‹ Le monde slave: voyages et litte?ratureChapitre 17 sur 41 · MICHA ANASTASIEVITCH A SA PATRIE · texte numérisé non relu

MICHA ANASTASIEVITCH A SA PATRIE

Ce Micha est un négociant bien connu dans les principautés danubiennes : après avoir acquis par d'heureuses spéculations une vaste fortune, il en consacra la plus grande partie au développement de Tinslructiou publique dans son pays. 11 avait d* abord fait construire ce splendide édifice pour y loger sa famille; une fois achevé, il l'a donné à la ville de Belgrade, en mettant pour condition qu'il serait affecté aux besoins de renseignement supérieur. On y a installé le gymnase, les cours di3 facultés, la bibliothèque et le musée. La bibliothèque contient environ vingt mille volumes parmi lesquels de précieux incunables, et des manuscrits. Le musée est surtout riche en antiquités romaines : il contient de fort belles médailles des empereurs et de curieux spécimens de l'ancienne numismatique serbe.

En quittant la place de TUniversité, on rencontre la grande rue, le grand boulevard de Belgrade, la Teram\ c'est une large avenue presque pavée, plantée d'arbres et ornée de constructions modernes, parmi lesquelles on remarque le palais du prince. Il n*est guère reconnaissable qu*au factionnaire qui a en garde l'entrée et au drapeau qui flotte sur son pinacle. Ce drapeau reproduit les trois couleurs françaises, mais disposées perpendiculairement à la hampe. Au milieu, sont brodées les armes de la principauté : une croix blanche sur un fond rouge, comme dans l'écusson de la Suisse ou de la maison de Savoie. Quatre G aux quatre coins de Técusson rappellent la devise de la nation: Çama çloga çpasiva Cerbi^ la concorde seule 'peut sauver les Serbes, Devise pratique s'il en fut, et dont les Serbes ont aujourd'hui plus que jamais besoin de se souvenir. A côté du konak du prince est situé le ministère des affaires étrangères. Du temps de M. Blanqui, « la chancellerie établie dans une pièce basse, tout en bois, se composait de quatre ou cinq rayons d'étagères grossièrement taillées, et de quelques liasses de lettres numérotées. Il n'y avait qu'un seul commis expéditionnaire, qui paraissait suffire aux exigences des affaires. » M. Blanqui, s'il revenait aujourd'hui à Belgrade, trouverait une chancellerie complète installée dans un hôtel du meilleur goût. Lorsque j'étais à Belgrade, le portefeuille des affaires était encore confié à un homme éminent, dont le nom est estimé dans toute l'Europe, M. Garachanine. Chef du cabinet serbe pendant huit ans, M. Garachanine

lOC) LE MONDE SLAVE.

s'est toujours montré partisan de l'alliance occidentale; j'ai eu riionnenr d'avoir plusieurs entretiens avec lui; je ne me crois pas autorisé à les rapporter en détail. Ce que je puis dire, c'est que je l'ai entendu à diverses reprises se plaindre de la fausse position 011 le mettait la politique des puissances occidentales. Dès le mois de septembre 1867, il m'annonçait que les circonstances l'obligeaient à abandonner un poste dans lequel il ne se trouvait plus d'accord avec les idées de la nation. En présence des sympathies de rOccident pour la Turquie, il ne pouvait seul tenir tête à des alliés, qui semblaient vouloir à tout prix rejeter la Serbie et les Slaves du Sud dans les bras de la Russie. Cette prédiction s'est réalisée quelque temps après. M. Garachanine est rentré dans la retraite et ne paraît pas devoir revenir de sitôt aux affaires. D'une haute stature, d'un aspect martial et un peu brusque, M. Garachanine cache, sous un dehors inculte, une rare finesse jointe à une indomptable énergie. Un de ses compatriotes le caractérisait ainsi devant moi: Garachanine pense d'une façon, parle d'une autre, agit d'une autre. J'ai rappelé plus haut avec quel courage il s'était précipité au devant des nizams, lors du bombardement. On cite de lui des mots d'une vertu toute romaine. Lors de l'attentat de Topchidérô, il se promenait non loin du lieu oii le crime a ét4 commis ; soudain, il apprend que le prince Michel est mort et son fils blessé; il monte dans sa voiture et court à Belgrade prévenir les ministres ; quand son fils rentra : « J'aimerai mieux te voir mort, lui dit-il,

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que survivant à ton prince sans avoir rien fait poul.* lui. »

Sous les fenêtres mômes du palais princier, se tient le marché de Belgrade; il mérite certainement l'atlention ; là, s'étalent en monceaux des denrées inconnues à nos pays d'Occident, le melon vert ou pastèque, partie essentielle de l'alimentation populaire dans la grande chaleur, les raisins de Sémeudria, dont les grains atteignent d'énormes proportions, Taubergine gigantesque à la panse rebondie, la paprika (poivre rouge), dont les longues gousses vertes, dorées ou purpurines, figurent sur la table de tous les Serbes et dans tous les ragoûts. Très-sobre, comme dans tous les pays du Sud, Tiiomme du peuple déjeune le plus souvent avec une gousse de paprica verte, trempée dans du sel pour en relever encore le haut goût. C'est sur la Terasia, le jour de marché, que l'on peut le mieux étudier les différents types serbes ; les femmes deSemlin coiffées d'un foulard rouge, les femmes des environs de Belgrade avec leurs nattes flottantes et leurs cx)lliers de floiins, puis les Tziganes (Bohémienues), au visage noir, aux habits déchirés, la pipe à la bouche, comme nos flamandes de Douai ou de Valenciennes; des Bulgares à la lourde démarche, des Ziuzai'is, sorte de Valaques dépaysées, qui sont généralement maçons comme nos Limousins, ou porteurs d'eau comme nos Auvergnats ; dans toute cette foule, pas une querelle, pas un ivrogne, pas un mendiant. Uoelques gendarmes suffisent pour maintenir Tordref fui est rarement troublé; les marchandes sont plus

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polies que nos femmes de la halle, ce qui n'est, reste, pas bien difficile : la langue du paysan est bel exemple de patoiseries, et pure de ces formules s( viles qui défigurent si souvent rallemand. Au bout la Terasla^ on rencontre les faubourgs de la vi dont les rues tortueuses, les maisons basses, rappell< le Belgrade du passé, comme la grande avei annonce celui de Tavenir.

Les édifices religieux de Belgrade n'offrent rier remarquable. Le principal, le seul, du moins, qui : rite un regard du voyageur, est la cathédrale. C'esl bâtiment très-simple qui s'élève en face la fortere et dont la coupole d'or domine au loin la Save et le nube. Llntérieur, comme celui de toutes les égl grecques, se divise en deux parties : Tune où se t le public, Tautre où les popes officient ; les deux ] lies sont séparées par une cloison ornée de peinti religieuses. Des portes sont pratiquées dans cette ( son; à certain moment elles s'ouvrent et laissent' le célébrant. Le peuple tout entier prend part chants, dont la rapide allure est bien loin d'égale grandiose mélopée romaine.. Pas un siège dans la tout le monde se tient debout. Le vieux prince Mil( dans sa vieillesse, s obstinait à ne point s'asseoir, e

montre encore à Topchidéré une béquille sur laquelle il s'appuyait, vaincu par la fatigue. Une autre église, ou plutôt chapelle orthodoxe, se trouve à une des extrémités de Belgrade.. Une église évangélique a été établie à Belgrade en 1854. Une école allemande y est jointe ; elle était sous la protection du prince Michel, qui voulait « que la tolérance fût le plus bel ornement de son règne. » Les catholiques, moins bien partagés que les protestants, n'ont pas, jusqu ici, d'église à eux. Ils sont obligés de recourir à la chapelle et à Taumônier du consulat autrichien.

Il n'y a guère dans la Serbie plus de quatre mille catholiques; le Gouvernement hésite à créer pour eux une église qui dépendrait d'un évêché autrichien. Il est vrai que cet évêché serait celui de Diakovo, dont le titulaire, Mgr Strossmayer, est très-populaire dans la principauté. Mais les hommes passent, les institutions restent. Un des derniers actes du prince Michel a ^té de rouvrir une des anciennes mosquées turques pour les besoins religieux des Serbes musulmans qui viennent de Bosnie à Belgrade. Mesure habile s'il s'en fiit et très-propre à démontrer aux Serbes musulmans que la Serbie de l'avenir embrassera dans une tolérance universelle toutes les religions et tous les cultes.

On ne saurait quitter Belgrade sans aller visiter le Versailles des princes serbes, le parc et le château de Topchidéré, désormais tristement célèbre par l'assassinat du prince Michel. Le nom de Topchidéré, qui est turc, veut dire la vallée de l'artillerie : les Turcs

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avaient là, et les Serbes ont encore, un dépôt d'artillerie. Le parc s'étend au pied de collines boisées qui l'entourent et l'enveloppent, pour ainsi dire, d'un amphithéâtre de verdure. Quelques charmilles, un ou deux bassins, quelques statues, en font tout rornement. C/est là que vers le soir, en été, tout Belgradien ayant cheval ou équipage vient chercher un peu de fraîcheur et de repos.

En face de cette ville brûlée du soleil, Topchidéré est une véritable oasis. Mais la vue du promeneur est singulièrement affligée par l'aspect des forçats qu'on emploie à entretenir ce lieu de plaisance. Un bagne s'élève à quelque distance du parc, et ses pensionnaires sont occupés, sous la garde de soldats armés, à divers travaux de jardinage. 11 est pénible, au moment où l'on vient de rencontrer quelque jeune couple, ou quelque fokUre groupe d'enfants, de trouver, au détour d'une allée, un forçat traînant sa chaîne, dont le cliquetis se mêle au chant des oiseaux. Je ne prévoyais pas alors le crime qui devait, quelques mois plus tard, ensanglanter la paisible retraite de Topchidéré, crime dont le chef du bagne et deux forçats ont été les principaux auteurs ; mais je ne pouvais nVempêcher d'éprouver une impression pénible chaque fois que je me trouvais en face d'un de ces misérables.

A rentrée du parc est une maison de campagne où Milosch habitait et oii il est mort. On y montre, précieusement conservés dans la chambre mortuaire, la vaisselle dont il se servait, et sous un globe, dans une

Belgrade et les serves. Ht

cassette dorée, un ïnorceau de pain bénit dont on raconte la légende. En 1839, quand il fut chassé de Belgrade, Miloch l'avait caché dans un coin de son appartement. Vingt ans plus tard, quand il fut rappelé par la volonté nationale, il retrouva le sacré dépôt où il 'avait laissé, et voulut le conserver jusqu'à sa mort. 5urune table, à côté du lit où il rendit le dernier sou- )ir, s'étale un masque de plâtre, qui indique une phyiiouomie énergique, brutale, la physionomie d'un lomme aux fortes passions, qui, dans un pays libre, !Ût été un tyran, et qui a eu la gloire d'être le libéraeur de son pays opprimé. Etrange destinée ! le faouche Miloch est mort dans son lit : le doux et timide •lichel est tombé sous la balle des assassins.

UN EVEQDE SLAVE

Mgr J.-G. STROSSMATER.

Parmi les noms de prélats étrangers que le dernier Concile a révélés au monde catholique il n'en est aucun, peut-être, qui ait conquis un prestige aussi soudain, aussi brillant que celui de Mgr Strossmayer. Trois discours prononcés dans Tenceinte de Saint-Pierre ont suffi pour donner à ce nom une popularité d'autant plus glorieuse qu'elle n'était que la récompense d'un beau talent mis au service d'une bonne cause. Amis et finnemis ont rendu justice aux mérites de Mgr Strossmayer; mais, si son nom a été répété par toutes les voix de la presse religieuse, indifférente ou antireligieuse, on sait assez peu comment celui qui le porte s'est préparé à paraître sur ce grand théâtre du Concile, à quel peuple il appartient, quelle carrière il a parcourue.

Ne cherchez pas le nom de Mgr Strossmayer au Dictionnaire des Contemporains : vous ne l'y trouveriez

pas; n'interrogez pas les encyclopédies allemandes: elles l'ont oublié; défiez- vous des reporters du Concile, ils ont fait tour à tour de Téminent prélat un Allemand, un Hongrois, un évêque in partibus de Sunium; Mgr Strossmayer n*est pourtant ni Allemand, ni Magyare: il est même généralement assez mal vu des hommes d'État de ces deux nations ; je ne doute pas qu'il n'ait lu Platon, et qu'il ne soit des plus familiers avec le miel de TAttique ; mais je puis affirmer que son diocèse est bien à lui et qu il n'a rien de commun avec la Grèce antique ou moderne.

L'auteur de cette notice a eu tour à tour loccasion de rencontrer Mgr Strossmayer à Paris, à Agram,à Diakovo ^, à Rome ; il s'est mis au courant de sa carrière publique. Il a eu l'honneur de pénétrer dans s? vie privée : en diverses circonstances, il a été asse: heureux pour signaler les services que Mgr Strossmayer a rendus au christianisme, à la civilisation; i regarde comme un devoir de dire aujourd'hui tout c< qu'il sait et d'éclairer définitivement l'opinion publi que sur la vie et le rôle d'un homme qui, avant d'arri ver à une notoriété européenne, avait déjà acquis, dan son pays, une renommée et une influence sans éga les peut-être dans le monde politique ou religieux.

Joseph-George Strossmayer est né le 4 février 1815 à Essek en Slavonie. Le nom de cette province, gêné

1 . On écrit généralement Diakovar. C'est la forme offlciell en hongrois. Mais les Ilongruis n'habitant pas la SlaTonie nous croyons devoir nous servir de la forme slave : Diakovc

UN EVÊQUE SLAV^cj^' 44&

ralement désignée sur nos cartes sous le nom imprO" pred'Esclavonie, indique nettement la race de ses habitants. La Slavonie appartient au royaume triunitaire de Croatie, Dalmatie et Slavonie, dont la capitale est Agram. La langue qu'on y parle est désignée par les habitants sous le nom de croate (hrvatski) et euxmêmes se donnent ce nom. C'est donc à la nationalité

croate qu'appartient Mgr Strossmayer. Son nom, il est Trai, est de forme germanique, mais il ne donne pas plus aux Allemands le droit de réclamer Téminent prélat pour compatriote que le nom de M. Schneider ne les autorise à revendiquer l'honorable ex-président du Corps législatif. ^

Le jeune Strossmayer fit ses études au gymnase d'Essek. Sa famille, peu fortunée, fut bientôt récompensée des sacrifices qu'elle s'imposait pour lui; dans un temps où l'éducation était on ne peut plu^ mal organisée en Autriche, où l'empereur François avait donné pourmot d'ordre, aux professeurs des gymnases, ces paroles tristement célèbres : « Faites-moi non pas des savants, mais des sujets soumis, » le futur évêque de Syrmium se montra, on peut le dire, supérieur aux enseignements qu'il recevait. Au sortir du gymnase, il étudia pendant deux ans la philosophie au séminaire de Diakovo : de là, il passa à l'université de Pesth, où il prit le titre de docteur en philosophie. On l'envoya ensuite à Vienne, à TAugustineum, académie religieuse, où il fut nommé docteur en théologie.

Il avait alors vingt-trois ans. Il fut successivement vicaire de Petervardein, et professeur au séminaire 4o

tl6 ''TïAE MONDE SLAVE.

DiakoYO ; il se présenta pour une chaire de théologie à Pesth, mais son ignorance de la langue hongroise le fit échouer. En revanche, son savoir et son éloquence le firent appeler à Vienne, où il reçut, avec le titre de chapelain impérial, les fonctions de directeur de TAugustineum ; membre de la Faculté de théologie et des commissions d'examen, il se fit surtout remarquer par sa profonde connaissance de la langue latine et par la rare élégance avec laquelle il la parlait. Tous ses confrères du Concile en ont été frappés, et j'ai moi-même pu la constater plus d'une fois. Mais le latin ne lui faisait pas oublier l'idiome maternel, le croate ; il l'avait toujours cultivé avec ardeur et, loin de sa patrie, il ne négligeait rien de ce qui pouvait y développer la littérature et la civilisation nationales.

Professeur à Diakovo, il avait été appelé aux assemblées de la joupa^ ou province d'Essek, et s'y était énergiquement prononcé contre les tendances absorbantes et centralisatrices des magyaroni. (On appelle ainsi le parti centralisateur qui veut faire dominer eu Hongrie la langue et la suprématie absolue des Magyars). Cette politique, qui, malheureusement, prévaut encore aujourd'hui à Pesth, a toujours provoqué d'énergiques résistances chez les nationalités nonhongroises (les Roumains, les Serbes, les Slovaques, les Croates) et a peut-être, plus que l'intervention russe, contribué à la chute de l'insurrection hongroise en 1849.

Jellachich, dans lequel nos publicistes n'ont vu qu'un instrument aveugle de la réaction autrichienne, esl

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