LE MONDE SLAVE. — LES THÉÂTRES EN RUSSIE
tulions actuelles sont loin de le satisfaire; les esprit éclairés rèclameiit la liberté des théâti^es ; mais pou que cette liberté puisse être profitable à la scène russe il faut qu'elle commence par pénétrer dans les mœur et dans Tensemble des institutions sociales et politi ques de la Russie ^
1. En 1872, pendant mon séjour à Moscou, on a fait dan ceUe ville Tessai d*un théâtre populaire libre {Narodny Teatr] Le succès a été immense ; néanmoins, Thiver venu, le théâtr a été fermé, malgré le vœu de la population qui en demandai le maintien. Puisse-t-il être prochainement rouvert!
LE DRAME MODERNE EiN RUSSIE
Quelque opiniou qu'on se fasse de la Russie, on ne saurait nier que ce vaste empire ne soit en proie à une crise de rénovation sociale et de réforme morale. A Pétersbourg, comme à Paris ou à Berlin, la littérature est l'expression plus ou moins exacte, plus ou moins libre du mouvement des esprits : s'il ne nous est pas permis de le constater par l'étude d'une longue suite de productions, nous pouvons du moins nous en faire une idée par l'analyse d'un drame récent que sa portée littéraire recommande spécialement à l'attention des critiques de l'Occident. Ce drame a pour titre : Ivan le Terrible^ tragédie en cinq actes, pour auteur un des principaux personnages du monde russe, le comte Tolstoï. Il a été joué pour la première fois en 1866, au théâtre Mariensky, devant l'empereur Alexandre, et le succès qui a accueilli la première représentation ne s'est pas un instant démenti depuis deux ans. Traduit en allemand, Ivan le Terrible a paru avec succès à Weimar ; malgré quelques longueurs.
24i LE MONDE SLAVE.
il n a pas été jugé iudigne de figurer sur une scène illustrée par les chefs-d'œuvre de Gœthe et de Schiller Il est resté et restera au répertoire russe. Des critique Tout comparé aux drames de Shakespeare, et le souve nir du grand tragique anglais n'est peut-être pt déplacé dans l'analyse de cette production puissante" dramatique.
Peu de personnages offrent au poète une matiè aussi vaste que celui d'Ivan le Terrible. Réunisse dans un seul homme un Néron, un Louis XI, i Richard III, un Henri VIII ; donnez pour théâtre à s forfaits celte vaste Moscovie à peine échappée à la d mination des Mongols, où luttent encore Tesprit asi tique et le génie de TOccident ; combinez dans son c ractère la soupçonneuse inquiétude d'un Denys Syracuse et l'enfantine cruauté du tyran tourani qui aime le mal pour le mal et la souffrance pour souffrance ; engagez dans une dme malade et blas une lutte entre la soif du sang, la manie de Thorril et le remords éveillé par une vague et fausse idée religion : certes, jamais type tragique n'aura été pi propre à exciter dans Tâme du spectateur ces de maîtresses passions du drame, la terreur et la piti Il n'est nul besoin, pour soutenir un tel caractèi d'intrigues ingénieuses ou de péripéties savamme ménagées ; il suffit h lui seul à remplir la pièce to entière ; mais il étoufferait dans les étroites propo tions de la tragédie classique ; il ne peut se mouvc et se développer que dans la libre fantaisie du drai shakespearien. Le comte Tolstoï Ta compris et, tout <
donnant à sa pièce le nom de tragédie, il en a fait un drame aux larges proportions, aux tableaux changeants, aux personnages multiples. Elle ne comprend pas moins de quarante-trois rôles ; mais tous, excepté peut-être celui de Boris Godunov, Tambitieux intrigant, n'apparaissent guère que pour donner la réplique à Ivan ou pour montrer comment la perversité du monarque, en légitimant les crimes des sujets, peut préparera chute d'un empire et la mine d'une dynastie.
Le comte Tolstoï avait d'abord publié quelques fragments de son œuvre dans le recueil Uczenia ^ûjîwA'i (Mémoires de littérature). Des poésies agréables, un roman historique, le Prince Serebranny * , lui avaient fait une certaine réputation littéraire. Un poëme de ^on Juan, œuvre prétentieuse sur un sujet rebattu, lavait peu augmentée. Lié avec l'empereur, il a pu consulter dans les archives des documents peu connus sur cette figure redoutable d'Ivan le Terrible; les littérateurs russes jusque-là l'avaient rarement abordé, ^t pour cause.
Dans les pays despotiques, l'histoire impartiale ^^^st pas toujours la bienvenue. Alexandre II a voulu montrer qu'il ne redoutait aucune comparaison avec ^^an : 31,000 roubles (124,000 francs) ont été dépensés IK)ur la mise en scène du drame ; les décors en ont été Points sous la direction du [»riiioi3 Gagarine, directeur ^6 l'Académie des beaux-arls ; un savant archéologue.
^' Traduit récemment en français par le prince Augustin
M. Schwartz, a présidé à la confection des ces Rien n'a été négligé de ce qui pouvait relever 1 de M. Tosltoï.
Pour en comprendre l'ensemble, quelques historiques sont nécessaires.
Ivan le Terrible a régné cinquante ans sur la Les historiens russes divisent son règne e périodes : la première est celle de sa minorité ; marquée par de grands désastres au dehors, troubles perpétuels à Tintérieur. Les bo"ars ai .était confiée la régence s occupèrent plus de lei bitions personnelles que des intérêts de Tempii Téducation du jeune Ivan : de là, chez lui, une lité et un penchant à la défiance qui parait étrange quand on en comprend la cause primoi
En 1547, Ivan, âgé de quatom ans, fut décla jeur. Pendant plusieurs années, il obéit à l'in salutaire de deux personnages que les Russes v^ encore comme les bienfaiteurs de leur pays, Sj et Adachev. Aidé de leurs conseils, Ivan réfo] abus qui, pendant sa minorité, s'étaient inlrod Russie, fonda le corps des streltsi, établit des merles en Russie, entra en relations avec Elii soumit Kasan et les Cosaques du Don.
Il avait épousé la princesse Anastasie Romai elle mourut en 1660. Sa perte troubla la raison du moins on aimerait à le croire pour Thonn l'espèce humaine. On lui persuada qu'elle était 1 de Sylvestre et d'Adachev : il écarta ces vertuei seillers, quitta Moscou et se retira dans un»
bbaye de Thelème, la Sloboda d'Alexaiidrov, dont était abbé, et qui devint le théâtre des plus nobles débauches et des plus horribles cruautés. Les cits de voyageurs contemporains nous en ont laissé î tableau. Ivan fait périr ses principaux généraux, il iiassacre les habitants de villes entières qui, à tort ou i raison, avaient attiré sa colère; il épouse cinq femmes Tune après l'autre; il va jusqu'à tuer son fils aîné Ivan I Mais ces forfaits ne restent pas sans châtiment : le roi de Pologne, le roi de Suède, les Tatares, se précipitent sur la Russie, et le tyran, épuisé par ses excès, meurt à TAge de cinquante- trois ans, bourrelé de remords, laissant à un héritier incapable, un Etat en ruines et un nom détesté.
Ce sont ces derniers jours d*Ivan que le poëte russe s'est plu à retracer avec une rare profondeur d'analyse psychologique, avec une vaste et minutieuse ^nnaissance des éléments historiques de son sujet. ^'6s détails qu'il a rassemblés semblent parfois un peu loiigs^ un peu défavorables à cette rapidité que nous aimons dans l'action d'un poëme dramatique. Mais, à ^^ai dire, le drame de M. Tolstoï n'a pas d'action : c est un tableau historique, et chez un peuple jeune ^lîime le peuple russe, Thistoire est bien plus vivante Qu'elle ne peut l'être chez nous. Chez nous, une ®uvre historique ne parviendrait guère à nous attacher sans élément romanesque : il y a entre le passé ^^ nous un tel abîme! La Révolution pourrait seuleintéresser à un drame purement historique, et encore... La toile se lève sur une scène grandiose : la Duma
(conseil) des boïars s'est réunie par ordre d'Ivan pour lui donner un successeur. Le tsar est las de la couronne -, il confie à ses boïars le soin de la décerner au plus digne : mais plus soucieux de leur vanité que de l'intérêt de TÉtat, ils passent le temps à se quereller sur de misérables questions de préséance. Le vieux Tatitschev rappelle qu'il y a vingt ans Ivan a déjà voulu renoncer au trône : les prières de ses boïars l'ont décidé à garder le pouvoir; mais aujourd'hui il ne se laissera plus fléchir. Il est vieux de corps et d'âme ; le remords d avoir tué son fils Va brisé. Il ne boit plus, il ne mange plus. Il avait entamé avec la reine d'Angleterre (dont il voulait épouser une parente) de mystérieuses négociations; il les a abaiv
données; Tambassadeur d'Elisabeth sollicite en vain une audience. On procède donc à l'élection. Mais avec l'esprit anarchique et égoïste des boïars, il est impossible d'arriver à un choix sérieux. On consulte Boris Godunov : il est le favori du tsar; sa fille est fiancée au jeune tsaréwitchFedor. Ambitieux habile, il aspire à une régence que lui rendra facile le caractère indé^ cis de son futur gendre. Cachant son égoïsme sous l0 masque du politique, il demande qu'on maintienne Ivan sur le trône. Le roi Batory a pris Polotsk; il assiège Pskov; le Suédois est en Livonie; le khan de^ Tatares agite sa horde; Toula et Riazan sont menacées; les Tchérémisses menacent de se révolter. Lst peste, la famine, désolent Moscou. Est-ce le momentde changer de souverain ? Y a-t-il assez d'union parmi les boïars pour leur permettre de résisler à tant d'en—
nemis? Le long règne d'Ivan a fait pénétrer dans tous les cœurs l'habitude de l'obéissance; le corps des boïars îVa d'unité que dans la personne du tsar : il faut aller lirier Ivan de vouloir bien conserver la couronne. «Eh quoil s'écrie Thonnête Sitsky, n'est-il pas la cause des malheurs de la Russie? en est-il un seul parmi vous dont il n'ait tué le frère, ou le père, ou la mère?— Sans doute, réplique Godunov; mais entre deux maux il faut choisir le moindre. D'ailleurs, Ivan est changé; la vieillesse a radouci son caractère. — Allons donc, s'écrie Sitsky, allons trouver le tsar, comme un troupeau de moutons qui s'en vont à l'abatloir! » C'est Godunov qui prendra la parole au nom du Conseil des boïars.
La scène change. — Ivan, pâle, fatigué, enveloppé d'une robe de moine, est assis dans une chambre de son palais; il tient un chapelet à la main. Déjà il a lenoacé au monde. Un de ses parents, Nagoï, veut en vain le détourner de ses projets d'abdication. « Je suis Î2is, répond le tsar; mes mains ne sont plus aptes à tenir le sceptre. Pour mes péchés, le Seigneur a envoyé la victoire aux païens; mes péchés sont plus nombreux que le sable de la mer. Impie, cruel, débauché, par mon dernier forfait, par le meurtre de JJion fils, j'ai épuisé l'abîme de la patience divine. »
NAGOl.
l^rince, tu exagères un crime involontaire. Tu ne voulais pas tuer le tsaréwitch; c'est malgré toi que ton bâton lui a porté un coup si rude.
i48 LE MOXDB SLAVE.
IVAN
Ce n'est pas vrai, c'est exprès, à dessein, en le voulant,
que je Tai tué. Avais-je donc perdu la raison pour ne plus
savoir où je frappais? Non. je Tai tué exprès ; il tomba à la
renverse couvert de sang; il m'embrassait les mains en
en mourant; il me pardonnait; mais, moi, je ne veux pas
me pardonner ce crime.
[A demi-voix,)
Cette nuit, il m'est apparu, il me faisait signe d'une main sanglante, il me montrait une robe de moine, il m'appelait au monastère de Saint-Cvrille... Non, je ne sois pas un tsar ; je suis un loup, un chien immonde, un bourreau. J'ai tué mon fils, j'ai dépassé le crime de Caïn.
Il y a quelque nouveauté à faire parler ainsi un tsar devant le peuple russe ; nous doutons fort qu on Teût osé sous Nicolas.
Survient un messager de Pskov; cette ville est assiégée par Batory. Le messager donne sur le siège de longs détails. Batory est retourné à Varsovie chercher des renforts. Un autre messager apporte une lettre du prince Kourbsky. Le poète mit ici en scèue un épisode historique. Kourbsky, battu par le voï de Pologne et redoutant la colère d'Ivan, s était enfui eo Lilhuauie. Sûr de son impuuité, il écrivit au tsar des lettres de défi etd*injures, auxquelles Ivan se plut à répoudre par des missives non sans mérite littéraire. On raconte qu'Ivan, lorsqu'il reçut la dernière lettre de Kourbsky, tenait à la maiu un bâton d'ivoire à pointe de fer; il l'enfonça dans le pied du messager. M. Tolstoï a reculé devant la reproduction de cette
icène hideuse, mais il a donné la lettre de Kourbsky. u est un modèle d'amère raillerie.
Tsar, ton écrit m'est parvenu. Tu es trop orgueilleux, tes paroles sont ridicules, tes reproches sont des propos de commère, tu devrais être honteux d'écrire si grossièrement â un homme vivant dans un pays où il y a pas mal de Ions rhétoriciens. Maintenant, je sers chez le puissant roi ^lory, nous avons pris Polotsk, nous espérons vous prendre Pskov... Tu n'es qu'un lâche... Je t'envoie ci-joint deux épîtres de Gicéron, et puisse la mienne être pour toi une bonne fustigation ! Amen.
Ivan se lève furieux. Au même instant on annonce l'arrivée des boïars :
Ah ! les voici, s'écrie Ivan, ils viennent m'annoncer mon successeur, ils sont en liesse. A bas le vieux tsar! Ils se le représentent déjà marchant la besace au dos devant le palais où il trônait jadis. Peut-être par pitié m'auront-ils laissé un vieux Caftan... En vérité, que suis-je déjà pour eux? Me reconnaîtront-ils sous ce froc de moine? Déjà, grâce à moi, ils ont désappris à trembler devant le souverain couronné. Comment donc m'écrit Kourbsky? J'ai abondonné mon armée, je suis devenu ridicule, j'écris sans art. Je barbette comme une vieille commère ivre. Voyons donc quel sera ce très-sage empereur qui, de mon ^vant, a entrepris de me succéder?... Ah! vous voici, boïars, vous avez longtemps délibéré ; enfin, vous m'avez ^ns doute donné un successeur auquel je n'aurai point à ^ugir de céder le trône. Sans doute il est de race noble et ûon inférieure à la nôtre; par son haut esprit, son cœur vaillant, sa piété, sa miséricorde, il vaudra mieux que UOtts : allons, parlez, Rêvant qui dois-je n^'incUner?
Godunov lui annonce la résolution des boïars. Ivac se résigne à reprendre la couronne, quitte sa robe de moine, revêt le costume impérial. « Et maintenant malheur à qui osera juger mes actions I »
Au deuxième acte, Godunov et le boïar Zachariue s'entretiennent de la décision qu'ils ont prise ; ils la regrettent. Ce n'est pas en souverain clément qu'Ivan est remonté sur le trône. En ce moment même il médite les projets les plus étranges; il donne audience à Tambassadeur d'Angleterre, dont il veut épouser la nièce, la comtesse de Hastings. Ce sera son huitième mariage. C'est en vain qu'on essayerait de lui adresser quelques remontrances; la pensée qu'il a pu un instant perdre son pouvoir le lui a rendu plus cher. 11 faut user de ruse et ne pas l'attaquer directement. Ah! plût à Dieu, s'écrie l'hypocrite Godunov, que ce pouvoir fi\t en mes mains, même pour un mois! Je montrerais à Ivan quelles forces la terre russe recèle en son sein; je lui montrerais ce que peut la puissance quand elle s'appuie sur des bienfaits et non sui des cruautés. Ah ! qu'il est dur de voir tout cela el d'être réduit à un silence impuissant! »
Ivan a reçu une lettre de son général Szujsky et d( Batory ; il se croit vainqueur des Polonais et ordonne d'annoncer son triomphe parla ville. Godunov essaye de le détourner de son projet de mariage, mais ei vain. A toutes les obseivations Ivan répond d'un toi ironique et soupçonneux. Dans chacun de ses boïan il cherche un rival, un usurpateur. Il éprouve 1< besoin d' affirmer son pouvoir despotique :
Le drame modeuNë k^ kussIe. 2H1
Je ne prends pas pour juge un peuple téméraire. Ce que j'ai fait, Abner, j'ai dû le devoir faire.
« Peu importe, s'écrie Ivan, ce que dira tel ou tel ; ce n'est ni pour un jour ni pour année que je bâtis Tédificede la puissance russe. Ce que je prévois de loin, ^08 yeux, poules mouillées, ne sauraient l'apercevoir . T'eut ton mérite consiste à faire ma volonté. Pour cette fois, je te pardonne; mais ne t'avise plus de jouer au conseiller. » Dans cette âme tout à Theure encore déchirée par le remords, l'instinct de la tyrannie se réveille plus vivace que jamais.
Les crimes du prince expliquent l'immoralité des sujets. Tandis qu'Ivan médite une union sacrilège, que Boris Godunov prépare sa future régence et peutêtre son règne, le boïar Szujsky cherche, lui, les moyens de renverser Godunov. Il réunit tous ceux qu'effraye le crédit du tout-puissant favori. Un gentilhomme perdu de dettes et de crimes, Vitiagovsky, s'engage à être leur instrument et à exciter le peuple contre Godunov en lui attribuant la famine qui dévore en ce moment la Russie. Il y a là une scène merveilleusement menée. Szujsky commence par proposer auxboïars la santé de Godunov; puis, par une suite habile de raisonnements qui rappellent le grand discours d'Antoine dans le Jules César de Shakespeare, il les amène à dévoiler leurs haines et à ourdir le complot qui renversera Godunov. Mais celui-ci sait tout. Mus habile que ses adversaires, il connaît leurs
£i LIS M05DE SLAVE.
menées, il s'est procuré un document qui lui pei Ira de perdre Vitiagovsky quand il en voudra pre la peine; il oblige le misérable à entrer à son se et à se retourner contre ceux-là mêmes qui Fav; acheté tout à Fheure. Toute cette scène mérit d'être citée en entier.
Au troisième acte, Ivan reparaît; il est r^ d*épouser la princesse de Hastings, mais aupara il lui faut répudier sa femme. Elle est préveuut sort qui Fattend. Elle arrive devant Tempereur yeux encore humides de larmes.
IVAN
Pourquoi as-tu les yeux humides? Qu'as-tu?
LA TSARINE
Monsei^eur, pardonne... je...
IVAN
Qu'est-ce ?
LA TSARINE
J'ai fait un mauvais rêve.
IVAN
Lequel?
LA TSARINE
n me semblait qu'on voulait me séparer de toi.
IVAN
Ton rêve dit vrai. Je suis las de toi; à partir d'aï d'hui tu n'es plus ma femme.
LA TSARINE
C'est donc vrai! c'est vrai! tu nous chasses, moi e Dmitri! Tu veux...
IVAN
Tais-toi ; je n^aime pas les plaintes, ni les pleurnicheries des vieilles femmes.
LA TSARINE
î^on, Monseigneur, je ne pleure pas... tu le vois... je ne pleure pas; mais dis-moi, comment veux-tu te séparer de moi? Que diras-tu aux prêtres? Quelle faute me trouveras-tu?
IVAN
Tu oses me le demander? Qui es-tu? De quel seigneur es-tu la fille? A qui ai-je à rendre compte de ta personne? Es-tu donc si belle qu'il me faille te conserver comme un trésor? Ne suis-je plus le maître chez moi?
LA TSARINE
Pardonne, Monseigneur. Pardonne, je ne demande point grâce; je suis prête à tout; mais mon pauvre Dmitri, de quoi Taccuser?
IVAN
Ne t'inquiète pas de lui ; il aura Une ville en apanage. Toi, je t'ordonne de prendre le voile, et c'est là ma répudia- Won. Quant aux prêtres, grâce à Dieu, je ne leur ai point appris à se mêler de mes affaires et à me demander des
comptes.
Le boïar Zacharine essaye en vain de plaider la cause de la tsarine. 11 adresse à Ivan de sévères remon- Irances : « Tu es resté seul au milieu de ton peuple; si la fortune t'abandonne, tu resteras nu et dépouillé. Le Polonais, le Suédois, le Tartare, la famine, nous menacent. Tu n'es plus jeune ; le ciel t'a donné une bonne tsarine : garde toi bien d'en chercher une autre. » Mais le tsar ne veut rien entendre. 11 se croit vain-
il>4 LE MOUDE SLAVE.
queur des Polonais; il rassemble toute sa cour pour recevoir eu audience solennelle l'envoyé de Batory, qui vient, à ce qu'il pense, solliciter la paix. Mais son erreur n'est pas de longue durée. L'ambassadeur parle, devant ce despote asiatique, eu représentant d'un peuple libre et d'un roi victorieux. 11 réclame, au nom de Batory, Smolensk, Polotsk, Novogorod et Pskov. Si le tsar est las de la guerre, Batory est prêt à la finir par un combat singulier. Ivan éclate en fureur; il menace de faire déchirer l'insolent par ses chiens; il saisit la hache d'un des gardes et se jette sur l'envoyé. Mais il s'arrête interdit eu entendant de sa bouche le récit complet de la ruine de ses armées. Ce récit est confirmé par Godunov. « 11 ment comme un çhiçn, s'écrie Ivan. — Non, Seigneur, tout est vrai, répond Godunov ; des messagers viennent d'arriver de l'armée. Je les ai vus; les Suédois ont pris Narva; nos bataillons sont détruits. »
IVAN
Les messagers mentent! qu'on les pende! Mort à qui dira que je suis battu ! Mes soldats ne peuvent avoir étt battus. La nouvelle de ma victoire doit venir. En attendant, qu'on aille chanter des Te Deum dans toutes les égUses!
Le Louis XI de Casimir Delavigne offre une scèn( analogue, celle où Nemours jette au roi de France h gant de Charles de Bourgogne. Mais, autant le typt épique d'Ivan l'emporte sur le type bourgeois di Louis XI, autant la. ^c^vwi àxi ^c^^Va vvis^»^ ^st supérieure
tk btiAsiB Moderne eN Russie. *2do
à celle du poëte français. Seulement, il faut, pour bien la comprendre, être fort au courant de Thistoire russe au seizième siècle -, c'est pourquoi je n'ai pas cru devoir la traduire.
An quatrième acte, Godunov commence à recueillir le fruit de ses intrigues et de son habileté. La scène se passe sur une place publique, dans un faubourg de Moscou : des hommes du peuple achètent du pain à un boulanger, lui cherchent querelle à propos du prix et finalement attaquent sa boutique. Une créature des Szujsky, Kikine, apparaît, déguisé en pèlerin; il feint de revenir d'un lointain voyage, interroge le peuple et fait retomber tout le mal sur Godunov : le tsar voit tout par ses yeux, le ciel est évidemment irrité contre lui, une comète a paru dans le ciel : « Mes frères, dit le faux pèlerin, j'ai été au mont Athos; j'ai été à Jérusalem; » puis, rappelant des superstitions russes : « j'ai vu la grande baleine, l'oiseau eustraphile, la pierre blanche et brûlante d'Alatyr. Maintenant, je reviens de Kiev : là, un grand miracle s'est accompli : du haut de Sainte-Sophie, une voix a retenti ; elle prédisait la ruine du peuple russe parce qu'il souffre Godunov. » Ces paroles produisent sur un peuple créduleetirrité un efiet immédiat : Godunov est la cause de loutle mal? Godunov est l'antechrist; mort à Godunov ! Mais Vitiagovsky, que nous avons vu tout à l'heure se vendre au tout-puissant favori, arrive à temps pour le sauver; Il entre sur la place déguisé en homme du peuple, à moitié ivre et chantant de joyeux refrains, ^n lui demande la cause de cette joie qui fait un
iT^y LE MONDE bLAVE.
coDtrasle si scandaleux avec la misère publique. Il racont»» ijue Szujsky et Bielsky oat résolu d'empoisonut'i* IViupereur; que Godunov adéœuvert à temps le cuui[»lot, et prt»servê la vie du souverain. En vain Kikiue essaye de combattre Telfet de cette nouvelle, Vitiagovsky le traite de menteur, et voilà les deux mi- Si»ral>los se reuvoyant de l'un à l'autre les mensonges et les rouii>eries. La scène révèle une rare entente du. thi\\ti'e. r/esl le pendant de celle où nous avons vu Siujsky exciter piir degré les boïars contre Godunov et dtVider s;i jH?rte. Au moment où le peuple incertain hésite entre les impudents mensonges de Kikiue et ceux de Vitia^ovsky, un émissaire de Godunov vient aiuioucer que sou maître, eu égard à la misère publique, feni» le leudemain, une distribution de blé à la popubiv* Vive GihIuuov! sêcrie la foule. Son triomphe ei>l dOs^uinais assuré.
Plus Godunov s élève, plus Ivan décline. Le poêle nous lraus|>orte encore une fois dans le palais du tsâi*. A. tra>>îrs les fenêtres de sa chambre, on aperçoit le Rremliu, les cent t^glises de Moscou ; une comète brille dans le cieL C-e signe céleste a frappé l'empereur d'épouvante; il a mandé ses devins pour le lui expliquer; il a fait venir du fond de sa retraite un saint moine [ïour guérir les maux de son ;\me et ceux de Tempire, sHl eM possible. Il est convaincu que la comète annonce sa mort; il demande pardon à sa femme, il interroge fils Fédor sur les droits et les devoirs des rois. Le îciu, consulté par lui, déclare qu'il n'est pas encore de la morU * Tw \w^w^. T^Y^v;v^e Ivan : mes enne-
LE DRAME MODERNE EN RUSSIE. :âo7
mis l'ont acheté afin que tu me laisses mourir sans que j'aie eu le temps de me repentir... Je ne mourrai pas sans contrition ; je vais me hâter de' me repentir, le vais me hâter, en dépit de vous, d'appeler des magiciens. Jusque-là, je suis encore tsar; je saurais punir ceux d'entre vous qui veulent que je meure comme un chien, sans contrition !» — Et quand les deux magiciens qu'il a fait venir lui annoncent qu'il mourra le 10 mars, le jour de saint Cyrille, il s'emporte contre eux elles fait jeter en prison. C'est là son premier acte de contrition. Puis il fait apporter ses registres, les consulte, et, comme le lion de la fable, commence une confession générale. Un messager vient l'interrompre : le feu a pris à un de ses palais.
*IVAN
Ah! c'est la colère de Dieu. C'est dans ce palais que j'ai tué mon fils, c'est là qu'il est tombé entre la porte et la fenêtre...
n voulait se retenir au rideau, il ne le put, il retomba, et le sang de sa blessure rejaillit sur le rideau.
(Il tressaille.)
Qu'est-ce? Écoutez? Qu'en tends-je soiis le plancher? Entendez-vous? Encore... encore... mais je suis encore tsar;
mon heure n'est pas venue je puis me repentir. Irène,
Fédor, Marie, approchez! approchez, boïars, mettez-vous tous devant moi. De qui avez-vous peur? Plus près... A
vous tous...
[Il se met à genoux.)
A vous tous, je demande pardon,
i58 LB MO!rOE SLAVE.
BIELSKT.
Aie pitié de nous, Seigneur !
szujSKY, bas à Bielsky.
Prends garde, c'est peul-étre un piège qu'il nous tend.
IVAN, à genoux.
Mes Odèles serviteurs, il n'en est aucun, parmi vous, à qui je n'aie fait tort par mes actes ou mes paroles. Pardonnez-moi, Bielsky, Zacharine, Szujsky.
SZCJSKY.
Seigneur, est-ce à toi de nous demander pardon?
IVAN
Tais-toi, drôle. Je peux me repentir et m'humilier devant qui je veux. Tais-toi et écoute : Je me repens... mes péchés sont sans nombre et sans mesure... j'ai été aveuglé par l'éclat de la pourpre, j'ai souillé mon âme par l'orgueil, mes lèvres par le blasphème, mes mains par le meurtre et le vol, mes entrailles par les excès, mes flancs par la débauche.
Nous te pardonnons, répond Zacharine; mais il faut songer à la guerre que tu laisses. Ivan se relève; il essaye d'apprendre à son fils Fédor ce rôle de tsar qui sera si lourd à remplir; mais Fédor est faible, inerte, il sera incapable de régner. Le tyran se prend de nouveau à regretter son fils Ivan...
On connaît, dans le Louis XI de Delavigne, la scène entre le vieux roi et François de Paule. Le moine italien donne à Louis de sages conseils, il lui adresse de gévères remontrances : certes, cela p'est pas ^aps
l^auté.M. Tolstoï s'en est peut-être souvenu en faisant . appeler aussi un moine par Ivan. Mais la fiction qu'il invente est d'un effet bien autrement dramatique que ^£t scène un peu froide du poète français. Le moine îo'Ivan a appelé vit depuis trente ans dans une retraite ahsolue; il ignore et les fautes et les malheurs d'Ivan; les questions naïves qu'il lui pose obligent le tsar à une Confession nouvelle, mais bien plus douloureuse que 'a première, dans laquelle Ivan trouvait du moins je ne sais quelle satisfaction d'orgueil à son humiliation Volontaire. Ivan expose au moine la situation de l'empire. Que doit-il faire î
LE MOINE
Marcher contre les ennemis. N'as-tu pas de bons généraux? Où donc est le prince Gorbaty, qui jadis triompha sur le Volga ?
IVAN
Il m'a trahi et je l'ai fait mourir.
LE MOINE
Et Rapolovsky, le vainqueur des Tatares?
rvAN.
Je l'ai fait mourir.
LE MOINE
Et Théodore, le vainqueur de la horde?
IVAN
Je l'ai fait mourir; il voulait me trahir.
LE MOINE
Tsar, la vérité n'est pas dans tes paroles. Tous ces hommes t'ont servi fidèlement... Mais, où est Vorolinsky, qui le prepiier planta l'étendard sur les remparts de Kazan ?
IVAX.
B est XDcnl à It UHtare.
LK MOOOL
Et PrcmsikT. jadis vainqueiir des Lithuaniens?
IVAX.
LE xounL
Qne k Seigoenr ait pitié de toi! Mais Kourbsky, ton fidek auxiliaire à la journée de Kaxan?
Ke me demande rien sur son compte. Il m*a quitté pour aller en Lithuanie se joindre à mes ennemis.
LE XOIXE.
Autrefois, îl m>n souvient, tous Taimaient, ils accouraient de lointaines contrées pour te serrir. Mais, où est le prince StcheiiMitT, SchenalieT, Obolensky?
IVAX.
Mon père, ne les nomme pas, ils ne sont plus !
LE MOIXE.
£h quoi! tu les as fait périr!
ITAÎT.
Tous... Mais, dis-moi, comment sauver l'empire?
LE MOINE
Si tu n'étais faible et malade, je te dirais : lève-toi, prince mène toi-même ton armée au combat. Mais tu es brisé. J< ne reconnais plus en toi le vainqueur de Kazan. 11 te fau confler ton armée à quelcju'un dont le nom réveille la Rus
^ie. Ton fils Ivan doit maintenant être un vaillant guerrier,
'Hvoie-le.
IVAN, se levant brusquemmi.
Moine, Tas-tu donc nommé pour m'insulter? Tu as osé Nommer Ivan ! Je te ferai arracher la langue.
LE MOINE
Tsar, ta colère ne m'épouvante pas, bien que je n'en
Comprenne pas le motif, n y a longtemps que j'attends la
naort.
IVAN, se rasseyant.
Pardonne, ô mon père, pardonne. Mais vraiment n'astu rien entendu? Aucun bruit n'a-t-il pénétré dans ta retraite ?
LE MOINE
La porte en a été murée jusqu'à ce jour; dans ma sombre grotte pénétrait à peine le bruit lointain des orages du Seigneur et l'écho affaibli de la sainte cloche.
IVAN
Mon père, je ne puis me conformer à tes conseils... mon hls Ivan... est mort...
LE MOFNE.
Qui est ton héritier maintenant ?
IVAN
Mon second fils Fédor; mais il est faible de corps et d'esprit. On ne peut rien attendre de lui.
LE MOINE
Alors, demande à Dieu son secours.
IVAN
Et tu n'as pas d'autre conseil à me donner?
LE MOINE
Tsar, ordonne de me ramener à ma cellule.
in
J6i LB MONDE SLAVE.
Celle scène est le point culminant du drame, les victimes évoquées, tour à tour, par les naïves questions d'un moine et qui viennent se dresser lune après Tautre, devant la conscience d'Ivan, rappellent ce lugubre cortège que, dans un rêve terrible, Shakespeare fait défiler devant Tâme perverse de Richard III. « Pcissé-je peser sur ton âme demain, ô Richard... Tu m'as tué, désespère et meurs : Despair and die, » s'écrie chacune des victimes du tyran britannique. Mais ces remords que le poète anglais personnifie dans une allégorie fantastique nous apparaissent plus vrais, plus réels, plus poignants, dans le dialogue si habilement conçu, si heureusement gradué par le poëte russe.
Cependant les troubles de sa conscience ne font pas oublier à Ivan les affaires de l'Etat. Avant de mourir il lui faut la paix à tout prix. Il fait jurer par ses boïars fidélité à son fils. Il envoie des messagers au roi de Pologne; il lui cède la Livonie, il accepte toutes les humiliations pour assurer du moins à Fédor un règne pacifique.
De son côté, Tambition de Godunov ne s'endort pas : il a appris que les devins ont prédit la mort du tsar pour le jour de la Saint-Cyrille : le jour est arrivé, Godunov fait venir lui-même les devins. Ils persistent dans leur prédiction, et ils annoncent à Godunov qu'il sera tsar un jour. Il consulte le médecin d'Ivan. La maladie ne lui paraît pas mortelle : le tsar peut guérir s'il passe gaiement le jour fatal; il faut le distraire, l'égayer; sinon la vie d'Ivan est menacée. Le plan de
LE DRAXB MODEBNE EN RUSSIE. 303
Godunov est arrêté, il sait comment liicr rcmperenr. Pour Tégayer, il commande des bouffons : il les fait entrer dans la pièce voisine et leur ordonne d*arriver en chantant quand on les appellera. Le tsar vient : plongé dans de lugubres pensées ; pour les dissiper, il ordonne d'apporter son trésor. Il veut y choisir luimême les présents qu'il destine au roi Batory et à sa fiancée, la comtesse de Hastings. II se sent bien en vie; demain il fera brûler les devins qui ont osé prédire sa mort. Cest le moment attendu par Godunov : il va, dit-il, aller voir si les devins persistent encore dans leur prédiction. Il revient; les devins ont dit que leur science était infaillible et que le jour n'était pas encore passé. A ce défi, toute la colère d'Ivan se révolte :
^! le jour n'est pas encore passé! Tu oses me regarder, °ïisérable I Ah ! j'ai compris les regards : tu viens me tuer, traître. Fédor! mon fils, ne le crois pas, c'est un misérable, De le crois pas.
(// tombe à la renverse,)
BIELSKY.
Vite, un médecin !
IVAN
Un prêtre !
BIELSKY.
Holà! eh!
A ce cri, les bouffons entrent en chantant sur la scène. Us ont cru que c'était le signal annoncé par
i^ us «09B1 SLATS. ~ LK DBAMB MODKBNB, ETC.
GodunoT. Le médecin arrive trop tard. Ivan est mort. fiodunoT. du haut du balcon, annonce cette nouvelle an peuple : le peuple, travaillé par YitiagOYsky, s'écrie que Sxujsky et BLelsky Tont empoisonné. Fédor éperdu charge Godunor d'exercer le pouvoir en son nom : immédiabHnent GodunoT ejùle ses deux rivaux, ordonne aux autres iHMars de se retirer dans des monastères, chasse la mère de Tempereur. Le voilà sur les marches du troue... II y montera bientôt, à la mort du faible Fédor. dont il tuera le frère, le jeune Dmitri. Le spectateur Êimilier avec Thistoire aperçoit dans le lointain la longue série de catastrophes qui vont fondre sur la Russie. Elles sout la suite et la conséquence de la tyrannie dlvau, et le drame n'est pas moins une leçon pour les princes despotes que pour les peuples qui se laissent gouverner par eux.