LF. MONDE SLAVE. — AGRÂM ET LES CROATES
sache quelles nobles idées cette langue peut exprimer au besoin. Est-ce que les Magyares n'ont pas leur Université à Pestli? Est-ce qu'il n*y a pas à Agram une Ecole de droit? Est-ce que dans les gymnases de Varazdin, d'Agram, de Fiume, d'Osiek, de Belgrade, etc., renseignement secondaire ne se donne pas enlani ^n ationale? J^ai assisté, à Agram, à des examens de maturité (ispiti zrelostij qui correspondent à notre baccalauréat et en dépassent peut-être la portée. Je n'ai point remarqué qu'on y traitât la science autrement qu en France et en Allemagne. Je ne sache poli, t que la civilisation ait reculé en Croatie, depuis que ridiome national a remplacé, dans renseignement secoudaire, les langues latine ou allemande.
La langue allemande est assez belle pour se faire aimer de ceux qui Totudioul librement : du moment oh elle s'impose, elle devient oppressive (zwancjsprachc)^ elle se rend odieuse et intolérable. On a vu des étu* diants slaves, par une panglauto ironie, envoyer des adresses au tsar pour lui demauder la fondation d'Universités slaves dans son Empire. Le Gouvernement autrichien sert mal l'Allemagne, et se fait tort à'iuimême, en résistant aux légitimes réclamations des Croates : j'ai dit leurs griefs, et ils sont assez nombreux. Ce n'est pas eu refusant justice sur le terrain moral, qu'on peut préparer une conciliation sur le terrain fjolitique.
Agrain et Belgrade sont actuellement les deux pôles, les deux (oycrs du monde jougo-slavc. Agram, capitale du rovaumc triunitairo, est le centre de résistance (les Slaves d'Autriche contre les Magyares et les Ita- Tkmis. Belgrade, capitale de la principauté serbe, est le centre d'action des Serbes contre la Turquie. Entré ces deux villes sœurs, la Save sert de trait-d'union : elle passe au pied d'Agram dont elle baignait autrefois les remparts, devient naviguable à Sissek, puis descend eu ligne droite jusqu'au Danube, et le rencontre au pied de la colline où s élève Belgrade. D'ans la belle saison, un bateau à vapenr part ton les les semaines de Sissek, et descend à Belgrade en trente six heures. Mais quand la Save a trop ou trop peu d'eau, ce qui arrive à tous les fleuves rectilignes, le chemin le plus court entre les deux cités n'est pas précisément la ligne droite. 11 faut remonter en chemin àe fet ^
Pesth, et prendre le Danube ou la ligne de Temesvar et Bazias; ce trajet est trois ou quatre fois plus long que le chemin direct, bien plus court cependant que ne serait un voyage à travers les plaines poudreuses de la frontière militaire.
Quand je quittai Agram, le 12 août 1867, la Save était encore navigable, et je pus m'épargner un détour pénible et dispendieux. D'Agram à Sissek le chemin de fer met environ une heure et demie; il traverse une vaste plaine, semée de blé et de maïs, et plantée par endroits, de chênaies qui s'ouvrent en larges clairières. La nuit, ces clairières sont illuminées par les feux qu'allume le berger croate; il fait pâturer ses bêtes jusqu'au matin, et le jour,- elles rentrent à Tétàble. Le paysage est mélancolique et monotone, Sissek, que nous atteignons bientôt, est une petite ville de huit mille habitants. Sa position est fort importante. Tête de ligue du chemin de fer croate, elle est bâtie presque à l'embouchure de la Kulpa et de la Save, et son port est le point de départ de la navigation sur ces deux rivières. La Kulpa sert de frontière à la Croatie proprement dite, et à la frontière militaire. Une partie de la ville appartient à l'Etat croate, Taulre à la frontière, ciml Sissek^ m ilitar Sissek. Les Romains, bons connaisseurs, avaient déjà un fort en cet endroit : des fouilles récentes ont mis à découvert des débris c'e murs, des fragments de briques, des médailles. Le grand commerce de Sissek consiste surtout en bois de chêne, brut ou travaillé. On l'expédie par le chemin de fer, à Vienne, à Trieste : une compagnie fran-
çaise ea envoie de grandes quantités à Marseille. La Save, dans laquelle on entre presque au sortir de Sissek, bien que simple affluent du Danube, peut compter parmi les grands fleuves de l'Europe. Son parcours, navigable entre Sissek et Belgrade, n'est guère moindre que celui de l'Elbe entre Dresde et Hambourg. Son bassin est purement slave. Elle prend sa source au mont Trigla'V (Terglou), dans le pays slo- Tène, elle vient finir dans le pays serbe : Slovènes, Croates et Serbes l'appellent, avec raison, notre Sava^ et leurs chansons populaires la célèbrent comme un fleuve national. Mais ce fleuve est loin encore de rendre aux peuples de ses rives tous les services qu'ils en pourraient attendre. L'unité physique, je dirais presque morale, que la nature avait donnée à son bassin, lui a été enlevée par les circonstances politiques, et n'est, pour les Jougo-Slaves, qu'un rêve d'avenir, l^ne partie de la Save appartient à cette contrée, que M. de Beust a récemment découverte sous le nom de Transleithanie; une autre à la Croatie; une autre aux confins militaires, à l'empire ottoman, à la principauté de Serbie. Le peuple slave, morcelé comme le bassin de sou fleuve, ne peut, on le comprend, exploiter ce gi'and chemin que la nature lui a donné. Loin d'être ^û lien, la Save devient, aux mains des gouvernements turc et autrichien, une barrière, une sorte de muraille chinoise, destinée à empêcher autant que possible les communications des peux)les. La compagnie du Lloyd autrichien, qui exploite la navigation de ^^ Save, me paraît avoir parfaitement compris les
intérèls turcs et autrichiens, si j'en juge par le peu de soins qu'elle met à servir ceux des riverains et des voyageui's. Deux ou trois faits permettront d'en juger.
La monnaie autrichienne, comme on le sait ou plutôt comme on devrait le savoir chez nous, consiste en petits chiffons polyglottes, fort sales, fort désagréables à manier, et qui pis est, soumis par l'agio à des variations quotidiennes qui exposent parfois l'étranger à de singuliers ennuis. Vous voulez aller, je suppose, de Vienne à Paris; le prix de la place est de 50 florins. Vous arrivez au guichet avec vos 50 florins, on vous en réclame 65, attendu que le papier est eu ce moment à 30 G au-dessous du pair; si par malheur le train est sur le point de parlir, vous le manquez. Arrivé à la •frontiiTC autrichienne, le papier subit au change une nouvelle dépréciation. Le plus sage est donc d'en prendre aussi peu que possible. Pénétré de ce principe, j'avais, pendant mon séjour à Agram et à Sissek, écliangé tout mon papier contre des ducats d'or. Je me présente au bureau du Lloyd, je demande une première pour Belgrade et offre en payement mes ducats. Je ne puis les accepter, me répond l'employé, je ne sais quelle est la valeur de l'or, donnez-moi du papier.
Ainsi, réduit avec mon or à une complète indigence, j'allais rester à Sissek sans l'obligeance d'un ami, qui voulut bien me prêter quelques-uns des précieux chiffons. Je demande un billet pour Belgrade, on m'en donne un pourSemliu. Or, Belgrade est situé sur la rive droite de la Save, avant Semlin qui se trouve sur le
BELGâADE El' LES SEltBES. 71
)aiiube. J'eu fais robservatioii. Fort bien, me répond 'employé, mais à Semlin vous aurez le droit de i"eprendre, ea payant, le bateau local qui fait le service de Belgrade : si nous louchons trop tard à Semlin, vous eu serez quitte pour coucher dans cette ville. On verra plus loin pourquoi le Lloyd vous impose ce supplément de trajet plus ou moins vexatoire.
Enfin, nous voilà à bord de YAryo^ c'est le nom poétique de notre vapeur. « Nous allons faire le voyage des Argonautes, » me dit un docteur allemand avec qui jemesuis lié la veille, et qui a passé une partie de la nuit à me réciter du Gœthe et même de THomère dans le texte original. Chacun s'installe, je parcours le bâtiment de haut en bas, de long en large, curieux d'en étudier l'aménagement, curieux surtout de lire les inscriptions polyglottes dont il ne peut manquer d'être orné. J'ai toujours été, surtout en voyage, grand fureteur d'enseignes, comme les Allemands dont parle Molière. Une chose me frappe, c'est l'absence de toute inscription en langue serbe ou croate ("c'est tout un)*
Au milieu du bâtiment, au-dessus de la ligne qui séjjare la première et la seconde classe, je lis en franl'ais une inscription fort polie, qui défend aux voyageurs de passer dans la première sans payer un supplément. La même défense est renouvelée en allemand ^^ en magyare. On n'a oublié que la langue de la Save, la langue des passagers, le serbe-croate. « Toth (mbernem ember, l'homme slave n'est pas un homme » ilit le proverbe magyare. Ce petit détail en démontre une fois de plus la vérité. Pour moi qui n'étais ni
Serbe, ni Croate, je me sentis pourtant blessé au vi par ce manque de tact et je résolus de m'en venger. L'occasion s'en présenta bientôt. J'allai à l'avant du bateau lier conversation avec un raïah bosniaque; je le ramenai tout en causant à la stalle des premières et le Qs asseoir à côté de moi. Au bout d'environ une demi-heure, le capitaine arrive, et de son allemand le Xjlus rauque, invite mon Bosniaque à retourner (Voù il était venu. Le raïah ne comprend pas et reste à sa place: « Capitaine, dis -je en allemand, ce brave homme a certainement le droit de rester ici : le règlement que vous affichez en français, en allemand et en magyare, ne regarde évidemment que les Français, les Allemands et les Magyares; il n'est pas fait pout les Serbes. Cependant, si vous jugez convenable, je me ferai, quoique Français, un grand plaisir de vous servir d'interprète. » Le capitaine s'en alla en grommelant, fort étonné de voir nn étranger donnet à sa Compagnie une leçon de savoir-vivre. Je croirf pouvoir affirmer, sans vanité, qu'il n'eut pas les rieurs de son côté. J'insiste à dessein sur ce détail, il peut paraître puéril, mais c'est dans les petits faits de ce genre qu'on trouve l'explication de bien des mouvements politiques. On les interprète chez nous comme on peut, on fait intervenir h tous propos les roubles et les agents russes: c'est fort commode; mais pour qui étudie les choses de près, il y a de petites vexations, des griefs infimes qui s'accumulent en silence dans le cœur des peuples, et font éclater un beau jour des haines d'autant plus terribles qu'elles sont restées
plus longtemps concentrées. Le grand art de la displomatie devrait être d'étudier et de découvrir ces ferments de révolution qui couvent lentement dans le cœur des peuples ; mais ce n'est pas dans les salons de Vienne ou de Pesth qu'on peut en constater l'existence.
Autre avantage de la Compagnie austro-magyare. Non contente de vous mener à Semlin, quand vous Toulez aller à Belgrade, elle a soin de ne déposer ses voyageurs sur aucun point de la côte serbe. On passe devant l'importante ville serbe de Schabats sans y débarquer. Du reste, on ne peut même pas traverser la Save sans montrer un passe-port ou une permission ad hoc aux soldats qui gardent la rive. N'avais-je pas raison de dire que dans ces conditions le fleuve n'est pas un lien, mais une barrière ?
Au départ de Sissek, la Save coule d'abord entre deux plaines, cachées le plus souvent par les saules du rivage. Quelques moulins flottants sur l'eau, quelques villages de loin en loin rappellent que le pays est habité. Les villages sont d'un aspect assez misérable ; les faisons, basses, crépiesde chaux, et couvertes de maïs. Jusqu'à Semlin, la rive autrichienne n'est qu'une immense plaine. A Jassanovals on atteint la frontière turque : voici la Bosnie, avec ses collines verdoyantes étagées sans fin les unes derrière les autres, et formant le plus bel horizon que puisse souhaiter l'œil d'un peintre ou d'un poète. Admirable pays! Qu'en font les Osmanlis, et que n'en ferait point notre civilisation! Mais comment pourrait-elle franchir la
Save, gardée d*im côté parles wachthaus autrichiens, de Tauire [)ar les tchardaks des Musulmans. Les wachthaus sont des postes militaii*es, bâtis le long de la Save de distance en distance : le rez-de-chaussée est remplacé par des piliei*s en pierre de taille ; l'étage supérieur est habitué par les kaiserlicks. La Save capricieuse et mal endiguée inonde souvent ses rives. Aussi la plupart des villages voisins sont-ils bâtis sur pilotis. Il est curieux de voir d'immenses meules de blé ou de foin suspendues pour ainsi dire sur trois étais à huit ou dix pieds au-dessus du sol. Les tchardaks des bachi bouzouks répondent, sur la rive turque, aux wachthaus des Autrichiens. Ce sont des espèces de colombiers établis sur une forte pontife. Au balcon de ce colombier, le chef du poste fume gravement son chibouk ; en bas se promène un soldat au teint hâlé, coiffé d'un fez jadis rouge et d'une tunique jadis bleue. D'un air hébété il regarde glisser le vapeur et couler l'eau. A quoi pense-t-il ce pauvre diable venu peutêtre des plaines de Bagdad ou des montagnes du Liban ? Ne le lui demandez pas, il serait bien embarrassé de vous répondre. L'Autrichien là-bas, sur l'autre rive, a du moins, s'il est un peu naïf, une consolation^ celle de croire qu'il défend l*Europe contre les Turcs, uu h leur défaut, contre la peste. « Les officiers confi- Ucûres, me disait un mauvais plaisant, sont des oî&cicvsi do santé. »
Li\ nuit éclairée par une lune splendide prête un » Uuim^ élvunge à cette scenery de la Bosnie : la baïon- »aUvi lias, b^ohibouzouks que l'on voit rayonner dans
^ELGRAbE Et LES SERIES. 7t>
lombre ajoute au tableau je ne sais quel relief fantastique. Mais les eaux sont basses: Téquipage fatigué a besoin de repos. Nous nous arrêtons une partie de la nuit et repartons le lendemain matin. Nous atteignons la frontière serbe : nous dépassons -sans nous y arrêter lavilledeSchabats, dominée par une forteresse que les Turcs ont récemment évacuée. SchabaLs fut une des premières villes serbes affranchies en 1 80'* . De Schabats à Belgrade, la rive serbe offre Tagréable spectacle d'une perpétuelle verdure: le paysan serhe n'aime pas les villages compactes ; il bAtit sa maison au milieu d'un bouquet d'arbres. Les églises sont en général sans clocher. Sous la domination turque Tusage des cloches était interdit. Depuis l'expulsion des Osmanlis, au lieu d'ajouter'aux églises des appendices dispenàmx on a bâti auprès d'elles des cages en charpentes ; le sonneur y monte à Taide d'une échelle, et la voix <3e la cloche rappelle tout ensemble au paysan serbe son Dieu et sa liberté.
Le pittoresque fatigue, à la longue ; mais sur le pont d'un bateau à vapeur on peut aisément s'en délasser. Le compartiment de wagon est souvent une prison désagréable, si votre mauvaise étoile vous a donné quelque compagnon maussade ou disgracieux. Le pont du bateau à vapeur, surtout dans ces pays danubiens, sstun monde où Ton peut tout étudier ; races et costumes, langues et religions s'y confondent dans un ensemble bigarré où l'artiste et le penseur trouvent 'hacun leur part. Sur YArgo^ l'Allemagne est représentée par un journaliste viennois, en quête d'impres-
16 LE MONDE SLAYÉ.
sions, de feuilletons et de Reisebilder, Il promène sa morgue teutonique au milieu de ces peuples barbares, et ne peut comprendre qu'un Français, homme éclairé, ait pu s'abaisser jusqu'à apprendre leur idiome. Il n'est pas fâché cependant de m'avoir pour interprète, et note sur ses tablettes les bribes de conversations que je veux bien lui traduire. Viennois et qui plus est journaliste semi-officiel, il rêve à la grande Allemagne et fredonne Thymne prussien :
Salut à toi, roi couronné de gloire.
Salut, père de la patrie !
Il m'expose tout au long ses théories pangermanistes, et discute gravement les avantages du fusil à aiguille ou du Chassepot. Quelques Serbes groupés autour de nous l'écoulent en haussant les épaules, et murmurent à demi-voix les épithètes de Schwab (Teuton!) et même de spitzel (mouchard). Il ne fait pas bon voyager chez les Slaves du Siid quand on écrit dans une certaine presse viennoise. Mais j'ai eu assez occasion de rencontrer des pangermanistes à Berlin et à Vienne, à Dresde et à Stuttgart. Aux théories nébuleuses de mon docteur, je préfère, et de beaucoup, l'entretien des voyageurs bosniaques, serbes ou monténégrins. Je cherche à lier conversation avec un raïah bosniaque. J'apprends de lui qu'il se rend à Pesth pour vendre ses pruneaux. C'est à peu près tout ce que j'en puis tirer. On sent que la domination musul^ mane a pesé de tout son poids sur le pauvre chrétien*
« Que penses-tu du Turc ? Qu'espérez-vous en Bosnie? » — f Ah I frère, je sais bien ce que tu veux dire; mais il n'y faut pas songer. »
Il n'y a guère plus moyen de causer avec ce Bosniaque mahométan qui, accroupi à Torientale, regarde paresseusement monter vers le ciel la fumée blanche de son narghilé. L'habitude de ne penser à rien Ta rendu à peu près muet. Cet autre, tout jeune encore, lui aussi musulman, est plus communicatif. Il a vu le monde, il a souvent été jusqu'à Trieste et même jusqu'à Venise. Il fait à Saraïevo (Bosna-Seraï) im grand commerce d'articles européens et me vante les meryeilles de cette cité sans rivale, o Frère, quelle belle ville ! Il y a cent trente-deux mosquées I » II faut savoir que ces mosquées sont |^t petites, les villes musulmanes fort grandes et les Musulmans fort paresseux. Je l'interroge sur les routes: le voyage de la frontière turque à Saraïevo est encore fort pénible. Les marchandises sont transportées à dos de mulet, et le trajet dure trois jours et trois nuits.
« Avec un chemin de fer, lui dis-je, il se ferait en sept ou huit heures.
— Sans doute; et pourtant nous n y tenons pas.
— Et pourquoi ?
— Yois-lu, frère,si nous faisons un chemin de fer, les Allemands (les Européens; n'auront plus peur de voyager chez nous : ils viendront s'y établir, feront mieux que nous et nous serons ruinés. »
Ce Bosniaque certainement n'aime pas les traités de commerce.
A Brod, je vois monter sur notre bateau un effendi (colonel) suivi de son momak. Ce mot pourrait se traduire en français par brosseur, si Y effendi avait jamais été brossé. Lourd, obèse, enseveli dans sa tunique poudreuse, le colonel turc se promène lentement sur le pont et dévisage les femmes avec ime bestiale curiosité. Il m'entend parler français, vient à moi et m'adresse la parole dans cette langue :
« Pourriez- vous me dire s'il y a ici de l'eau glacée?
— Je n'en sais rien. Adressez-vous au sommelier. Au bout de deux minutes, l'effendi revient de fort
mauvaise humeur. 11 n'y a plus de glace à bord. Je l'engage à boire un peu de vin blanc.
— Impossible ; le Coran me le défend.
— Prenez dli'thé.
— Je ne Taime pas. »
Et notre homme descend dans le salon des premières, tout en grommelant. Je profite de son absence pour faire causer son momak. C'est un garçon de dixhuit ans, à la mine peu intelligente. Ses pommettes saillantes, ses lèvres proéminentes révèlent un mélange de sang serbe et touranien. Il ne parle que le Serbe, et répond le plus souvent par monosyllabes ou par signes de tête. Et encore n*est-il pas toujours facile de comprendre ce muet langage. Car le mouvement qui chez nous indique la négation veut dire oui chez les Turcs. Le dialogue suivant s'engage, non sans peine, entre le momak et moi.
« De quel pays es-tu ?
— Pe la Bosnie.
— De quelle nation?
— Je suis Turc.
— Parles-taie turc?
-Non.
— Comment donc peux-tu dire que tu es Turc, si tu ne sais pas le turc?
— Je ne sais pas : on m'a dit que je suis Turc.
— Quelle langue parles-tu avec moi en ce moment? -•Je ne sais pas.
— Je te parle serbe, eftu me réponds en serbe. Donc nous sommes Serbes tous deux.
— Pas du tout; tu me parles serbe, et je te réponds en bosniaque. Tu es Serbe et je suis Turc. »
n ne faudrait pas juger d'après ce fragment de dialogue les cinq cent mille Serbes musjjjknans que Ton trouve en Bosnie. Convertis jadis pâ^-' le glaive à la religion musulmane, ils Tout acceptée sans jamais renoncer à leur idiome national. Beaucoup d'entre eux le cultivent avec zèle et se considèrent simplement comme des Serbes d'une religion différente.
Quant à leur fanatisme religieux, il n'est pas aussi grand qu'on pourrait le croire. Tout porte à penser que si la domination musulmane venait à se retirer, ce fanatisme subirait un grave échec. La suite de mon dialogue avec le momak bosniaque peut servir de preuve à cette assertion. Curieux d'éprouver Tintensité de sa foi, je fais apporter une bouteille de vin et lui offre de la partager avec moi :
« Je ne bois pas de vin; Mahomet le défend.
— Et ton effendi en boit-il?
— Je ne sais pas. »
Je descends à pas de loup dans la cabine, et surprends Teffendi en train de vider paisiblement une bouteille de vin de Hongrie. Je remonte.
« Sais-tu ce qu il fait, ton effendi? Il boit du vin, ta peux bien faire comme lai.
— Oh I non ! lui et moi ce n'est pas la même chose.
— Que veux-tu dire?
— Si mon effendi boit du vin, il n'aura paside coups de bâton, et moi, si j'en bois, j*en aurai. »
Les coups de bâton I voilà la loi et les prophètes. N'y a-t-il pas dans cette naïve révélation une curieuse piigo à ajouter à Thistoire de la crise musulmane?
Qu'il y a loin de cet enfant abruti par Tislamisme h 00 lier Montéqègrin qui est là debout à Tavant du bateau. Sa belle prestance, sa moustache noire, son œil d'aigle, tout dénote en lui un enfant de la libre montagne. Comme il faut Tentendre raconter les merveilles de la Tserna Gora, et les progrès de sa patrie. « Frère, nous avons à Tsettiniè tout ce que vous avez en Europe, môme des cafés et des billards! • Et il me montre son passe port parfaitement en règle : Le prince du Monténégro (qui est lui-même son préfet de police) prie les autorités des Etats alliés et amis du Monténégro, de, etc. Je lui demande quelques détails sur Tadministration de son pays. « Oh 1 frère, c'est bien simple. Notre prince sait tout ce qu il nous faut. Tout notre argent, toutes nos ressources sont à sa disposition. Tout ce qu il fait, il le lait pour notre bien. » Lo despotisme patriarcal semble tout naturel à cet
enfant de la montagne noire, et il aurait quelque peine à se faire à Tidée d'un gouvernement représentatif. Il n en faut savoir que plus de gré au prince actuel qui, dernièrement, a déposé aux mains du Sénat une partie de ses attibutions, la gestion des finances, et s'est fait assigner une liste civile comme un simple souverain constitutionnel. Un organe slavopliobe a trouvé très-plaisant de tourner en ridicule ce progrès, minime sans doute* mais qui est pourtant un progrès. Pour nous, qui n'avons jamais vu dans le maintien de la domination musulmane une garantie pourTEurope ou pour la civilisation, nous applaudissons à l'acte du jeune prince et nous souhaitons au Monténégro comme à la Serbie, d'entrer chaque jour plus avant dans la vie européenne.
Le temps passe : le bateau file toujours : Belgrade paraît enfin à riiorizon. On aperçoit tout d'abord la llèche dorée de la cathédrale, et la forteresse dominée par Tancien palais du pacha, et la mosquée abandonnée, sur une colline dont la Save et le Danube baignent les pieds. La jeune capitale étage sur la colline, ses blanches maisons, bâties, pour la plupart, au milieu d'un bouquet d'arbres. Nous saluons avec joie le terme de notre voyage : déjà nous voici devant la ville; voici les quais de la Save et les bâtiments de la douane serbe. Nous pouvons reconnaître et appeler sur le rivage les amis qui attendent notre arrivée. Mais on ne débarque pas.
Bon gré mal gré, il faut entrer dans le Danube et remonter jusqu'à Semlin, où la police autricb'"
aftend les voyageurs pour viser leur passe-port. Celte petite vexation a cependant son bon côté. Elle permet de jouir plus longtemps du panorama de Belgrade et de l'embrasser sous un nouvel aspect. Au confluent de la Save et du Danube se trouvent deux ou trois îles boisées et inhabitées. On les appelle les îles de la guerre, et ce nom rappelle celui que les Turcs donnaient jadis à Belgrade : Dordl Djihad, la ville de la Guerre sainte. C'est, qu'en effet, ces îles ont été bien souvent prises et reprises dans les luttes de l'Empire et du Croissant. Le prince Eugène les a traversées bien souvent, et sur les rives du Danube, résonne encore la vieille chanson à! Eugène le vaillant chevalier. C'est une consolation pour nous de penser que cet illustre guerrier, chassé de France par l'orgueil de Louis XIV, employa du moins une partie de ses talents militaires à combattre le graud ennemi de l'Europe et à continuer celte noble épopée des Gesta Deiper Francos, Aujourd'hui la France s'est retirée de celte lutte : depuis Navarin elle laisse prendre son rôle par la Russie. Quant à l'Autriche, il y a longtemps qu'elle n'a plus de prince Eugène!
Nous voici à Semlin (Zemun). C'est un bourg habité par des Serbes auquel le voisinage de Belgrade donne une certaine importance. Le bateau serbe chauffe déjà; j'y fais transborder eu hâte mon bagage et m'élance sur la passerelle.
Un gendarme m'arrête.
« Votre passe-port. Monsieur, me demanda- t-il eu serbe.
— Mon passe-port, lui dis-je, dans la même langue, et qu'en veux- tu faire? Je suis venu de Paris ici sans qu'on me Tait une fois demandé : je suis Français, tu es Serbe, nous sommes amis. Pourquoi me demandestu un passe-port?
— Ah! Monsieur, je suis Serbe, répond le gendarme, mais je sers le Schwab (Teuton). Jesam Serbin : ak sloujim hod Schwaba ! »
J'eus vraiment pitié de ce pauvre diable : il était si triste, si humilié en prononçant ces paroles I Le gouverneur autrichien ou magyare, ne voit pas avec plaisir des relations s'établir entre les Serbes soumis à son pouvoir et ceux de la Principauté. Au moment de mon voyage, un congrès d'étudiants devait avoir lieu à Belgrade; les Serbes de Hongrie et les Croates y étaient naturellement invités. Le gouvernement magyare, effrayé, je ne sais trop pourquoi, avait défendu aux étudiants et aux professeurs de se rendre à Belgrade. Grâce à Dieu, je n'étais pas sujet autrichien, et on me laissa partir. Au bout de vingt minutes, j'étais à Belgrade, cordialement accueilli par des amis anciens ou nouveaux, connus ou inconnus. Puissent ces lignes leur porter le témoignage de ma reconnaissance pour Taffectueuse hospitalité que j'ai trouvée chez eux, et que je n'oublierai point de sitôt.
Le nom de Belgrade (Biograd) veut dire, en slave, la
blanche ville, la belle ville. Il se retrouve sous des formes diverses, en Bohême, en Croatie, etc. La ville serbe le mérite à tous égards. Peu de cités ont en Europe une position plus heureuse et plus importante au point de vue commercial et politique. Bâtie sur une hauteur qui domine à la fois la Save et le Danube, Belgrade tient pour ainsi dire la clef de ces grands fleuves. Par la Save, elle se met en communication avec Agram, Trieste et les chemins de fer de TAUemagne du Sud ; par le Danube, avec Pesth et Vienne; par ses affluents, la Theiss et la Drave, avec les régions nord est et le sud- ouest du royaume de Hongrie. Tous ces cours d'eau sont navigables. Dans l'intérieur de la Péninsule turque, la Morava, et la Drina pénètrent profondément, et ne demanderaient que quelques travaux pour offrir toute sécurité à la batellerie. Qu'une double voie ferrée mette Belgrade en rapport avec Raguse et Thessalonique, et vous en ferez une ville hanséatique de premier ordre. Cet ensemble sans rival de grands cours d'eau a fait justement comparer la Serbie à la Mésopotamie de l'antiquité. L'importance du point où est aujourd'hui situé Belgrade n'avait point échappé aux Romains. Ils y avaient bâti la ville de Singidunum. Peut-être en creusant dans les fondements de la citadelle, y retrouvera-t-on des vestiges des constructions romaines. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en fouillant le sol à Belgrade, notamment sur l'esplanade qui précède la forteresse, on y découvre encore tous les jours des médailles dont quelques-unes sont fort bien conservées.
Les Serbes ne s'établirent qu'au septième siècle de olre ère dans le pays actuel : on sait peu de choses de histoire de Belgrade pendant les premiers temps. A partir du onzième siècle, elle est sans cesse prise et reprise par les différents peuples qui se disputent le bassin de la Save inférieure. Au onzième siècle, le roi de Hongrie Salomon en fait la conquête ; dans les guerres qui suivent entre les Bulgares, les Grecs et les Hongrois, Belgrade est détruite ; l'empereur Douchan, le Gharlemagne des Serbes, la reconstruisit en 1382. Les Hongrois la prennent, puis la reperdent, puis se la font céder, après le désastre de Kossovo, par le despote de Serbie George Brankovitch. En 1440, Belgrade soutient, contre Ali-Bey, vizir de Mourad II, un siège de sept mois où périssent, environ, 17,000 Turcs. Jean Hunyady gagne une grande victoire sous ses murs. En 1456,les Turcs reviennent, mais, cette fois, avec 150,000 hommes, sous la conduite de Mahomet II. le fameux vainqueur de Gonslantinople. Ils échouent contre la bravoure de Hunyady. Le sultan même est blessé ; ils se retirent en abandonnant trois cents canons et vingtsept galères sur le Danube. En 1493, nouvelle tentative des Turcs, nouvel échec. En 1521, Soliman vient assiéger la ville, défendue par une poignée de Serbes 6t de Hongrois. Cette fois elle tombe aux mains des Osmanlis, et ils la garderont deux siècles et demi. C'est de cette période que date l'agrandissement de la forteï'esse. Au dix-septième siècle, Belgrade est reprise par le prince Maximilien de Bavière et reperdue en 1690 : le grand-vizir Ali met la forteresse sur un pied formî-
8(i LK MONDE SLAVE.
dable, et y établit une garnison de 12,000 hommes, qui repoussent victorieusement les attaques du prince de Groy. Puis arrive à son tour (1707) le héros du Danube, Eugène de Savoie. Il entoure la ville de ses parallèles; 80,000 mille hommes sont sous ses ordres. Le grand- vizir Tchuprugli amène à la défense de Belgrade 150,000 Osmanlis, et assiège le prince dans son camp. Les deux armées restent en présence; la fièvre et la dyssenterie les épuisent. Eugène se décide à livrer bataille. Belgrade se rend. La paix de Passarovitz (Pojarevats) laisse la ville à TAutriche ; mais elle la vend en 1739. Laudon la reprend en 1789; par bonheur il ne la garde pas. Je dis : par bonheur, car si Belgrade était restée aux mains des Habsbourg, la ville serait devenue une ville quelconque de leur frontière militaire^ un régiment, une fabrique de kaiserlicks, et la Serbie n'existerait pas aujourd'hui. En 1791, la Porte établit un pacha à Belgrade.
Mais ce pacha fut chassé par quelques-uns de ses officiers, les dahias; leurs exactions poussèrent le peuple serbe à l'insurrection. George le Noir (Kara George) vint avec 9,000 hommes assiéger Belgrade. Après des péripéties, qu'il serait trop long de raconter, les janissaires évacuèrent la ville et la forteresse. En 1812, le traité de Bukharest rendit aux Turcs la forteresse de Belgrade, ainsi que celles de Sokol, Schabats, Ujitsa, Semendria (Smederevo), Kladovoet Adakaleh. On sait qu'elle sont été évacuées, en 18G7, grâceàThabile politique de feu le prince Michel, et de son ministre Garachanine. Cette victoire diplomatique, plus importante
que dix batailles gagnées, a enfin rendu la Serbie maîtresse de ses destinées.
J'avais été étonné de me voir demander mon passeport au départ de Semlin ; je ne fus pas moins surpris de me voir saluer à mon arrivée, sur le quai de Belgrade, par un agent serbe qui me réclama, très-poliment du reste, le précieux parchemin. Sur la foi de quelques voyageurs, je me figurais la Serbie comme un pays d'entière liberté, une sorte de Belgique slave. . Et voilà qu'au premier pas que je faisais sur le sol de la principauté, toutes mes illusions s'envolaient. Nonseulement on me demandait mon passe-port, mais on le gardait pour le renvoyer au consulat de France, et je ne pouvais faire le moindre voyage dans l'intérieur du pays sans aller le réclamer. J'ai cherché depuis à ni'expliquer ce luxe de précautions et de formalités auxquelles l'urbanité du consul français et de sa chancellerie ôte d'ailleurs tout ce qu'elle pourrait avoir de désagréable. J'ai compris que le gouvernement serbe pouvait avoir de bonnes raisons pour agir ainsi.
Si l'Autriche réclame les passe ports des sujets serbes, la réciprocité diplomatique veut que les sujets au- IHchiens soient soumis à la même formalité. Puis le gouvernement serbe a (la récente catastrophe deTopchidéré le prouve suffisamment), quelques motifs de se défier des étrangers. Plus d'une fois, des intrigues hostiles se sont nouées contre lui sur le sol de l'Autriche ou de la Hongrie. Il y a à Pesth, autour de la famille des Karageorge, à Novi Sad (Neusatz), chez les Serbes de Hongrie, des mécontents, des ambitieux
peut-être, des exilés dont le Gouvernement a quelque intérêt à surveiller les pas et démarches. Il est néanmoins regrettable que le système policier de l'Autriche ait trouvé à Belgrade et dans la principauté de trop fervents imitateurs. J'ai eu occasion de le constater plus d'une fois. Après avoir traversé, tour à tour, la Belgique et la France, l'Italie et l'Aulriche, la Prusse et l'Allemagne du Sud, sans avoir nulle part à décliner mes nom, prénoms ou qualités, il m'a été pénible de trouver au seuil de la jeune Serbie ces institutions vexatoires dont TEurope s'est, grâce à Dieu, enfin débarrassée. Néanmoins, un progrès s'est accompli dans le jeu de ces institutions. Blanqui raconte qu'en 1842 il ne lui fallut pas moins d'une journée pour remplir toutes les formalités nécessaires à l'expédition des passe-ports. Un quart d'heure suffit amplement aujourd'hui.
Blanqui* raconte ainsi l'impression qu'il éprouvait, il y a vingt-cinq ans, au premier aspect de Belgrade :
« Dès qu'on approche de Belgrade, à part quelques maisons blanches à volets verts bâties dans le goût européen, tout ce qui apparaît aux regards est de physionomie turque : les murs de la forteresse en ruine, les longs minarets blancs entrelacés de cyprès, les grillages de mille couleurs aux fenêtres, le pavé défoncé, les ordures amoncelées dans la rue. Ici, des maisons en ruine, plus loin de vastes espaces décou*
\, Vo^açe en Bulgarie.
verls, des boutiques sales et obscures, des croisées sans ^tres, des habitants déguenillés. »
L'illustre économiste, s'il revenait aujourd'hui à Belgrade, trouverait la physionomie de la ville bien changée. Belgrade n'a plus de Turcs. Ce n'est pas à dire qu'elle ait pris du jour au lendemain un caractère complètement européen. Ce qui en fait aujourd'hui le charme et l'intérêt, c'est précisément le contraste et le mélange des deux éléments européen et asiatique. Il va de soi que l'un tend de plus en plus à absorber l'autre. Dès que vous avez mis le pied sur le quai de Belgrade, ce qui frappe tout d'abord vos yeux, ce sont
Iles échoppes des changeurs juifs, munies pour tout mobilier d'un coffre-fort et d'une table de marbre. Ce mllard à longue barbe, aux yeux perçants, c'est bien htrapezitès des Grecs, le banquier du moyen âge. Même caractère oriental dans ces magasins où s'entassent, sans ordre, les blocs de sel brut, les poteries, le savon, les denrées coloniales. Quelques planches mal jointes les ferment la nuit. Quand le marchand s'absente dans la journée, il lui suffit de mettre en travers de la porte • un meuble quelconque, une chaise : personne n'entrera. L'épicerie, ce commerce si prosaïque chez nous, revêt je ne sais quoi de poétique en ces pays du soleil. Un large auvent s'avance jusqu'au milieu de la rue et protège de son ombre un banc hospitalier, sur lequel on peut s'asseoir ou s'accroupir à volonté. Dans les nuits d'été, il n'est pas rare de voir le Serbe de basse condition jeter le soir sur ce banc une peau de mouton, s'y endormir et y passer la nuit tout entière. Le pavé
Deux choses manquaient encore à Belgrade pendant mon séjour dans cette ville : une poste serbe et un service de transport pour les voyageurs. La poste poor TEurope était encore aux mains du consulat autrichien, et ce monopole était d'autant plus vexatoire, qu'à tort ou à raison, on accusait la chancellerie autrichienne de ne pas respecter très-scrupuleusement le secret des lettres. J'ai lu dans les journaux de Belgrade de graves récriminations h ce sujet, et j'ai entendu, dans les bureaux des consulats, des plaintes qui m'ont paru très -fondées. Il est question, en ce moment, de supprimer cette institution surannée, comme on a supprimé les capitulations conclues du temps de la souveraineté ottomane, et le Cabinet de Vienne s'est rendu de bonne grâce au réclamations du prince Michel. Quant au transport des voyageurs, il n'existait encore en septembre 1867, ni voitures de poste, ni diligences en Serbie. On n'avait d'autre ressource que de louer, à grands frais, un carrosse. La poste princière fournissait, il est vrai, des chevaux; mais il fallait acheter ou emprunter selle, bride, mors, en un mot, tous les harnais.
Aujourd'hui, on m'assure qu'un service de diligences est organisé; il est également question de créer une ligne de cliemin de fer de Belgrade à Constantinople. Ainsi le progrès gagne chaque jour; il ne dépend plus que de l'Europe de lui imprimer encore un plus vif développement.
Ce qui contribue surtout à donner à Belgrade un aspect oriental, ce sont les mosquées (djamie) qui
BELGRADE Et LES SËi\BE$. 9
lent ou plutôt défigurent encore la haute ville ; elles nt an nombre de onze. Toutes sont fermées depuis le part des Turcs ; mais il paraît que les conventions inclues avec la Porte interdisent de les démolir. DUS ces édifices se ressemblent : une rotonde à coude, grande comme un cirque de province; à côté une èche blanche, qui s'élance du sol même, surmontée un petit balcon où le muezzin annonçait aux fidèles heure de la prière, et d'un clocher en fer blanc : uelque chose comme une bougie coiffée d'un éteiaoir. Parmi ces mosquées, il en est une qui mérite 'attû'er l'attention. C'est la mosquée dite Battaldjamid; nlevée aux Turcs par les soldats de George le Noip, ette mosquée est abandonnée depuis un demi-siècle; lie s'élève solitaire sur une grande place, vis-à-vis du imetière; le temps lui a donné cette couleur grisâtre ui est le charme des vieux édifices; les oiseaux ont lit leurs nids dans les crevasses de ses murs, l'herbe tla giroflée sauvage croissent sur sa coupole à demi ffondrée. Elle se dresse solitaire, débris d'un passé lorieux, mais à jamais disparu, comme le tombeau 'une race maudite. Vers le milieu de la ville actuelle, Q reconnaît les restes des remparts où la Belgrade irque était renfermée; un vieux pan de mur indique i place 0(1 s'élevait naguère la porte de Constantiople, Stamboul-Capia. La ville affranchie a fait éclair l'enceinte de ses oppresseurs, et de la colline où le s'élevait naguère, elle descend peu à peu dans la laine.
Un quartier conserve encore tout entier l'empreinte
du peuple qui Ta pendant longtemps habité. Cest l'ancienne ville turque cachée, pour ainsi dire, derrièrela nouvelle cité euroi^éenne. C'est un ensemble de ruelles mal pavées, bordées de murs chancelants. Par les crevasses de ses murs on aperçoit des jardins, aujourd'hui incultes, plantés de vignes sauvages, d'arbres luxuriants et de mauvaises herbes. Derrière ces arbres se | cache la maison, où un grillage vermoulu indique '; l'appartement des femmes. Du temps où les Musulmans habitaient ce quartier, il n'était pas toujours prudent, pour un giaour, de s'aventurer dans ces lugubres corridors. Au moment où on y pensait le moins, une porte s'ouvrait, une balle sifflait, le chrétien tombait et la porte se refermait. On pouvait bien réclamer justice au pacha de la forteresse; mais le mieux était de se taire ; un caprice du pacha suffisait pour détruii^e la ville : témoin le fameux bombardement de 1862. L'Kurope ne se rappelle guère aujourd'hui ce sinistre événement, mais tout le monde s'en souvient à Belgrade. On me Ta raconté bien des fois, et il ne sera pas hors de propos d'en dire quehiues mots ici, et de montrer, par un exemple de plus, quelle étrange situa* tion la jalouse sollicitude d'une diplomatie sénile avait su faire aux chrétiens de Serbie.
(Vêtait un dimanche soir, le 15 juin 1862. Deux jeunes enfants puisaient à une fontaine publique que Ton montre encore aujourd'hui; surviennent deui nizams (soldats turcs); suivant un usage antique, que l'on retrouve, hélas! ailleurs qu'en Turquie, ils pi'ôtendent chasser de la fontaine les deux enfants, puiser
^ELGàADE Et LES SERBES. 95
or eau avant eux, et dégainent leurs sabres. La dose se passait en face de la préfecture serbe. Quel- [ues gendarmes serbes sortent, désarment les deux [urcs et se mettent en devoir de les conduire à la police turque. Arrivés en face du poste, ils sont accueillis par une décharge de mousqueterie et tombent morts-, la foule accourt au bruit de la décharge. Les TTurcs se fortifient dans leur poste, continuent de tirer «ur des spectateurs inoffensifs, et envoient même demander du renfort à la forteresse. Le prince était alors en voyage ; la princesse, seule dans son palais. Prévenu de ce qui se passe, le ministre président du cabinet, M. Garachanine, s'élance dans la direction de la forteresse, court au-devant des nizams et finit par leur persuader de retourner dans la forteresse. Ils font, en effet, semblant de rebrousser chemin, puis se retournent brusquement et font feu sur le peuple. Cette fois, l'indignation des Serbes ne connaît plus de bornes. Ils courent dans leurs maisons, en tirent les vieux fusils de la guerre de l'indépendance, les liandjars, les pistolets. Les Turcs épouvantés se barricadent dans une mosquée. Les gerbes se précipitent sur la ville turque et commencent à piller ; mais, sur l'ordre du premier ministre, le pillage s'arrête. Le prince, absent, averti parle télégraphe, donne Tordre de consiguer les troupes dans les casernes. Le corps diplomatique intervient, et, grâce à lui, une convention est signée le 16 juin, en vertu de laquelle les troupes turques devront rentrer dans la forteresse. Elles y reuirent, eu effet, protégées contre la fureur du peuple
par les soldais serbes et les consuls européens, tandis que du haut des remparts les nizams continuent à tirer sur la ville. La nuit fut tranquille; néanmoins les Serbes pressentaient quelque sinistre événement, etse préparaient à la défense. On m'a montré, sur les murs ' du gymnase, des meurtrières faites alors par les écoliers serbes, et par lesquelles ils comptaient tirer sur les Turcs, s'ils osaient descendre vers la ville.
Le lendemain matin, Tordre paraissait à peu près rétabli : la police serbe publie une proclamation rassurante, invite les habitants à ouvrir leui*s magasins et à vaquer paisiblement à leurs occupations. Tout ï> coup, à neuf heures du matin, une colonne de nizamf débouche brusquement de la forteresse : presque aussitôt boulets, bombes et obus commencent à pleuvoir sur la ville. Qu'on juge de la terreur et de rindignation des habitants. Tandis que les femmes et les enfants s'enfuient vers les bois de Topchidéré, les hommes valides courent aux armes, s'embusquent dans les maisons voisines de la forteresse. Grâce à Dieu, les canons des Turcs étaient vieux, leur poudre mauvaise, leurs artilleurs maladroits., Les balles des Serbes les clouaient l'un après l'autre sur leurs affûts. Le bombardement dura cinq heures; mais il fit aux habitants plus de peur que de mal. Certains édifices, le palais du métropolitain, le séminaire, l'académie, le consulat autrichien furent gravement endommagés. L'énergique attitude des consuls européens arrêta enfin le bombardement. On comprend aisément quelle perturbation il avait jetée dans les affaires commerciales.
Elles restèrent suspendues pendant près de trois mois.
Le port de Belgrade, vaste entrepôt, demeura désert.
Quel négociant de Vienne ou de Leipzig eût osé confier sa marchandise à tous les risques de Tincendie ou du pillageî
Le bombardement donne lieu à de longues négocialions entre la Porte et les puissances protectrices de la Serbie. Une convention fut signée, le 4 septembre, h Constantinople. Elle décidait que le Gouvernement serbe serait indemnisé par l'abandon de tout le territoire de la ville turque, et que les forteresses de Sokol et d'Ujitsa seraient rasées. Les autres devaient être maintenues comme indispensables au système général de défense de l'empire. Les Turcs civils abandonnaient les villes de Schabats, Semendria, Belgrade. Ce n'était qu'une mince compensation pour un attentat aussi monstnieux, et dont les conséquences pouvaient être si terribles. Mais il était réservé à l'habile gouvernement du prince Michel de pousser jusqu'au bout les conséquences de cette convention toute provisoire. Un publiciste allemand écrivait, en 1865 : Toutes les concessions que Ton fera à la Serbie seront sans valeur tant que deux cents bouches à feu menaçantes seront tournées vers Belgrade, tant que l'on pourra dire avec le poète :
Ce qui est arrivé une l'ois peut arriver encore.
Ce qui est arrivé une fois a arrivera plus aujourd'hui. La forteresse est aux mains des Serbes, et si jamais on
entend retentir les canons de la forteresse, ce sera pour défendre la capitale et non pour la ruiner. Tai visité cette fameuse forteresse, ayant pour guide l'ofBcier qui la commandait. C'est une ville tout entière, un prodigieux labyrinthe de courtines et de bastions, d'enceintes, de fossés et demi-lunes. Les Tares, les Autrichiens Tout tour à tour agrandie, et les systèmes les plus divers se sont superposés sans se fondre. Ce qui fait surtout la force de cette citadelle, c'est sa merveilleuse situation à Tangle du Danube et de la Save dont elle domine le cours. On y trouve des casernes pouvant contenir au moins quatre mille hommes, d'immenses magasins, des écuries, un hôpital, une mosquée, des rues bordées de maisons où s'étaient retirés les Turcs civils après l'atfaire du bombardement. Quelques-uns s'y trouvent encore aujourd'hui et y vivent soumis aux lois serbes. Au moment où je visitai la forteresse, le gouverneur était en train de l'approprier aux besoins d'une garnison européenne. Il était fort en peine d'en déloger certains hôtes que les Musulmans avaient laissés après eux : « Nous avons bien fait partir les Turcs avec des protocoles, me disait-il, mais pour chasser les insectes qu'ils ont oublié d'emporter, il me faudra employer le fer et le feu. » En eiï'et, tout a besoin d'être remis en état. Déjà le palais du pacha a été converti eu une fort belle résidence. Nous fumions d'excellents cigares serbes dans ce même salon où trois mois auparavant un pacha à trois (jueues fumait le long chibouck ou l'odorant narghilé : nous devisions de la question d'Orient, dans
cette chambre aux fenêtres jadis grillées, où étaient renfermées les femmes du harem. Le pacha turc qui commandait la forteresse était un haut dignitaire de l'empire, et recevait un traitement qui, dans les bonnes années, s'élevait jusqu'à deux cent mille francs. La Serbie, moins fastueuse, confie la citadelle à un simple majoi*: en temps de paix, le gouverneur serbe n'entretient pas de généraux. L'esprit civil, dans cet heureux pays, prime encore Tesprit militaire, et s'il est pour lui un danger à redouter, ce n'est pas assurément le prétorianisme. L'armée serbe, en temps de paix, ne dépasse guère six mille hommes; mais, derrière celte petite armée se trouve la milice nationale, organisée en 1861, et dont font partie tous les Serbes Agés de vingt à cinquante ans. Cette milice, exercée tous les ans, peut fournir, en cas de besoin, un contingent d'environ cent cinquante mille hommes, auquel viendraient se joindre tous les citoyens valides. 11 n'y a guère de familles en Serbie ou Ton ne trouve au moins un fusil. On peut donc porter à deux cent mille le nombre des combattants que la Serbie peut mettre sur pied. Peu d'États, en Kurope, présentent un pareil effectif.
La forteresse est précédée par une vaste esplanade appelée le kalimegdan. Elle sert aux manœuvres militaire : le dimanche c'est la proin^înade favorite de la société belgradienne. Ce jour-là elle mérite toute l'attention du touriste. Dans le costume des Serbes comme dans l'aspect de leur capitale, on retrouve encore ce dualisme, cette lutte de l'élénient oriental et européen
que j'ai déjà signalée. Les hommes, pour la plupart, ont adopté Ihabit, le paletot et le chapeau cylindre : le peuple cependant garde encore le fez rouge, la veste courte, les culottes larges et les guêtres. Parmi les femmes, quelques-unes portent les modes de Paris: mais le plus grand nombre est resté fidèle au costume national. Elles ont raison. « Si la Hongrie, dit un clergyman anglais, M. Denton, est le pays où l'art du tailleur a atteint sa plus grande perfection, si le costume de la noblesse magyare peut être regardé comme le vérilal)le type d'un beau vêtement masculin, la Serbie est celui où les couturières et marchandes de modes devraient chercher des modèles et apprendre Tart de donner du pittoresque à leurs ouvrages. » M. Denton a raison : le costume des femmes serbes mérite d'être décrit, et je le recommande à mes lectrices pour leur prochain travestissement. La robe tout unie, soie ou mousseline, ressemble à peu près à celles des Parisiennes du temps ou la crinoline existait encore. Le corsage est ouvert sur le devant et laisse voir une guimpe ou chemisette de batiste. Les manches collantes sont brodées d'or ou d'argent. Par-dessus ce corsage se porte une jaquette [libada) qui descend jusqu'à la taille : c'est ce que nos dames appelleraient, je crois, un zouave; celte jaquette à manches courtes et larges, est en soie ou en velours, suivant la saison : elle est brodéed'or ou d'argent; autour de la taille est nouée une écharpe blanche dont les deux bouts retombent jusqu'à terre. La coiffure est un fez rouge posé sur le sommet de la tête et lîiaiatenu par des tresses de cbe-
BELGRADE ET LES SERBES. iOl
veuî enroulées autour : ce fez est brodé de perles chez les dames riches, orné de pièces de monnaie chez les femmes du peuple. Ces dernières portent volontiers à leur cou ou dans leurs cheveux, des ducats ou des florins : ces pièces percées subissent, dans la circulation, un rabais d'environ 5 p. 100. Ce costume est généralement fort coûteux : une libada brodée d'or vaut de 2 à 300 francs. On m'a montré des personnes qui portaient sur leur fez jusqu'à 100 ducats de perles fines» Aussi, certaines femmes ont-elles adopté la toilette parisienne par économie, disent-elles, mais elles n'y trouvent pas leur compte. La libada et le fez ont l'avantage de durer fort longtemps et d'échapper à toutes les variations de la mode, c'est-à-dire, à tous ces impôts directs ou indirects que la féconde imagination des couturières prélève chaque année sur la vanité féminine. La broderie de la libada, les perles du fez se transmettaient jusqu'ici dans les familles, et passaient de la garde-robe de la mère dans le trousseau de la lille. Mais, voici qu'une nouvelle génération commence à rêver de nos robes courtes et de nos suivez-moi.
Le Kalimegdan, o.i la foule insouciante vient le dimanche respirer l'air du Danube tout en écoutant la musique militaire, a été le tliéâtre de bien des luttes entre les Serbes et les Turcs, lors de la guerre de Tindépendance. Des vieillards se rappellent encore avoir vu au commencement de ce siècle les cadavres de leurs compatriotes empalés, suspendus au soleil, et empestant l'air de leur fétides émanations. C'est sur ce même emplacement qu'a été lu le firman en vertu
duquel la forteresse a été remise aux troupes serbes. Du Kalimegdau ou domiue toi t Belgrade: à droite apparaît la nouvelle ville européenne, à gauche l'ancienne ville turque, remarquable par ses massifs de verdure, et les minarets de ses mosquées. En y descendant, après avoir traversé quelques-unes de ces sinistres ruelles dont il a été question plus haut, on rencontre rancienne ichavchia^ bazar ou marché des Turcs. C*est une longue et assez large rue, garnie d'échoppes en bois et en plâtre, où les Turcs faisaient jadis leur commerce. Le bas peuple de Belgrade y réside aujourd'hui : C'est le Temple de Belgrade. On y vend un peut de tout : ici un chapelier en plein vent découpe dans un drap rouge le fez du paysan ; là un cordonnier adapte de longues lanières aux pittoresques opanke (sorte de chaussures) des femmes ; plus loin quelques ouvriers au teint hâlé dégustent Teau-devie de prunes, la sllooinlsa, si chère aux riverains du Danube ; un zingari leur joue sur quelque instrument bizarre un de ces airs fantastiques dont sa race a le secret ; un vieux Serbe, un aveugle, accorde sa gusla et entonne d'une voix dolente une chanson populaire. Voici les crêjneries du lieu,oà l'on débite à la portion, des mots plus ou moins excentriques, poissons cuits iaus du lait aigri, aubergines farcies de riz, tomates rrées de viande, concombres confits dans du vil^e, le tout assaisonné de poivre rouge ; un mou- . tout entier gît dans sa graisse sur un grand plam de bois, et Ton peut en acheter, pour quelques aras, un morceau fort appétissant. Ce qui a plus de
Séduction pour le voyageur européen, ce sont ces boutiques oa s'étale en grands monceaux Todorant tabac de Turquie. Il se vend à des prix vraiments infimes et al avantage d'être toujours frais : le marchand garde en cave les feuilles entières et n'en hache le matin que ce qu'il croit nécessaire à la consommation de la journée.
Vers le milieu de la tcharchia s'élèvent les ruines du palais qu'habita jadis le prince Eugène.
Au début du dix-huitième siècle, lors de Toccupation autrichienne, ce quartier de Belgrade était riche et florissant : à côté du palais du prince Eugène on rencontrait celui de Tévêque serbe de Karlovitz, et de riches négociants allemands avaient installé leurs comptoirs aux environs. Aujourd'hui, il ne reste de tout cela que de grands murs noircis, des fenêtres par oii sifflent tons les vents, une cour oTi les gens du voisinage entassent les immondices du quartier ; des poules picorent dans un coin, un coq chante dans l'autre, une cigogne a fait son nid dans le trou d'une muraille, et, perchée sur sa longue jambj, elle regarde d'un air étonné le passant qui vient rêver sur ces ruines. — Mais déjà dans ce quartier désolé commencent à s'élever des habitations coquettes, de blanches maisons aux volets verts, aux balcons élégants. Encore quelques années et une ville européenne aura remplacé 1 ancienne tcharchia des Musulmans.
104 LK MONDB SLAVE.
Nous tournons à droite et nous arrivons sur une grande place. Nous laissons à notre gauche une mos- (^uée délabrée et un petit pavillon, où était jadis la la demeure des derviches hurleurs. En face de nous apparaît un grand édifice du style le plus correct, sur le fronton duquel on lit en lettres d'or ces simples mots :