun dans les pays slaves, y désigne d'ordinaire nn lieu sur une côte, une hauteur snr un fleuve. Les slavistes root jusqu'à dérivçr des Vendes le nom de la Vendée; et il ne serait pas impossible qu'ils ne vissent bientôt dans le golfe du Morbihan une mer blanche (mor-bilo) da inonde slave primitif. — Lorsqu'il passa de Gaule en Belgique, Jules César y rencontra de nouveau an état venède, dont la capitale JSsiriscum rappelle également des noms de lieux slaves ; iezerak en slave désigne une ville au bord d'un lac. Une dernière station maritime des Venèdes appelée Vindolana on Vindobda dans l'itinéraire d' A ntonin 'apparaît snr les côtes de la Grande- Bretagne, où une partie dn pays de Galles porte dans les diplômes latins du moyen-âge le nom de gwined, gwentland, pays des Vendes. Enfin le sol de la Germanie est pour ainsi dire semé de villes dont le nom renferme le monosyllabe Vende.

En résumé on trouve la race vende ou venète d'àbord établie sur l'Adriatique aux lieux où sera Venise ( Venetia), puis tout le long du Danube aux lieoi où sera Vienne (Vindobona — en illyrien Viden) ; et si du Danube on passe dans le nord, au-delà des Karpathes, les riverains du Borysthène et de la mer Noire sont encore des Vendes. A travers la Samogitie et la Livonie, on les voit s'étendre jusqu'à Novgorod; des sources du Volga, et des rives du Niémen qu'ils occupent, ils se rabattent sur la Vistule, couvrent à k

CNIT* MtîMTTTTl DI LA RACE SLAtl. 43

fus de leurs vaisseaux la Baltique et la mer Noire, occupeut les bouches de l'Elbe et de l'Oder et vont se perdre au cœur de la Germanie, où le peuple mixte et bâtard des Vendelici, comme plus tard celui des Vandales, dénonce ï énergique action exercée par les Tendes sur les races qui les environnaient.

La puissance venède semble toutefois avoir été de peu de durée; 320 ans avant J.-C, le Marseillais Pytbéas trouvait déjà dans une partie de la Baltique le peuple germain des Guttones en possession de la vente de F ambre ; puis les Peucini, que Tacite nomme aussi Bastarnes, peuple celtique plus tard germanisé, se répandirent des montagnes de Transylvanie et de Bessarabie qu'ils occupaient jusque dans les steppes du nord. Enfin, s' étant à ce qu'il parait coalisé avec les Celtes de la Bohème, ce peuple belliqueux des Bastarnes intercepta toute communication entre la Baltique et l'Adriatique, entre les Vendes de la Pologne et les Vendes de l'illyrie. Ainsi isolés, les uns et les autres ne tardèrent pas à tomber sous le joug de leurs voisins.

Le lecteur vient de parcourir toutes les contrées cù le nom de Vende apparaît comme un nom national. On a vu ce nom mystérieux faire en quelque aorte le tour de l'Europe; quelquefois même les Vendes paraissent former un vaste réseau d'états, qui traverse tout le continent depuis le golfe de Venise jusqu'à celui d'Archangel. Qu'est-ce donc que ce grand peuple sans histoire, que tous les géographes

44 U MONM âûvf.

anciens nous montrent constamment assis sur un point oo sur nn antre de F Europe orientale? Qu'est-ce que les Vendes? Qne peuvent-ils être, répondent hardiment les slavistes, sinon les proto Slaves, les Slaves de l'antiquité?

J'avoue qu'on peut élever contre cette thèse de spé* deuses objections.

Aucun écrivain de l'antiquité n'a signalé les Vendes comme des Slaves : par le bon motif, il est vrai, que les Slaves n'étaient encore connus sous ce nom ni des Grecs ni des Romains. Mais ne pouvait-on pas suppo* sa, comme le faisaient nos ancêtres, que les Veocdes, partis de la Venetie et de la Gaule Transpadane, étaient un peuple celtique? Cette hypothèse a évidemment cessé d'être admissible, depuis que les langues slaves, mieux connues» nous ont fait apercevoir dans les noms de montagnes, de rivières et de tribus illyricUnes ou vendes, mentionnés par les anciens auteurs grecs, des racines évidemment slavones. En outre les travaux des antiquaires nous ont révélé enfin Fexis* teuce des Venèdes sur presque toute l'éteudue de l'Europe orientale. Pour occuper à la fois tant de contrées différentes , ce n est pas trop d'une race entière; et là race des Celtes, ayant eu historiquement ses principaux'foyers en Occident, ne pouvait guère en même temps couvrir l'Orient de l'Europe.

Si Tou accorde que les Venèdes ne furent pas des Celtes, il s'en suit presque nécessairement qu'ils faK *aie«* parti* des Slaves, seule raee de l'Europe orieo£

CMTK PftllflTIYJt DE LÀ SACS SLXVI. *5

taie qae f histoire nous montre comme assez nom-* breuse pour avoir pu occuper simultanément l'Adriatique, la mer Noire, la Baltique et la Stepe. C'est en effet F opinion qu'on trouve admise par tous les historiens du moyen -âge sans exception, à partir du premier chroniqueur de la race germanique, du Goth Jornandès. Cet écrivain du sixième siècle reconnaît que les différents peuples désignés par le nom nouveau de Slaves, avaient formé auparavant une vaste unité sous le nom antique et général de V inides. Cette race d'hommes qui s'étend, selon lui, sur un immense espace (per immensa spatia) porte différents noms, suivant les contrées où elle se trouve établie, bien qu'aujourd'hui, dit-il, on l'appelle généralement Ante et Slave. Ce nom d'An te, dont l'origine est inconnue, semble ne pas être autre chose qu'une altération du mot Vende. C'est ainsi que dans la partie des Gaules, voisiue des côtes oit César avait combattu les Venèdes, les géographes romains nous montrent une province nommée Audegavie, ou gave (district) des Andes, connu aujourd'hui sous le double nom d'Anjou et de Vendée.

Ainsi, d'après Jornandès et tous les historiens qui Tout suivi, les Venèdes et les An tes étaient des Slaves. Tous les peuples de ce nom depuis la mer du Mord jusqu'à l'Adriatique ne formaient qu'une même race : par conséquent ceux des Venèdes qui, associés aux Gaulois d'Italie out préparé la place aux Vénitiens, ceux-là aussi devaient être Slaves. Ainsi dea navires

46 Lt tfONDl SUtf.

slavonsont pu se trouver avant J.-C. en relation a?eé Carthage, avec Tyr , avec Athènes, les Grecs et les Phéniciens qui faisaient nn grand usage de l'ambre dans leurs temples et leurs parures, le recevaient presque exclusivement de la main des Venèdes, comme l'indiquent assez plusieurs passages de Sophocle, <f Eschyles et d' Euripide. De leur côté les Venèdes le recevaient selon toute apparence de leurs frères du nort, premiers aïeux des Polonais, qui recueillaient sur ks côtes de la Prusse actuelle le précieux minéral, dont se servaient pour leurs mystères les prêtres d' Eleusis et dn Parthenon.

J'ajouterai toutefois qtfen considérant les nombreuses colonies fondées par les Venèdes sur% les côtes d'Asie et dans toute F Europe, jusqu'en Belgique et en France, je ne puis accorder tout-à-fait gain de cause aux slavistes, ni me défendre d'exprimer un doute sor l' homogénéité, sur ce que je voudrais appeler la slaviciU complète de ce grand peuple Vende. Il me semble sa moins prodent d'admettre que ce nom, quoique primitivemeut porté par une race, est devenu peu à peu un nom politique, destiné à désigner une sorte d'amphyctionie maritime, une hanse, comme le fut plus tard celle du moyen-Age où se trouvaient confondues une foule de nations différentes. La hanse des Venèdes représentait donc, suivant nous, non pas un seul peu* pie, mais un corps d'états confédérés, une sorte de compagnie commerciale dont le cercle, originairement slave, s'était peu à peu dilaté pour recevoir des tribal

UNITÉ raiMITITI DE LA M ACE SLA Vf. 4*T

celtiques, kimriques, fianoises et claques ou latines. En admettant que le nom de Vendes désigna primitivement la race slave, et ne s'est étendu que pins tard à des peuples dune autre origine , il me reste à examiner si ce nom n'était pas comme le fut plus tard celui d'IUy riens, un nom donné par les étrangers, uit nom inconnu peut-être à ceux môme qui le portaient. Les Venëdes, en latin Hencli, s'appelèrent d'abord en grec tfwrof , forme qui en s adoucissant dans le dialecte macédonien, est devenue Bfvcrof. S' appnyant peutêtre sur cette aspiration grecque, les aïeux slaves des Vénitiens ont prétendu être le produit d'une colonie phénicienne, envoyée par Cadmus pour civiliser les barbares d'Ulyrie. 11 est certain qu'on pourrait bâtir bien des hypothèses sur la coïncidence de cette tradition avec l'important commerce d'échanges que les marins de la Phénicie entretenaient avec les Venèdes; et sur la quantité de monnaies phéniciennes déterrées par les Slaves le long de Ta Baltique, si loin de Tyr et de Carthagc. Eustathe et le Byzantin Etienne rapportaient sans doute une antique tradition lorsqu'ils écrivaient qu Epidamneien grec Epidnurej sur les côtes de; Dalmaiie, fut fondée par un fils de Cadmus, nommé \>.À'jptGiy dont les lllyrieus ont reçu leur nom. D'autres faisaient dériver le nom dllly riens d'Ulus, fils d'Hercule et de Déjanire, la fille du Centaure, ou de Melita, fille du roi des l'héaciens (Autochtones de l'Ile de Corfou). A en croire la fable, Hercule, le génie des colonisations pelasgiques, donna pour domaine les u. S

48 LB MONM SUfl.

montagnes de l'Epire à son fils lllus, qui y fonda nne dynastie, et y devint le père des peuples hellènes et illyres, sortis ainsi dn même berceau, ou de la souche pelasgique. Cette étymologie du nom cf llljrieas, qui peut paraître très arbitraire, importe du reste assai peu, puisqu'elle n'a aucun rapport avec le nomnatio» nal des habitants de l'Ulyrie, avec le nom de Vendes ou de Venèdes. Malheureusement, sur l'origine dn nom de Vende, qui s'écrit aussi Vinide, les slavistas n'ont encore rien pu décider. l*a plupart d'entre eu prétendent même que ce mot n'a en slavon aucune racine, qu'ainsi c'est un nom étranger à la race, on nom de conquérant , un nom profane comme celui dlllyrieo.

J'ai à ce sujet une opinion que j'abandonne au jugement des slavistes. La racine du nom de Vende me paraît être ved ou Tid, mot qui à la polonaise se prononce précisément Vende. Ce changement de Te et de fa eu en, fréquent en polouais, fut également familier aux anciens Illvrieus, qui disaient par exemple sveuti pour sviati (saint), comme dans le nom fin mcui de Sventipluk. Quant au mot vid ou ved, c'est un des mots slaves les plus anciens qui existent : de vid semble dériver le verbe latin videre, voir, parce ciUe chez les anciens Illvrieus vid ou vêd était le dise de la lumière, le dieu blauc. Une foule de mots en iilyrii*u dérivent de cette racine : vednuti , regarder, vediiti , cclairçir, vidan, clair, zapoveda, commande* meut , izpovcda , couft^sion. Aujourd'hui eucore lu

unité FEiMimm di la raci slayk.

Tendes ont pour saint Vittis, héritier du dieu Vid, a culte particulier ; ils le mettent bien au-dessus des apôtres, et on trouve sur toutes leurs montagnes des chapelles consacrées à ce saint, d'origine assez problématique.

II serait donc possible que, suivant l'usage des anciens peuples, les Vendes se fussent appelés du nom de leur principale divinité. Dans cette hypothèse. Vende signifierait l'adorateur de Vid ou de la lumière, le peuple blanc : et ne voyons-nous pas les tribus les plus belliqueuses, les plus dominatrices deTlllyrie, s'appeler encore aujourd' hui les A lbanais ou les blancs? Je sais tout ce que les orientalistes pourront opposer de bonnes raisons à ma conjecture. Dans les pays en-deçà du Gange, il y a le fleuve Vinda ou Venda, et le Vindiui fixons de Ptolémée, que Wilson et Klaproth appellent aujourd'hui Vindbya. Selon ces savants, le v dans tous ces mots ne peut être qu'une addition postérieure. Ainsi les Vendes ou Vindes seraient des colonies d'Indous. Ainsi les Proto-Slaves se rattacheraient directement à l'Asie et à F Indus : ce qui donne une preuve de plus de la grande unité de la race indoeuropéenne.

Partant d'une autre base, plusieurs archéologues, notamment M. Halliug, n'ont vu dans le mot de vende qu'un nom général , qui désignait sans acception de race tous les peuples uiaiitimcs. ils lotit dériver le mot vende du sanskrit und, en latin unda, en ûnuois vmna, l'eau; ou bien encore du mot vedi par lequel

ÎO Ll MONDI SUYI.

les poèmes orphiques désignent l'élément humide; dé sorte que les Venèdes seraient les hommes de l'eau, les navigateurs : ce qui rappelle le titre de rois de te mer que se donnaient les Scandinaves, et celui de Peloges que portaient les premiers Grecs. Or les Pelages et les Scandinaves sont précisément les deux peuples avec lesquels les premiers Venèdes paraissent avoir le plus d'affinité.

Quelle que soit celle d'entre ces hypothèses que le lecteur adopte, j'arrive à la conclusion, qui est que les plus anciens autochtones connus de la Slavie furent les Vendes, et que parmi les peuples nombreux et divers connus sous ce nom général, celui que l'histoire mentionne avant tous les autres, c'est le peuple vende de l'Adriatique; d'où il suit assez naturellement que ce peuple est la souche, le point de départ de la race veude ou slavone tout entière. Je n'ignore pas que j'ai ici contre moi M. Cbafarjik et les archéologues russes, qui cherchent en Pologne et en Russie, sur l'Elbe, la Vistule et le Don, en un mot entre les Karpatbes et la Baltique , le berceau des Slaves. Cependant la présence des Slaves avant Jésus-Christ dans les provinces illyriennes et sur le Danube, se prouve par une foule de noms de lieux , de fleuves et de montagnes, qui portent évidemment une empreinte slave. On pourrait citer un grand nombre de villes antiques, comme Bylasora, Calybé, Budva, Bora, Oseriates, Labutsa, Vodas, Vedriana, qui n'ont de signification bien claire qu'en langue slavone. Une cité considéra*

CNIT* PRIHITIVZ M LÀ RACE SLAVI. S4

Me de Macédoine s'appelait Serbitsa. Dans Ptolémée, Serbinnm est le nom dune autre ville de Pannonie, qae la table de Pcutinger appelle Servitium. Sur cette même table une colonie de Sarmatœ limigantes est désignée par le nom de Bersovia, dans la partie de la Hongrie actuellement appelée Banat, et où une rivière porte encore le nom de Berzava. Ce dernier nom est porté jusqu'à présent par quantité de petites rivières et de villages en Slovakie , en Bohème et en Russie. Le géographe Guido de Ravennc, copiant les antiques cartes romaines , fait couler à travers la Pannonie la rivière de Bustricius, en slavon Bystritsa , la rapide, mot qui est à peu près synonyme de Berzava.

Enfin pour dernière réponse à ceux de nos érudits routiniers qui s'obstinent à voir des Celtes dans les premiers Veuètes de la Venétie, nous alléguerons l'autorité de Polybe qui distinguait déjà expressément sur l'Adriatique les deux races des vainqueurs et des vaincus. « Les Venètes qui sont les Autochtones de ces contrées,... dit-il, se distinguent des Gaulois par la langue. » Ces Autochtones vaincus de H lly rie, parlant une langue non gauloise , et encore moins latine ou grecque, de quelle race humaine, auraient-ils pu être, s'ils n* étaient pas Slaves?

A défaut de témoignages formels des auteurs de l'antiquité, le plus ancien des chroniqueurs slaves, le vénérable Nestor de Kiôv, nous présente positive* ment, à la lin du onzième siècle, les Russes comme originaires de l'Illyric, d'où ils auraient été refoulés

tt Ll M ONM 0LM*

vers le nord, et finalement rejetés au-delà des Karpathes par des conqaérauts vlaques ou latins et par les Celtes.

Des le commencement de sa chronique, Nestor énnméraut d'après Cedrenus, toutes les nations du monde, ajoute comme interprétation du mot Iliurik, celui de Slovène, pour montrer qu'il regardait les Slaves comme les plus anciens habitants de l'illyrie. Pour plus de clarté Nestor ajoute ailleurs : « Des soixante» doute peuples issus de Japhct, l'un s'appelait illyrico, c'est-à-dire slave. 11 habita longtemps sur les rives du Danube, les contrées qu'on appelle aujourd'hui Bulgarie et Hougrie. C'est de là que les Slaves se répandirent par toute la terre, et prirent différent* noms suivant les contrées où ils s'établirent. »

J'ai pris religieusement pour point de départ de toute l'archéologie slave ce passage de Nestor. C'est de œ texte que je partirai pour montrer dans le cour* de nos prochains tableaux, les origines et la naissance successive des quatre grandes nationalités illyro-serbe, bohème, polonaise et russe, qui forment, on le sait, les quatre faces du atavisme Mais avant tout, il ia^~ porte de présenter sous son véritable jour l'obscure efc curieuse époque des in\asions et de la domination gauloise parmi les Sla\es.

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