‹ Le monde slave: voyages et litte?ratureChapitre 37 sur 41 · ET LA RUSSIE · texte numérisé non relu

ET LA RUSSIE

« On ne connaît pas la Russie en Occident. » Ainsi s'exprimait naguère Alexandre Herzen, que Ton n'accusera certes point d'une tendresse exagérée pour les choses moscovites. Quarante ans auparavant, M. de Cusline parcourait la Russie pour y recueillir et nous en rapporter des commérages plus ou moins diplomatiques et des impressions plus ou moins exactes; tout en se donnant l'air de connaître un pays dont il avait à peine effleuré la surface, M. de Custine faisait cependant cet aveu bon à noter : « Les Russes, disait-il, ont beaucoup d'avantages sur nous ; nous marchons au grand jour, ils avancent à couvert ; l'ignorance où ils nous laissent nous aveugle. » Cela est juste; mais il eût fallu dire : « L'ignorance où nous restons volontairement. » En admettant que sous l'empereur Nicolas il fût difficile de voyager en Russie, qui donc empêchait les publicistes et les hommes d'État d'Occi-

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empire de l'Europe? Les Russes eux-mêmes, loin

d'être choqués de cette insouciance ou de ces préjugés

à leur égard, semblent prendre un certain plaisir à

roir les étrangers si mal instruits sur leur compte ; pourvu qu'ils nous connaissent, peu leur importent les jugements vrais ou faux, que nous portons sur eux.

Les rudes leçons* de ces dernières années seraient bien perdues pour la France, si elles n'apportaient quelques modifications dans ses rapports diplomatiques et intellectuels avec la Russie. 11 y a deux ans encore, elle ignorait ce que pouvaient ses ennemis, elle s'appliquera maintenant sans doute à apprendre ce que valent ses amis. Malgré la différence des institutions politiques, malgré les nuances qui séparent Moscou et Paris sur bien des questions, il existe entre ces deux pôles de l'Europe moderne, des sympathies, qui ne peuvent que s'accroître h mesure que les parties se connaîtront mieux. On peut déjà citer comme un symptôme de rapprochement moral et littéraire les récents voyages de plusieurs écrivains français en Russie. Ils auront sans doute prochainement l'occasion ^e publier les résultats de leurç études. Pour le moment, l'Angleterre parait vouloir devancer la France ^ans la connaissance du monde moscovite; M. Dixon publie la Russie libres M. Herbert Barry, la Russie contemporaine^ M. Ralston analyse et commente les (Chants du peuple russe; intéressants à des titres <livers, ces ouvrages révèlent un ensemble d'observations et de recherches auquel la littérature française "e peut, croyons-nous, rien opposer. Deux d'entre eux ^nt été traduits ; tous les trois mériteraient de l'être ; lïialheureusement, ce n'est pas toujours aux travaux

les plus sérieux que sont dévolus les honneurs de la popularité.

Des publications, aussi nombreuses que variées, ont établi la réputation de M. Dixon en Angleterre et sur le continent. Dans ces dernières années, il nous a donné coup sur coup une Histoire de la Tour de Londres j une Excursion chez les Mormons^ une Description de la Palestine^ un Tableau de la Suisse^ un Voyage en Russie, Cette facilité à passer d'un sujet à l'autre annonce une rare souplesse de talent. M. Dixon est un écrivain ; sa langue est pure, imagée, élégante ; ses dialogues sont dramatiques, ses récits animés, ses paysages pittoresques au plus haut point. C'est un charmeur. Supposez, outre ces qualités, l'esprit critique, l'art d'étudier attentivement les hommes et les choses, ce qu'on peut appeler la conscience littéraire, et vous aurez en M. Dixon l'idéal de l'écrivain.

Je doute que cet écrivain idéal {rara avis)^ eût osé promener successivement son lecteur du Jourdain au Missouri, et du Rhône au Volga. Il aurait compris qu'un travail sérieux sur la Russie exige de longues années de préparation, que l'on n'improvise pas en trois mois l'étude d'un monde nouveau, et qu'on ne peut arriver à la connaissance exacte des institutions, sans avoir, hélas ! passé par celle de la grammaire. Mais le

paanque de critique est précisément le défaut des

qualités de M. Dixon. Il est lui-même la dupe de son imagination, et le lecteur non prévenu sera certainement la dupe de son style ; comment n'avoir pas confiance dans un écrivain qui a tant de foi en lui-même? M. Dixon ignore absolument le russe; cela ne Tempêche pas de nous raconter à tout propos ses conversations avec des paysans, des moines ou des soldats qui, à coup -sûr, ne connaissaient guère Tidiome de

► Shakespeare. M. Dixon n'a pas daigné nous dire qui lui servait dlnterprète. Procédé plus louable au point

. de vue de l'art qu'au point de vue de Texactitude. On lui a dit ceci, on lui a raconté cela; tant pis pour le lecteur qui réclame des garanties. Une fois, M. Dixon, dans une lettre adressée au Tintes^ mit en scène Tune des personnes qui lui avaient fourni des renseignements ; or, précisément, cette même personne avait protesté dans le Golos contre Tusage, ou plutôt l'abus, que lauteur anglais avait fait des indications qu on lui avait données. Nous avons eu l'occasion de voir en Russie les épreuves mêmes de Free Russia corrigées par un savant moscovite qui transmit plus d'une fois à M. Dixon d'utiles observations. Il ne les a pas toutes Doises à profit : son siège était fait. En revanche, il ne s'est montré que trop docile à certaines influences. L'ouvrage, dans le plan primitif de M. Dixon, devait être intitulé Holy Russia {la sainte Russie), et celte dénomination était juste si Ton songe que les deux tiers du livre sont uniquement consacrés à des choses religieuses. Le titre actuel fut suggéré à Fauteur par

une dame de Moscou, qui trouvait Tautre trop usé. La galanterie a entraîné M. Dixon un peu loin, et ce serait le cas de répéter que Tesprit est souvent la dupe du cœur. Cependant, avec sa merveilleuse souplesse d*imagination, il a fini par croire qu'il était réellement venu étudier la Russie libre et non la Russie religieuse; dans sa courte préface, il affirme que les mots Russie libre {Svobodnaya Rossia) se trouvent sur toutes les lèvres dans ce pays. Nous venons de parcourir comme lui, plus longtemps peut-être que lui, une grande partie de Tempire russe, et nous avons bien rarement entendu ce mot. Si la masse du peuple russe est pleine d* affection, d'enthousiasme pour le souverain qui a détruit la honte du servage, elle n'en sent pas moins rétendue des libertés qui manquent encore, et pour lesquelles le pays n*est sans doute pas suffisamment préparé. A voir la popularité dont jouit Alexandre II, on peut, dès maintenant, prédire à la Russie une longue série de souverains glorieux. Alexandre II est grand pour avoir aboli le servage de la terre; un autre souverain viendra qui abolira le servage de la pensée, un autre qui affratichira les consciences du joug auquel l'église orthodoxe les tient assujetties ; un autre qui couronnera Tédiflce en proclamant le régime représentatif et les libertés nécessaires. Tous ces empereurs seront populaires, tous exciteront Tadmiration et les sympathies de TEurope, surtout celui qui aura l'art de réconcilier la Russie avec la Pologne, comme l'Autriche s'est réconciliée avec la Hongrie. Mais appeler dès maintenant la Russie un état libre, c'est fausser

LES ÉCRIVAINS ANGLAIS ET LA RUSSIE. Tl\

la réalité, c'est devancer l'avenir d'un siècle, peut-être de plus encore.

Si M. Dixon avait écrit la Russie affranchie, nous comprendrions cette épithète ; mais dans l'état actuel des choses, le titre de son ouvrage laissera au lecteur une impression d'amer désappointement ; l'intérieur de l'édifice ne répond nullement à l'inscription qui en décore le frontispice. Plus d'une page du livre dément la première, et parfois même l'auteur pousse trop au noir les ombres dont il a cru nécessaire d'obscurcir son tableau. Il a du reste été vertement repris par son compatriote, M. Herbert Barry. M. Barry, lui, n'est pas un écrivain de profession ; ses affaires l'ont appelé en Russie ; douze années de voyage et de séjour l'ont initié à la langue et aux coutumes du pays, et il dénonce sans pitié les fantaisies que l'historiographe de la Tour de Londres s'est permises en plus d'un endroit : a J'espérais, dit M. Barry, que la lecture de Free Russia donnerait au public des idées justes sur ce grand pays, et que l'œuvre d'un écrivain aussi distingué apprendrait au monde ce qu'est la Russie et ce que sont réellement les Russes ; mais en lisant le livre de M. Dixon, je me suis rappelé le mot du prince Eugène Dolgorouki. « Les Russes seuls ont le droit d'écrire sur la Russie, » disait le prince, entendant sans doute que le droit de traiter un pareil sujet n'appartient qu'à ceux qu'un long séjour a familiarisés avec la Russie. »

Nous ne dresserons pas la liste de toutes les erreurs que relève M. Barry ; il suffit d'en signaler quelquesunes. Ainsi, M. Dixon, qui connaît peu le paysan

m LK MONDS SLAVE.

russe, allirnie que le père de famille peut se livrer cliez lui à tous les excès, à toutes les violences, et que personne ne doit lui demander compte de sa conduite. M. Barry, qui a vécu longtemps avec les moujiks, cite une foule de faits qui démentent cette assertion. A l'appui d'un récit de mœurs contemporaines, M. Dixon invoque un numéro de journal russe ; M. Barry, qui lit le russe, nous apprend que le journal en question date de 1864 ; détail important à noter dans un pays qui, toute proportion gardée, marche plus rapidement que nous dans la voie du progrès. Ailleurs, pour démontrer la brutalité du paysan russe, M. Dixon raconte une épouvantable histoire d'assassinat; le coupable était un certain Gorski; malheureusement pour l'auteur, il se trouve que c'était un étudiant polonais, précepteur dans la famille qui succomba victime de sa férocité. Parlerons-nous de ces chemins de fer fantastiques que M. Dixon perce à travers TOural, et dont M. Barry n'a jamais aperçu le tracé? Que dire de ces bazars où M. Dixon n'a vu vendre que du pain, du poisson, des images saintes et des cartes ? Nous avons visité nous-mêmes les bazars de Moscou, Kazan, Vladimir, Tver, Jaroslav, et d'autres villes. Nous n'avons jamais vu le peuple acheter des cartes, et nous l'avons vu rarement y jouer. Les dames sont le jeu favori du peuple russe ; quant aux cartes, elles sont le divertissement préféré des clubs et des salons. Nous pouvons ici, comme en maint endroit, joindre notre témoignage à celui de M. Barry ; nous sommes malheureusement obhgé de suspecter à tout propos celui de

Les écrivains ANlrLAIâ Et LA RUSSIE. ^27.1

M. Dixon. « Ce livre n'est pas sérieux, disait naguère la meilleure des Revues de Pétersbourg, mais il est bien curieux. » Eu effet, les Russes peuvent y apprendre une foule de choses qu'ils ignorent sur leur propre pays. La Revue en question relève aussi plus d'une erreur chez M. Dixon ; mais elle le fait avec moins d'amertume que M. Barry. Juges et parties dans leur propre cause, les Russes déploient généralement vis-à-vis des étrangers une modération, une courtoisie, qui font parfois suspecter jusqu'à Ténergie de leur patriotisme.

M. Dixon éprouve à tout propos le besoin de sortir des limites où l'enferme le cercle restreint de ses connaissances. S'il s'était borné à décrire les monastères de la mer Blanche qu'il a visités, et la vie monastique qu'il a mieux étudiée que personne, il nous aurait donné un livre excellent, qui pourrait se lire sans défiance et même avec un sérieux intérêt ; mais non, il a cru nécessaire de toucher à des sujets qui lui étaient plus ou moins étrangers : la seconde partie de son livre traite tour à tour des paysans et de la police, des étudiants et de l'armée, du panslavisme et de la Sibérie; elle fait un tort véritable à la première.

Pour un compatriote de Bacon, M. Dixon ne possède guère les méthodes rigoureuses de l'induction. Ce ne sont pas des ailes qu'il faudrait donner à son imagination ; mais les poids et le plomb (plumbum et pon- ^^^a) dont parlait naguère le baron de Verulam. 11 se '^te de généraliser sur le vu d'un seul fait, sans niême avoir pris soin d'en vérifier Texactitude. Ayant

à peine eu le temps d'observer les traits de caractère propres au peuple russe, il s'empresse de les appliquer à la race slave tout entière. Il affirme, par exemple, que la Slave est essentiellement religieux ; ceci est vrai pour la Russie et pour la Pologne ; mais, en ce qui concerne les Tchèques de Bohême et les Slaves du Sud, la proposition est tout au moins exagérée. Nous avons visité tour à tour Belgrade et Moscou, Prague et Varsovie, et nous pouvons affirmer que la religiosité russe et polonaise présente un mélange de fanatisme et de naïveté qui ne se retrouve pas au même degré chez les Slaves de l'Elbe ou du Danube. • Saint Georges, dit ailleurs M. Dixon, est le patron des races slaves. » Dans quel calendrier M. Dixon a-t-il fait cette découverte ? Saint Georges ne joue le rôle de saint national que dans la Grande Russie moscovite, où il parait s'être identifié avec quelque dieu païen vainqueur de rhiver et libérateur du printemps. Quant aux autres pays slaves, tous, sauf la Garniole, l'ignorent absolu^ ment. La Russie de Kiev vénère saint Michel archange ; la Pologne, saint Stanislas ; la Bohême, saint VacslaV et saint Jean Népomucène; la Moravie, saint Cyrille et saint Méthode... Nous ferons grâce au lecteur dureste de l'énumération; elle figure en maint calendrier slave que M. Dixon eût pu consulter.

Yoici qui est plus grave : « Toutes les tribus slaves, dit M. Oixon, sont plus ou moins avides d'errer à l'aventure, aujourd'hui dans un lieu, demain dans ua autre, lie parcourir le monde, d'habiter en quelque sorte sous la tente, comme faisaient les patriarches.

L£S ÉCRIVAINS ANGLAIS ET LA RUSSIE. î1^

Jais cette tendance est plus vive encore chez le Russe lue chez le Bohême ou le Serbe. » Où l'auteur de Free Russia a-t-il étudié les caractères ethnographiques les peuples slaves ? On s'accorde généralement à les regarder comme des peuples agriculteurs. Ceux-là même qui veulent à tout prix faire des Russes des nomades (ce qui est d'ailleurs inexact), s'efforcent de démontrer qu'ils n'appartiennent ni à la race slave ni au monde indo-européen. Déclarer les Russes plus nomades que les Serbes ou les Tchèques, c'est inventer pour ces populations des instincts qu'elles ignorent absolument. « Le temps n'est pas très -éloigné, continue M. Dixon, où la famille slave était nomade, où elle formait un peuple de pasteurs, conduisant ses troupeaux de plaine en plaine à la recherche de Teau et des pâturages, campant sous des tentes de peau, ou dans des cabanes de bois qui n'étaient guère plus solides, traînant à sa suite les femmes et les enfants, les armes et les dieux domestiques. Ces tribus chassaient le gibier sauvage, et quand la proie leur manquait, se nourrissaient de leurs troupeaux. Quelques Slaves, à la vérité, cultivaient la terre, mais d'une manière grossière, à peu près comme un Indien laboure les savanes <jui s'étendent devant lui. » Combien de siècle faut-il entendre par ce temps peu éloigné que M. Dixon paraît connaître avec tant de précision? Les pâtres ^e la Moravie et les laboureurs de la Pologne en ont depuis bien des générations perdu la mémoire. Dans Quelle publication slave, allemande ou française ^1- Dixon a-t-il pris les traits de cette idylle fautas-

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