DE L'ACTION OPPOSÉE DU LATINISME ET DU CYRILLISME
SUR l'esprit SLAVE.
Quand la puissance lekhiie succéda à l'empire morave, il était naturel que la liturgie slave , alors persécutée partout , ue trouvât pas les Polonais très disposés à l'accueillir. Aussi ne cite-t-on que le seul évèché de Przemysl, en Galicie, qui rattache son origine aux disciples de saint Cyrille. Cependant* sous le règne de Boleslav- le- Brave, les Polonais ayant porté leurs armes conquérantes sur une grande partie de la Bohême et des provinces du ci-devant empira morave, c'est-à-dire parmi les néophytes de Méthode, il s ensuivit que le clergé et la liturgie slaves purent se répandre au sein de la Pologne et y organiser une sorte de résistance contre les progrès du latinisme. Plus d'un événement historique important pourrait être cité pour prouver la faveur dout les rites slaves jouissaient parmi la noblesse polonaise des premiers siècles. Enfin ce ne fut qu'en 1*248 que la Cour de Rome parvint à faire abolir eu Pologne les prescriptions grecques (cest-à dire d'origine cyrillique), relatives à l'observation du carême.
Quaut à l' apôtre national des Polonais et des Bo*»,
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hêmes, Voïtsiekh (saint Adalbert), il avait couvert la Slavie d'écoles latines. Ayant pour elles l'Allemagne et tout l'Occident, ces écoles prospérèrent. Mais les conquêtes du latinisme dans le monde slave n'en restèrent pas moins bornées aux deux nationalités bohème et polonaise. C'est ce que reconnaissent même les écrivains les plus zélés de l'Eglise latine. Ailemanni, dans son grand ouvrage des Calendaria ecclesiœ universœ, publié sous les auspices du Saint-Siège, a, au tome IV, un long chapitre intitulé : Bohemis et Polonis, non Dalmatis et Illyriis in 1er die lus si avo- latinus ri tus.
La Pologne avait hérité de l'empire morave, mais à titré de puissance latine ; comme telle , il lui fut impossible de se concilier les Slaves schismatiques. Il y eut scission. La position des premiers ducs de Pologne était d'ailleurs tellement précaire, qu'ils devaient, après leur élection, prêter serment de fidélité aux empereurs d'Allemagne. Cette dépendance les obligeait à subir toutes les exigences des Latins; la Pologne ne pouvait pas autrement se faire accepter comme puissance par l'Europe, qui ne voulait plus alors que des nations ou latines ou ennemies.
Il est facile , au dix-neuvième siècle , de condamner les Slaves orientaux pour s'être jetés dans le schisme ; mais si on réfléchissait à leur position vers la fin du neuvième siècle, on ne les accuserait pas avec tant d'amertume. L'acharnement de l'Allemagne les forçait alors, ou à se dénationaliser, ou à se tourner vers
la Grèce schismatique pour sauver leur patrie. Or on sait que chez les peuples encore primitifs il n'y a rien au-dessus de la patrie. Ce n'est pas que nous prétendions nier ici les calamités sans nombre déchaînées sur la race slave par le schisme. Le panslavisme catholique de Cyrille et de Méthode aurait amené les Slaves à être une des races les plus heureuses , les plus civilisées et les plus libres du monde. Jetée au contraire , par le schisme , hors de la position providentielle qui lui avait été faite dès l'origine, cette race tourna toute son énergie contre elle-même , et la lutte des deux Eglises ne tarda pas à se changer en une guerre politique désespérante. LLes Slaves schismatiques cherchèrent à opposer à la Pologne latine, le contre-poids d'une puissance qui put leur servir d'égide. De là le principe de croissance de la nationalité russe. Quant à ceux des Gréco-Slaves qui restaient catholiques tout en conservant la liturgie nationale cyrillique, ils tournèrent les yeux vers la Pologne comme vers leur protectrice naturelle. En effet , quoique latinisée , la noblesse polonaise conservait des instincts admirablement slaves; chaque fois que l'influence étrangère ne prédomina pas dans les conseils de son gouvernement, cette noblesse protégea avec amour l'Eglise grecque- unie, c'est-à-dire l'Eglise slave, contre le latinisme allemand. Hais dans les temps modernes les progrès de la Russie changèrent profondément la politique polonaise par rapport à l'Eglise slave; et cette Eglise antique fut tellement oubliée,
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qu'on a pu* dans les temps modernes, au concile de Bamosc, la faire passer pourtme innovation.
S'il en était ainsi des rites slaves eri Pologne, à pins forte raison peut-on en dire antant de la littérature créée par saint Cyrille. Au moment où cette littérature, à peine épanouie, réclamait encore les plus tendres soins , elle se trouva livrée an sarcasme des grands. Datas lé but de la faire plus vite oublier, et pour mieux séduire les peuples, les habiles missionnaires latins composaient , non pas dans la langue sacrée des Slaves * mais dans leur langue vulgaire, des homélies et des cantiques» comme l'hymne célèbre à la boga fodstca, qui porte jusqu'à ce jottr, en Allemagne , le nom de saint Adalbert , et le cantique bohêrtie Gotpodtne pom t/wj ny, également attribué à saint Vbitsiekh. Mail ces concessions forcées au génie indigène étaient de peu d'importance. Quant à leurs Nombreuses poésies païennes et à toutes les précieuses traditions de science populaire antérieures à leur conversion , les Slaves en furent impitoyablement dépouillés par les évéques et les moines venns de Rome. La langue indigène elle-même fut vouée au mépris et reléguée dans les basses classes. Tout s'impreignit de mœurs et d'idées étrangères.
Les historiens polonais prétendent qu'il n'y avait pas pour la Pologne d'alors de moyen de se civiliser «utrement que par les moines latins, qu'aux dixième t onzième siècles les églises et les couvents d' Occident étaient restés seuls dépositaires des beaux-arts et
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dé la science; qu'il fallait alors, nécessairement, abandonner l'éducation nationale an clergé latin; qu'en un mot, c'est l'étude de la langue et des idées latines qui ont créé la civilisation moderne. Tous ces raisonnements , je les admets comme vrais pour la France ; je les trouve faux, appliqués au monde slave. N'ayant jamais fait partie intégrante de l'empiré romain , les Slaves n'étaient pas comme les Francs et les autres peuples d'Occident, à moitié latinisés. Les Slaves avaient en outre leur langue sacrée et littéraire et leur liturgie approuvée par toute l'Eglise. Si cette liturgie se trouve empruntée à l'Eglise grecque, c'est que la race slavone elle-même a dans son génie des analogies frappantes avec le génie grec. En outre, loin que les couvents latins eussent réellement le monopole du savoir, Byzance était alors beaucoup plus éclairée qu'eux et pouvait verser sur les pays slaves des lumières bien plus vives qu'aucun peuple d'Occident. On peut dire que cette époque était le contraire de la nôtre , la barbarie régnait en Occident et la civilisation se défendait en Orient contre nos pères barbares. Puisqu'elle aspirait à représenter la race entière des Slaves, la Pologne aurait donc dû se tourner vers l'Orient et embrasser le rite religieux adopte par la majorité des Slaves. En agissant autrement , les chefs de la Pologne s'aliénèrent tous ceux des peuples de leur race qui voulurent rester fidèles aux institutions cyrilliques.
Le clergé latin installé par saiut Adalbert avait
reçu une organisation pareille à celle de X Allemagne. Il prélevait la dîme sur le peuple et forçait le paysan aux corvées pour le service des églises. N'étant pas habitués à ces charges , déjà plusieurs districts, sous Boleslav-le* Grand , avaient refusé la dime aux moines et relevé les autels des faux dieux. Il est vrai que Boleslav , qui faisait tout plier sous son épée , avait vite étouffé ces révoltes dans le sang. Hais quand le grand roi eut cessé de vivre, son timide successeur, Mieczyslav II, se trouva impuissant à poursuivre F œuvre de son père. Les Moraves et les Tchekhs se séparèrent de la Pologne. Enfin, la mort prématurée de Mieczyslav II, en 1 03 \ , acheva de désorganiser l'empire naissant. La reine-mère, Kyxa, Allemande d'origine; quoique odieuse à la nation , se fit donner la régence ; et afin de gouverner malgré le pays , elle détermina une coalition des pany ou des grands qui lui étaient favorables , avec les prêtres , la plupart étrangers, venus de la Bohème et de l'Allemagne. Cette coalition d'une noblesse de date récente et de création germanique , avec un clergé aux mœurs également étrangères, excita dans le peuple , inaccoutumé à ce double joug , une réaction furieuse, Kyxa, épouvantée, s'enfuit en Allemagne avec son fils et toute sa cour. 11 en résulta une horrible anarchie. La czemia , ou la classe noire, c està-dirc opprimée des paysans, que les pany, de concert avec les prêtres, espéraient soumettre au système germanique du servage , la czeïnia se mit à brûler h s églises en même temps que les châteaux , à égorger
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nobles et prêtres , et croyant par là échapper à la servitude, releva partout les autels des idoles. Ce fut alors que les bibliothèques des bénédictins appelés de France par Boleslav, que les chartes et codes de lois de ce souverain , que toutes les archives de la nation disparurent dans les flammes des palais et des couvents. Ainsi , après un régne officiel et absolu de soixante-dix ans, l'Eglise latine succombait en Pologne, pour n'avoir pas su s'y rendre populaire : et faute de savoir séparer l'esprit de la religion des passions de ses ministres , le peuple , dans son délire retournait au paganisme. Un si monstrueux événement serait-il arrivé si, au lieu de rites latins et de prêtres étrangers , avides de dîmes plus que de bonnes œuvres, la Pologne avait eu les rites slaves , et pour desservants de ses églises les disciples de saint Cyrille? Je laisse au lecteur le soin de juger.
Quoiqu'il en soit, témoins d'une telle anarchie, les Slaves orientaux ou non latins durent naturellement chercher leur appui ailleurs qu'en Pologne; il fallait qu'un élément, une force nouvelle vint faire contrepoids à la puissance trop latine du polonisme. L'avenir de la race slave l'exigeait impérieusement. Aussi ) eut-il effort en même temps sur deux points opposés, en llussie et en lilyrie, pour faire naître ce contrepoids. Les deux nationalités nouvelles des Busses et des illyro-Serbes eurent exactement le même principe d'existence, malgré toutes leurs disparités d* caractère et d' organisation.
JMS U MONM SLÀVI.
Ort ne saurait ttop s'étonner de la différence qne là liturgie, les études et la langue latines établirent entre les Slaves d'Occident et les Slaves orientaux. Durant tout le moyen-âge, la Pologne n'a presque pas eu de littérature nationale ; tandis que, depuis le neuvième siècle, les Slaves orientaux d'îllyrie et de Russie n'ont jamais cessé d'écrire en slave leurs chroniques et tous leur» actes.
L'htftttitte nous montre qu'au moment même où une école littéraire toute latine se constituait en Pologne, ♦ért la fin du dixième siècle, chez les llly riens, au contraire, et chez les Bulgares, l'école nationale de Cyrille et de Méthode se développait au point de faire naître titic époque littéraire vraimeht brillante, et qui a laissé d* irtl périssables souvenirs.
Sans doute la question de l'orthodoxie chréliètine n'était pour rien dans l'adoption de la messe latine par les chefs polonais, puisque, comme f avaient constituée ses deux fondateurs, l'Église slave était en harmonie parfaite avec l'Église universelle ou catholique. Cette situation assurait à la race slave la paix religieuse ad dedans, et les sympathies de toute la chrétienté au dehors; en même temps que l'usage d'une liturgie et d'une langue sacrée, la môme pour tous les peuples slaves, garantissait à la race entière une civilisation indigène, et une indépendance qui devait surpasser celle de toutes les autres races humaines. Le schisme d'Orient a détruit toutes ces magnifiques espérances. Mais la faute en est principalement aux
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Blates latins du moyeh-àge, qui n'ont pas sa Comprendre que T Église cyrillique est la plus fidèle expression du slavisme en religion ; ils ont oublié qufc leurs premiers ancêtres chrétiens, avant saint Addlbert, faisaient partie de la grande Croatie ou de rempire tnorave, et professaient par conséquent les rites de saint Cyrille. La Pologne du dixième siècle, en étouffant dans sou sein le cyrillisme, et en se faisant exclusivement latine, obéit à des inspirations toutes politiques : elle céda à des considérations â'alliatite militaire avec l'Occident, alliance qui, sans dodte, assurait pour des siècles aux Polonais là domination sur les autres Slaves, mais à des conditions fatales pou r tôtts . Ayant été destiuée par la Providence à forme* Vanneau intermédiaire entre les deux empires, le* detifc civilisations d'Orient et d'Occident, la rfcce slave, même après la dissoltltioh de sott Unité première, tt'fc jamais pu perdre entièrement de vue sa destination sociale. C'est pourquoi Ton voit deux grandes influences se partager constamment le monde slave : Tune vient d'Orient , elle est mongole ou grecque, c'est-à-dire destructive ou salutaire; l'autre Vient d'Occident, elle est allemande ou française, c est-à-dih; fatale ou libératrice. L'histoire entière des Slaves n'offre que le tableau du combat entre les deux influences de l'idée grecque et de l'idée polonaise associée aux idées de la France. Le monde est en paix ou s'agite selon que ces deux idées marchent de front et amies, ou qu'elles se séparent et s'isolent.
Quand ils se retirent derrière leurs lignes de défense, ces deux grands partis slaves traceut alors entre eux une limite de démarcation qui, partant des monts Ourals en Asie, traverse les stepes et la Russie par le milieu, coupe pour ainsi dire moralement Moscou en deux moitiés, et, se rabattant par la Galicie sur l'Autriche, va se perdre entre Vienne et Belgrad. Tout ce qui est au nord et à l'ouest de cette ligne appartient à l'influence gallo-polonaise; tout ce qui est au sud et à Test vit encore aujourd'hui sur un fond d'idées grecques, que la Pologne est plus d'une fois parvenue à entamer, mais qui, en s' unissant intimement à l'esprit indigène, a fini par l'emporter, et réagit aujourd'hui contre le latinisme sur toute l'étendue du monde slave. On peut dire que le génie de la Pologne se pose dans la SI a vie, en face du génie grec, comme un antagoniste éternel, nécessaire. Toute l'histoire slave serait comme un corps inanimé sans l'action permanente de ces deux éléments, que je désigne ici, pour plus de clarté, sous les noms de polonisme et d'hellénisme. Séparés, ils mettent aussitôt tout le monde slave en anarchie ; réunis, ils forment pour les Slaves comme les deux pôles du monde moral, comme les deux roues du char, sur lequel la race slave est portée à travers les siècles vers la liberté et la civilisation.
L'hellénisme rattache à l'Europe tous les Slaves de lu mer Moire; sans cet élément, entré dès l'origine daus leur système religieux et politique, et qui, par sa vitalité intérieure, contiuue d'agir et de les pousser
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aa progrès, sans le souffle hellénique, ces Slaves d'Orient, débordés de toutes paris, écrasés par les hordes raougoles, tatares, turques, seraient devenus irrémédiablement la proie de la barbarie. De même le polonisme empêche les Slaves du nord de s'absorber dans l'inertie et le matérialisme mongols, il secoue la léthargie des Busses et tient en échec l'autocratie, en même temps que d'un autre côté il fait face à l'Allemagne, et rattache au monde slave toutes ces peuplades slavones à demi germanisées, qui, sans l'excitation de la littérature polonaise, achèveraient d'oublier leur origine. C'est ainsi que le génie de la Pologne, même chargé de chaînes, même au milieu des supplices, continue d'être émancipateur. Il y a pourtant un fait que les Polonais n'ont pas assez remarqué : c'est que la décadence de leur république a constamment marché du même pas que la spoliation de cette Eglise et de ce peuple de Grecs-Unis, qui, sous le nom deButhéniens, entretenait des relations de bienveillance entre la Pologne et la Bussie, et épargnait par sa neutralité amie des chocs violents aux deux empires. Mais les anciennes diètes de Pologne elles-mêmes avaient commencé de bonne heure à attaquer les disciples de saint Cyrille, et à encourager la désertion dans les rangs des Grecs -Unis, en décernant les plus grands privilèges à ceux d'entre eux qui se faisaient latins. Faut-il s'étonner que, suivant cet exemple, le tsar vainqueur emploie les mêmes mesures contre cette Eglise doublement martyre ?
S46 Ll MOUD! SLAVI.
Les honteuses persécutions russes contre Y Eglise greoo-*lave sont, dit-on, près d' amener enfin une franche réconciliation du peuple ruthénien avec la Pologne. 8i elle s opérait, cette réconciliation entra les enfants de saint Cyrille et les martyrs de Varsovie, ouvrirait pour la race slave une ère nouvelle. Ce qu'il y a de sûr, c'est que plus d'un signe annonce que le génie à la fois unitaire et émancipateur de Méthode est à la veille de se ranimer pour convoquer encore une fois ses Slaves chéris à la sainte union, et à la liberté qui en sera le prix. Dès le neuvième siècle, l'Église greco-slave avait déjà ee caractère d'émancipation des âmes, caractère contre lequel se levèrent alors tous les chrétiens latins, à l'exception pourtant de la papauté. H faudrait aujourd'hui que le Saint-Siège, fidèle à ses premiers instincts, relevât hardiment cette Eglise oubliée, dédaignée par l'Occident, persécutée avec acharnement par l'Orieut officiel, et qui, malgré ses revers, n'en est pas moins la seule Église qu'on puisse appeler slave. S'il n'était pas déjà trop tard, il faudrait qu'une main paissante sut la relever comme un drapeau de paix entre les deux mondes ; sinon, si elle succombe (ce qui semble inévitable) sous les coups de ses ennemis grecs et latins, si même elle ne regagne pas bientôt tout le terrain qu'elle a perdu, dans ce cas l'Orient schismatique, discipliné par la Russie, deviendra assez fort pour contraindre tous ceux des Slaves, qui sont encore latins, à se soumettre au schisme. Le monde slave, étant alors devenu tout entier schismatique, la scission entra
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l'Orient et ï Occident apparaîtra plus flagrante que jamais, et une lutte inhumaine, horrible, s'engagera entre les Orientaux fanatisés, mais unis, et les Latins, supérieurs en lumières , mais irrémédiablement divisés.
Tous ces malheurs seraient évités par l'adoption d'nn principe mixte, qui, comme l'église grecque unie» appartiendrait en même temps aux deux campa. A défaut d'une propagande religieuse absente, les Slavistes actuels s'efforcent d'établir une réciprocité intellectuelle, capable de réunir dans le même symbole tous les esprits de leur race. Ce symbole, je conçois qu'où rêve de lui donner une couleur nouvelle, deq formes plus philosophiques peut-être qu'à 1* originel mais je ne crois pas que sa base puisse jamais ètrq autre que celle que lui donnèrent Cyrille et Méthode, J'entends bien des lecteurs me demander si je prétendrais dire par là que les Slaves Iqtins doivent embrasser la liturgie slavone? Une telle interprétation serait loin de ma pensée. Les consciences sauront bien s uni? malgré des rites divers. En effet, les rites ne consti-» tuent aucun dogme : les rites sont des voiles jetés au* tour de l'autel, mais que l'esprit de chaque siècle agite et colore suivant ses besoins. Ainsi le même génie qui créa autrefois les rites slaves , pourra bien dans un avenir prochain les détruire , sans être le moins du moude inconséquent avec son point de départ. Vais cet esprit moitié oriental et moitié occidental, cet esr prit que j'appellerai l'esprit religieux des Slaves f
malheur à tout Slave, latin ou grec, qui refuserait de lui obéir ! Cet esprit conciliateur pousse en religion à l'union des deux églises; dans la civilisation, il veut l'union politique de l'Orient et de l'Occident; dans la législation , il cherche à mettre d'accord la liberté moderne avec les mœurs de famille et d'égalité primitives; dans la philosophie enfin, l'esprit slave, suivant nous , rêve de revendiquer les droits de la nature et. de l'instinct populaire contre une logique orgueilleuse qui peut tout détruire, mais qui ne peut rien créer dans l'ordre moral et religieux.
Malheureusement cet esprit de conciliation qui est le fond des tendances slaves , s' étant trouvé exclu de la religion par les anciens prélats polonais, et encore davantage par les Busses actuels, il en est résulté que le latinisme et le schisme ont entassé entre eux des montagnes de préjugés haineux , qui ont amené d'abord la déchéance, et enfin une destruction déjà presque totale de l'église grecque-unie. De là naissent les prétentions de la Russie à une orthodoxie exclusive; de là le titre de catholique qu'elle se donne, et l'étrange espérance de faire un jour de la Moscovie le centre de la catholicité. Garantis contre ces illusions, les Slaves latins sacrifient à d'autres chimères : séduits par la civilisation allemande ou française, ils méconnaissent les vrais besoins de leur pays, cessent pour ainsi dire d'être Slaves , et se trouvent en conséquence abandonnés par leurs frères orientaux, qui composent, quoiqu'on dise , l'énorme majorité de la race.
De tels faits ne prouvent-ils pas la nécessité de poser la question des nationalités slaves en dehors de toute acception d' église et de communion religieuse? Sous ce rapport , les Slaves ont été conduits à leur insu, et sans lavoir cherché, au même point où la philosophie a fait arriver, après de grands efforts, les nations les plus civilisées. 11 n'y a donc plus aujourd'hui de pays en Europe où le progrès social puisse continuer autrement qu'en mettant hors de cause toutes les querelles théologiques. Je suis loin d'en conclure que la raison humaine doive être dans l'avenir sécularisée. Je crois bien plutôt que la mission de l'incrédulité <st du scepticisme est finie. Loin que l'humanité puisse jamais se passer de religion , elle en aura, j'espère, de plus en plus besoin. Mais c'est pour cela même que le bon sens des peuples ne veut plus d'entraves dans les rapports intimes de la créature avec son Dieu. C'est pour cela qu'on repousse les religions d'état et les églises officielles, pour ne plus admettre que la grande religion de la croix, c'est-àdire de l'amour et de la fraternité universelle.
Appliqués aux tendances slaves actuelles, ces principes doivent nous faire conclure que le panslavisme de l'avenir ne peut plus répéter complètement celui de (.vrille et de Méthode. La race slave avait reçu de ces deux saints illuminateurs une même langue littéraire, une liturgie et une église la même pour tous. Os germes précieux d'unité littéraire et religieuse ont été perdus sans retour. Toutefois il est une unité, à la-
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quelle les Slaves peuvent encore atteindre : c'est l'unité de te civilisation , par l'harmonie des idées politiques des divers peuples slaves. Sans doute pour amener cette harmonie , il faut de grandes réformes dans toutes les branches de la vie sociale. Hais ces réformes, on ne doit pas désespérer de les conquérir, puisque chez tous les peuples slaves on retrouve plus qp moins les mêmes mœurs, les mêmes instincts , les naines désirs. A la condition de ne plus s'appuyer sur apcuuie église, sur aucune liturgie nationale, mais 4' accepter au contraire toutes les églises et toutes les liturgies; à la condition d'être purement philosophique et cosmopolite dans ses réformes , la race slave peut se régénérer rapidement, et retrouver l'unité perdue de sa civilisation.