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par une série de modifications dont on peut suivre la filière : Zagrabia, Agrabia, A^rambia, Agramb, Agram. La gare d^Agram est entourée d'une foulo nombreuse, qui semble attendre quelqu'un ou quelque chose. Je jetle sur elle un coup d'œil rapide, et ma première impression n'a certes rien de désagréable. Les femmes sont vêtues à la dernière mode de Paris, avec une simplicité élégante qui fait honneur à leur bon goût : cheveux noirs, yeux noirs, taille bien prise et que ne dissimule chez les jeunes filles ni écharpe ui mantelet; léger chapeau de paille d'Italie, bien préférables à nos modèles i)arisiens. Le type des hommes est mâle et fier : tous portent la moustache slave, la redingote à bran lebourgs que les Tchèques et les Polonais nomment czamara. Je remarque l'absence complète de cette coiffure odieuse que les Allemands appellent vulgairement c\jlindei\ et qui est regardée jjar les Slaves comme le symbole de la gerinanisalion. Je n'exagère rien. Il est aussi ridicule de se montrer à Agram avec le cylinder^ qu'il le serait de circuler chez nous avec un chapeau de mousquetaire. Après deux jours de séjour, j'ai dû, avec grand plaisir du reste, abandonner un chapeau gibus qui avait le privilège d'attirer sur moi les lazzi des gamins.
Cela peut sembler singulier au premier abord, mais s'explique aisément : le cylindre, chez les Croates comme chez les Tchèques ou les Polonais, n'est pas une coiffure nationale ; ceux qui l'ont apporté chez eux étaient des employés viennois ou autres, qui venaient dans le but avoué de détruire leur nationa-
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lité, et qui ont laissé le plus détestable souvenir. De là une association d'idées un peu puérile peut-être, mais qu'il faut savoir comprendre et même respecter. Dans la Serbie au contraire, à Belgrade, où la bureaucratie autrichienne n'a jamais fonctionné, le même chapeau est regardé comme le symbole de la civihsation européenne, et le moindre bourgeois tient à honneur de s'en parer. Ces détails sont bons à noter. Quant aux hommes du peuple, leur costume, dont la toile fait en grande partie les frais, est fort agréable à l'œil. Un mouchoir rouge et une ceinture rouge tranchent sur les vêtements blancs des femmes, et en égaient la simplicité. On sent à les voir qu'on a devant soi une race forte et saine, a rod silni i zdrav, » comme l'a dit un poëte national. Je cherche en vain dans le costume, dans la démarche, quelque trace de cette barbarie que nous attribuons si librement aux Croates. Le malheur est qu'on les rend en général responsables des méfaits commis jadis à Venise et ailleurs par les soldats confinaires sous les ordres des Haynau et des Radetzky. Ces soldats, il est vrai, étaient de même race que les Croates; mais on ne devrait pas oublier qu'élevés en dehors de toute vie civile, guidés par des chefs dont le nom est encore prononcé avec horreur, ils n'ont pu engager dans leurs méfaits l'honneur d'un peuple tout entier. Les Slaves, en général, sont peu en faveur parmi nous : pour beaucoup de gens. Croate est synonyme de soudard, Bohême de Tsigane, Bulgare de brute, Russe de Cosaque, Cosaque de Tartare, Polonais de... Je ne
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veux point rappeler un proverbe dont je n ai jamais eu occasion de vérifier la raison d'être. Je tiens seulement à constater combien sont injustes, en général, nos préjugés à legard des Slaves. En cherchant bien, on eu trouve la cause dans l'ignorance où nous sommes de leurs mœurs et de leur histoire, dans les petits mensonges que l'ambition germanique sait si adroitement propager. Ecraser les Slaves sur leur terrain, les faire mépriser, haïr même à l'étranger, c'est là une bonne tactique; les Allemands y manquent d'autant moins qu'ils nous savent prêts à les croire sur parole.
Qu'attendait donc cette foule impatiente, qui grossissait de minute en minute autour de la gare? Un quart d'heure après le train que je venais de quitter, devait arriver le convoi de Sissek, amenant les Serbes venus de Belgrade pour assister à la solennité du lendemain, et le protecteur de l'Académie, son fondateur véritable, Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo (Slavonie). Bien que mettant pour la première fois le pied ca Ci'oatie, j'étais assez au courant des affaires du pays pour savoir ce que voulait dire la présence des Serbes à Agram, et connaître la légitime popularité qui s'attache au nom de Mgr Strossmayer. D'heureuses circonstances m'avaient mis en rapport avec cetéminent prélat, et je savais tout ce que lui doivent les Slaves du sud. Né en 1815 à Osiek (Esseg), tour à tour professeur à Diakovo, à Pesth et à Vienne, Mgr Stj-ossmayer avait dû à sa profonde érudition théologiqqe le rare honneur d'arriver à l'âge de
trente-trois ans au siège épiscopal de Diakovo. Cet évêché, qui porte à la chancellerie i*omaiue le titre (ïepiscopatus sirmiensis et bosniensis, étend sa. iuvidktion sur la Slavonie, la Bosnie et même la principauté de Serbie. Il assure à celui qui en est investi une vaste influence; de larges revenus y sont attachés. Depuis vingt ans qu'il l'occupe, Mgr Strossmayer, lîdèle à sa devise : « Sve za vieru a za domovinu » (tout pour la foi et la patrie), s'est consacré tout entier au troupeau qui lui était confié. Le Gouvernement autrichien s'était, en général, peu occupé de rinstruction du peuple en Slavonie. Mgr Strossmayer a employé à la développer la plus grande partie de sa fortune. A encourager les maîtres, à entretenir les étudiants dans les universités, à imprimer à ses frais des livres utiles, à fonder des œuvres de bienfaisance^ il n a pas, dit-on, dans l'espace de vingt ans, consacré moins d'un million. Catholique ardent, mais éclairé, personne n'a autant contribué que lui à faire disparaître les préjugés qui séparaient jadis les Serbes orthodoxes des Croates latins; son nom, à Belgrade, est prononcé avec autant de vénération qu'à Agram. Dans ces dernières années, les événements politiques ont encore augmenté sa popularité. Appelé par sa haute position à la diète d'Agram, Mgr Strossmayer n'a cessé de défendre les droits séculaires de sa patrie contre les empiétements des Magyares. Son attitude énergique lui valut au printemps dernier un exil de quelques mois : le Gouvernement Tinvita courtoisement à aller visiter T^xposition universelle. On espé-
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rait.qu^eu son absence la diète se montrerait pins .raitable. Il n*en fut rien; la diète persista dans son altitude. On comprend maintenant avec quelle sympalliie la ville d'.Agram devait attendre l'éminent prélat auquel tant de services ont valu le double titre de ^iécène slave et de premier fils de la nation prvi sin mroda. Je pris de grand cœur part aux zivio (vivat) qui accueillirent son arrivée Los hôtes serbes ne furent pas moins fêtés. Ce fut du reste la seule manifestation publique dont j'ai été témoin à Agram, le Gouvernement ayant défendu toute espèce de félc en dehors de la solennité académique.
Ou sera peut-être étonné d'apprendre que les liôtels d' Agram valent ceux de tous les pays civilisés, et qu'ils n'ont rien de commun avec ces auberges plus ou moins immondes, que M. de Gustine a décrites dans son Voyage en Russie. Rien ne manquait dans ^elui où je descendis, pas même les sonnettes électriques. Et cependant, si vous consultez les Allemands devienne et les Ilalianlsslmi de Trieste, vous en trouverez qui vous diront gravement : « N'allez point à Agrara, vous y seriez assassiné. On y déteste les étrangers et surtout les Français. » Par respect pour la vérité, je tiens à déclarer que j'ai été beaucoup
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moias assassiné à Âgram que dans tel ou tel hôtel de Trieste ou de Vienne, dont je tairai le nom. Que voulez-vous? Ces Croates sont si barbares. Ils ne connaissent pas encore Tart d'égorger honnêtement le voyageur! Cela leur viendra peut-être avec la civilisation. Pour Tarliste curieux de pittoresque, de monuments, de belles galeries, Agram est une ville peu intéressante, et qu une journée suffît à visiter. Mais pour l'obsenateur qui, sachant déjà l'histoire et la langue du pays, vient y chercher autre chose que des impressions d'art, peu de villes offrent un sujet d'études plus vaste et plus attrayant. J'y ai passé près de trois semaines, et elles m'ont paru courtes. J'ai recueilli peu de chose au point de vue descriptif, mais j'ai beaucoup appris sur le rôle moral et politique que joue Agram, d'une part chez le peuple jougo-slave, et de laulre dans l'empire autrichien. Pas plus que le» gens, il lie faut juger les villes sur le seul aspect- Agram, au premier abord, fait l'eftet d'un grand village; la plupart des maisons, dans la basse ville, n'ont qu'un rez-de-chaussée, et, dans la haute ville, elles atteignent rarement deux étages. Toutes sont ornées de volets verts presque toujours fermés en été, ce qui donne à la ville un aspect mélancolique; les palais, les hôtels sont rares et ne se font point remarquer par le luxe de l'architecture. Les rues principales aboutissent h une place immense qui porte le nom du ban Jellachich. Au milieu de cette place s'élève \i statue équestre du fameux général : il brandit uu( épée et semble montrer à ses fidèles Ci'oales le chemii
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le la Hongrie. Sur le piédestal se lit cette simple iiissriplion :