‹ Le monde slave: voyages et litte?ratureChapitre 39 sur 41 · LE MONDE SLAVE. — LES ÉCRIVAINS ANGLAIS, ETC · texte numérisé non relu

LE MONDE SLAVE. — LES ÉCRIVAINS ANGLAIS, ETC

point s'associer au jugement qu'il porte sur le pays qui en est Tobjet :

a J*espère, dit M. Ralston, n'avoir point donné une mauvaise idée du peuple russe. La nature de mon livre m*a conduit à parler fréquemment de ses faiblesseSj à insister longuement sur ces. superstitions. Mais ce n*est point sur des faiblesses communes en somme à Thumanité tout entière qu'il convient de juger une nation remarquable pendant tout le cours de son histoire par son respect pour la vieillesse, sa pitié pour Tinfortune; un peuple qui, même sous Toppression de l'esclavage, a su garder un sens si profond de loyauté, un amour si ardent pour sa patrie. »

M. Ralston arrive en somme aux mêmes résultats que M. Barry ; son livre n'a pas encore obtenu les honneurs de la traduction ; il les mériterait à tous égards. Il importe d'appeler Tattention sur des œuvres aussi consciencieuses. Bien peu d'entre nous peuvent encore aborder la Russie face à face : ne négligeons du moins aucun des travaux qui sont de nature à nous éclairer sur elle ; appliquons-nous à les faire connaître, en attendant que nous soyons en état d'entreprendre nous-mêmes des ouvrages dignes de rivaliser avec eux.

D'après les travaux dont la question slave a été l'objet en France, on serait tenté de croire que les divers peuples slaves sont restés jusqu'ici indifférents à l'idée de leur race, que cette idée a été récemment inventée et répandue en Europe parla propagande russe ou moscovite. On ne niait pas des analogies incontestables de langue et de civilisation, mais on en restreignait la portée aux plus étroites limites ; on n'admettait pas qu'il y eût en jadis entre la Bohême et la Serbie, entre le Pologne et la Bohême, entre la Russie et les Slaves du Sud des rapports plus intimes que n'ont pu l'être par exemple autrefois ceux du Portugal et de Tltalie, de l'Angleterre et de l'Allemagne. Assurément le principe des nationalités, l'idée de la race n'ont pas joué en Europe, au Moyen Age, et jusqu'au début de notre siècle, le rôle que nous leur avons vu attribuer dans ces derniers temps; mais, il y a loin de la notion claire et complète de ce principe, à l'ignorance absolue de toute solidarité entre des peuples de m^"™**

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origine et de langue analogue. Il n*est pas étonnant que les traces de cette solidarité entre les nations slaves nous aient échappé jusqu'ici ; elles sont pour la plupart consignées dans des documents que nous dérobe soit 1 eloiguement des pays où ils ont été publiés, soit l'ignorance des langues dans lesquelles ils ont été é(*rit3. Mais les savants slaves, intéressés à retrouver les titres de leur race, n ont pas négligé de remettre en Inniiore les témoignages divers qui attestent les rapports politiques, religieux ou intellectuels des peuples slaves, depuis le moment de leur apparition dans rhistoire. Si quelques-uns de ces érudits ont apporté h cette recherche plus d'enthousiasme que de véritable critique, et ont fait tort aux résultats de leurs investigations par les conclusions exagérées qu'ils en ont voulu tirer, d'autres, plus sages et plus modérées, se sont contentés de rassembler les textes, en laissant à l'intelligence du lecteur le soin d'en déduire les conclusions. C'est ce qu'a fait par exemple, il y a quelques annéc's, M. Bogisich, auteur d'ouvrages estimés sur le droit slave, serbe de naissance et aujourd'hui professeur à l'Université d'Odessa. Dans un travail publié par les Annales serbes de Novisad (Hongrie), il demande pour les Slaves la création d'uQ Musée central, analogue au Musée germanique de Nuremberg. A ce propos, dans un Appendice plus intéressant pour nous que la brochure elle-même, il a groupé une quarantaine de textes, la plupart inconnus avant lui et relatifs aux rapports des peuples slaves à différentes périodes de leur histoire. Vers la même

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3que, un savant de Prague, aujourd'hui professeur Varsovie, M. Perwolf, essayait de retracer systéma- [uement Vhistoire de la solidarité^ ou, pour être plus act, de la mutualité slave. La carrière de ces deux jrivains donne pour ainsi dire une sanction particuère à ce principe de mutualité ; nés tous deux chez. Bs peuples dont le développement naturel est entravé ar les nécessités de la politique austro -hongroise, ils nt trouvé un accueil plus favorable, une situation lus digne de leur talent dans le vaste empire des sare. Aux documents qui nous so U fournis par ces onsciencieux investigateurs, il faut joindre ceux que lous donne à l'article Slaves, la grande Encyclopédie Bohême, publiée à Prague depuis plusieurs années, ^us la direction d'un homme d'État éminent, M. Rieger. Là se trouvent réunis et condensés dans une cinquantaine de pages un grand nombre de matériaux que l'on chercherait vainement ailleurs ; ils ont été rédigés par M. Perwolf, dont nous avons parlé tout à l'heure. D'autre part, sous ce titre le Panslavisme oc^ cidental^ un publiciste polonais, M. Hofraan, s'est attaché à grouper tous les documents qui établissent les rapports historiques de la Pologne et de la Bohême pendant le Moyen Age. Enfin, un savant russe, M. Pypine, dans son Histoire des littératures slaves, U0U8 fournit les éléments d'information et de critique d'autant plus sérieux que l'auteur est l'adversaire décidé de toute espèce de Panslavisme, littéraire ou autre, et que son livre se termine par un véritable réquisitoire contre ce qu'il appelle les réveriçis.Qtl'

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fantaisies des panslavistes. Ainsi, par un hasard assez curieux, les quatre écrivains auxquels nous empruntons les principaux éléments de cette étude appartiennent aux quatre grands peuples slaves : l'un est Serbe, Taulre Tchèque, le troisième Polonais, le dernier Russe; leurs ouvrages, écrits dans quatre idiomes différents, se complètent, pour ainsi dire, les uns les autres, et sont, pour la première fois sans doute, signalés au public français.

La race slave (et par ce mot j 'entends Vensemble des peuples parlant les langues slaves), est aujourd'hui distribuée en six États différents, divisés en une douzaine de groupes, dont un seulement peut se flatter d'être absolument indépendant. Partagée entre trois religions et deux alphabets, elle est assurément bien loin de cette unité qu'elle a possédée dans une période antérieure et que certains esprits la croient appelée à recouvrer dans ravenir..A Tépoque oà cette unité existait, avant que les divers groupes ne se fussent constitués, la race slave s'était déjà élevée à un assez haut de^^ré de civilisation. A défaut de l'histoire qui se tait, la langue est là, qui nous apprend où en étaient la vie sociale, les institutions politiques et les arts des Slaves avant quïls ne se fussent étendus et dispersés de la Baltique au Danube et du Volga aux mont«dela

Bohême. Ce témoin irrécusable nous atteste un état ocial déjà fort développé et dont on ne peut retrouver es traces dans les institutions ultérieures des différents groupes. Mais la philologie est un moyen d'inormation tout moderne et fort insuffisant à bien des [joints de vue, car il peut amener à des résultais contraires à la réalité des choses. Nous savons, par l'exemple de notre malheureuse Alsace, que la langue ne suffit pas à caractériser la nationalité ; nous savons ç[ue la nationalité n'est pas un phénomène fatal, mais [expression et la résultante d'un choix librement :îonsenti.

Le témoignage de l'histoire proprement dite a donc bien plus de poids auprès de nous que celui de la philologie. Or, il s'agit de voir si, aux différentes époques, les divers peuples slaves ont eu, suivant l'expression Ju droit romain, la constante et perpétuelle volonté l'appartenir à leur race et non pas à une autre; s'ils )ut eu ridée de cette solidarité, si souvent invoquée par les publicistes modernes. Guidés par les écrivains jue nous venons de citer, nous interrogerons tour h leur le témoignage des chroniqueurs, des grammairiens, des littérateurs et des hommes politiques. Les chroniqueurs, échos fidèles des opinions de leur temps, nous diront ce que pensaient leurs contemporains sur .eurs origines ; les grammairiens, moins naïfs et plus subtils, représenlent les théories réfléchies d'une science encore incomplète, mais cependant intéressante à consulter; les hommes politiques font sortir l'idée du domaine de la légende ou de l'érudition, pour

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en tenter les applications dans la réalité. Une opinion qui s'appuie sur leur triple témoignage n'est point assurément un fait de hasard, que Ton peut se contenter de noter en passant. Il ne s'agit point d'ailleurs pour nous de combattre ou de justiQer les idées panslavistes; nous voulons simplement en rechercher le développement, en exposer la genèse, pour employer un de ces mots dont la science a tant abusé. Ce travail a un intérêt purement spéculatif : une fois orienté dans le détail des faits peu connus qu'il s'agit d'exposer ici, le lecteur saura bien en déduire les conséquences.

Commençons par les annalistes. Le premier en date est Nestor, le père de l'histoire russe, le Grégoire de Tours de la Russie. Sa Chronique s'ouvre par un préambule célèbre et reproduit par tous les chroniqueurs russes jusqu'au dix-huitième siècle. Dans ce jjréambule, écrit aux environs de l'année 1100, Nestor raconte tout au long la généalogie de la nation slave : a Parmi les soixante-dix langues ou nations issues de Japhet, dit-il, figurent les Slaves. Ils se dispersèrent par le monde et prirent des noms différents, suivant les lieux qu'ils occupèrent : les uns s'appelèrent Moraves, les autres Tchèques, les autres Croates, Serbes et Corutanes (ce sont les Slovènes ou Slaves d'IUyrie; ; les autres Lekhs, les autres Polanes, Drevlianes, etc. Ainsi se partagea la nation ou langue slave, et l'écriture qu'elle a adoptée s'appelle écriture slave. » Un auire passage est encore plus décisif. Racontant à sa façon les origines du Christianisme, Nestor écrit : « Andro-

faifir^ Tun des disciples de Jésus-Christ, est Tun des pitres de la nation slave, car il alla en Moravie; A^tre Paul enseigna aussi dans ces pays; il visita Tllyrie; or, du temps de saint Paul, il y avait des hves en lUyrie ; c'est pourquoi saint Paul est l'apôtre B la nation slave à laquelle nous appartenons, nous usses; il est donc notre apôtre à nous Russes, puisl'il a instruit la nation slave. » En Bohême, les irouiqueurs latins ou tchèques, sans être aussi précis le Nestor, présentent des idées analogues. Ainsi, le iToniqueur latin Cosmas, peu suspect de slavomanie, ?pelle les Tchèques des Slaves; au quatorzième .ède, le rimeur Dalemil ne connaît pas Texistence es Slaves, mais il rattache les Tchèques à la nation erbe, et nous savons d'ailleurs que ce mot serbe est ynonyme de slave. Témoin, pour ne pas citer d'autres irgumeuts, le nom des Sorabes ou Slaves baltiques, dentique à celui des Serbes qui, aujourd'hui encore, représentent la race slave dans le midi de l'Europe. Un peu plus tard, Pulkawa, remontant au déluge, comme la plupart des annalistes ses confrères, raconte que les Slaves quittèrent la tour de Babel .pour aller occuper la Bulgarie, la Dalmatie. la Croatie, l'Istrie, laCarniole, la Bohême, la Pologne, les pays de l'Elbe et la Russie. En maintes circonstances, le nom de la race ou celui de tel ou tel peuple sont indifféremment substitués l'un à l'autre. Ainsi, dans les légendes des saints bohèmes, par exemple dans celle de saint Procopo, le ^oi slovensky^ slave, sert aussi bien que le mot czech à désigner la nationalité du héros. Saint Adalbert de

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Prague dit : Sloriemnjsem^ je suis Slave. Un mannsciit da quinnème siècle appeUe de même saÎDt Jérômek grand tiadiKteur de la Vulgate, an saint slave, en se fooiant sur la tradition qui voulait que la Pannonie, Ov^ il est Dé, fût. dès le quatrième siècle, occupée par !es SlaT\?s qui lliabiteot aujourd'hui. Les mêmes idées ^e i^lrouvent diei les écrivains de la Renaissance, isoumment chez le célèbre chroniqueur Hajek, de Liboczui: lui aussi, il fait descendre les Slaves de Japhet^ et leur assigne en partage, les pays serbes, bulgares^ croates, valaques, russes et moscovites. Notons ce dernier mot; une théorie contemporaine a essavê de nier aux russes de Moscou la nationalité slave, e: de prétendre qu'ils se Tétaient attribuée dans un but de propagande politique. Hajek ne songeait ^oic: à la le^r contester. Le même écrivain signale la pwireutedcs deux frères Tchekh et Lekh, auxquels se joindra f*!i:s tard un troisième. Rus. Ce sont les fondateurs lèp^n Jaires des trois grandes nationalités slaves. Au dix-huitième siècle, cette triade symbolique est h-^Uement chère à Timagination populaire, qu'elle se retrouve même dans les livres d'éducation rédigés par les Jésuites de Bohême, dont la plupart s'étaient cependant donné pour mission d extirper de ce pays la nationalité slave. Parmi les Père» de cet ordre, il y en eut UD, le jésuite Balbin. qui, passionné pour sa langue maternelle, entreprit de l'arracher à l'état déplorable ou Tavait jetée l'oppression germanique. Dans sa disse rUtUon apologétique pour la langue bohème, il énumère avec complaisance tous les pays où se parle la langue

LKS ORKJIXES DU PANSLAVISME. 8()i>

\Mve'{lingua slavonica). Remarquez bien qu'il ne dit Ms les langues slaves. Certes, Balbin n'avait point la "inoindre idée du panslavisme politique; il ne se douait guère qu'un jour une Assemblée française verrait ane manœuvre politique dans cette rubrique Chaire de langue slave, sur les aftiches du Collège de France i. * La langue slave, dit Balbin, est aujourd'hui la plus répandue de toutes celles qui existent; elle s'étend de La mer Adriatique jusqu'à TOcéan glacial; elle est parlée en Istrie, en Dalmatie, en Croatie, en Hongrie, en Bosnie, en Boliême, en Moravie, en Silésie, en Lusace, chez les Lithuaniens, les Ruthènes, dans une partie de la Prusse, chez les Russes et les Moscovites, dont l'empire est immense. Il n'y a, dans le monde entier, aucune autre langue avec laquelle on puisse, en changeant seulement de dialecte, parler à tant de peuples et de nations. » Ajoutons encore, avaut de quitter la Bohême, qu'au dix-septième siècle, un professeur de Prague, Sudetin, entreprenait de démontrer que les Tchèques descendaient des Russes ou Roxolans, et soutenait à ce propos une vive polémique contre d'autres écrivains, qui les rattachaient aux Croates.

Même langage chez les chroniqueurs polonais. Au douzième siècle, Vincent Kadlubek attribue à un certain Vandalus les origines de la race slave, qui

1. Il y a cinq ans, la chaire de langue et littérature slave du Collège de France a vu changer son nom en celui de chaire de langues et littératures d'origine slave sous le prétexte puéril ({ue le titre primitif favorisait la propagande panslavisme.

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occupe, suivant lui, la quatrième partie de TEurope, toute la Russie, jusqu^à l'Orient, la Pologne, la plus grande de toutes les contrées, la Bohême, la Moravie, la Corinthie, la Croatie, la Bulgarie. Dlugosz, Thistorien du quinzième siècle, fait descendre de la plaine de Sennaar le père de tous les Slaves, et BLromerius (seizième siècle), fait rentrer dans la famille slave, non-seulement les habitants de la Dalmatie, de l'illyrie, de l'Istrie, des Carpathes, de la Hongrie, mais aussi les Bulgares, les Serbes, les Croates, les Russes, les Moscovites, les Lusaciens, les Moraves et les Polonais. Assurément, ce n'est pas la méthode critique moderne, ce n'est pas l'étude raisonnée de la craniologie et de la linguistique qui amènent des écrivains aussi divers à des résultats aussi parfaitement identiques ; il u y a dans tout cela ni propagande politique, ni émissaires, ni académies. La tradition d'une part, la ressemblance frappante des idiomes de l'autre, voilà les élémentssur lesquels s'appuient 'les chroniqueurs russes, tchèques ou polonais.

Chez les Slaves du Sud, les historiens nationaux font i\ peu près défaut pendant le Moyen Age, et, d'ailleui*s, leurs annales se fondent si vite avec celles des nations voisines et conquérantes qu'ils ont à peine le temps de les écrire. Cependant, il ne faudrait pas croire que la conscience de la race soit étouffée chez eux par la difBiouUé des circonstances; la religion qui tendrait à Val)ôUrchoz les populations du rite latin, l'entretient ol le iiéY<îloppe chez ceux du rite grec orthodoxe ; ils roirouveiU dans la langue même de leur liturgie l'idéç

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leur nationalité; cette langue, ils l'appellent toujrs sloviensky^ le slave. Dans leur nom même, beauup de ces tribus portent celui de leur race. Ainsi, les kbitauts de la Styrie, de laCorinthie et de la Carniole ippellent Slovinzi^ ceux qui vivent entre la Save et

Drave, 5/at;o7ici (Slavons et Esclavon^, enDalmatie, ir opposition aux conquérants italiens, ils se noment le peuple slave {il pojjolo slavo)^ et ils donnent ur nom à ce fameux quai de Venise, cette rive des sclavons, où vont aborder leurs vaisseaux, quand ils rrivent dans la ville des Doges. Au début du dix-sepèœe siècle, un dalmate, Orbini, écrit un livre sur le Qyaume des Slaves S* en tête de cet ouvrage il traduit

peu près mot à mot le passage du polonais Kromeius, que nous avons cité tout à Theure. En toute cironstance, il emploie les mots de lingua slava^ nazione lava, a La nation slave est, dit-il, la plus grande de wutes celles qui existent; la langue slave s'étend de la mer Caspienne jusqu'à la Save, et de la mer Adriatique jusqu'à la Baltique. En tous ces pays se trouve la nation slave. » Ce n'est pas seulement la notion théorique de l'unité de langue qui domine chez certains écrivains, quelques-uns devancent, pour ainsi dire, la fameuse formule allemande: So tveitcUe deutsche zunge

i. Il regno degli slavi hoggi corroUamenté detti schiavoni. Pesaro, 1601, in-4».

U est curieux de noter que cet ouvrage, d'ailleurs assez feible, fut traduit en Russe et publié en 1722, à Pétersbourg, par l'archevêque de Novogorod, Théophane ProcopovitcU,

hiingtK Ils sont convaincus qu'un ouvrage écrit dans l'un des dialectes slaves aura chance d'êlre lu chej Ki tous les peuples de la race. Ainsi, un bénédictin dalraate du dix-huitième siècle écrit en tête d'une Vie de saint Benoît : « J'ai rédigé cet ouvrage en langue slave (sloviiuki) pour embellir, par cette biographie, notre langue, qui est la plus répandue de toutes, et qui s'étend des rives de la mer Adriatique à celles de la mer Glaciale, et des frontières de TAllemagae aux bords de la mer Noire. »

Si les Slaves du Sud fournissent moins de témoignages à la thèse que nous soutenons, en revanche, c'est Tun d'entre eux, le croate Krijanich qui, le premier, a formulé avec netteté la solidarité des peuples slaves, et tiré les conséquences politiques de cette solidarité. La figure de Krijanich mérite de fixer un instant notre attention. Né en 1617, en Croatie, il fit ses études à Vienne, puis à Bologne, et fut or:lonné prêtre catholique ; il séjourna long temps à Rome et y étudia, surtout, les moyens de ramener à l'unité les deux Eglises grecque et latine ; la liturgie slavonne fixa spécialement son attention. A Rome, il écrivit un livre sur les schismes, avec cette épigraphe : « Il n'y aura pas deux nations, ni deux royaumes, mais il n'y aura qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur. » Ce fut sans doute ce zèle pour Tunilé de la foi qui l'entraîna en Russie, sous le règne du tsar Alexis; à ce zèle se mêlait la passion des tra-

1. L'Allemagne s'étend partout où résonne Tidionae allemanc}.

LES ORIGINES bU PAiN SLAV I SME. 309

.ux linguistiques et historiques : « On me reproche, t quelque part Krijanich, d'être errant et vagabond, ais je ne mérite pas cette accusation, car je suis venu lez ma nation et dans ma propre patrie; je suis venu ans le seul pays où Ton puisse apprécier et utiliser les travaux... En toute autre partie du monde, pluil qu'en ce royaume, je serais errant et étranger. » n peu plus loin il nous apprend qu il est venu en ussie pour y répandre ses travaux sur les langues laves, grammaires, dictionnaires et autres, et aussi our y écrire l'histoire des peuples slaves. Outre quelues livres en latin, Krijanich a écrit en russe, ou lutôt dans le slavon corrompu du temps, un grand uvrage que M. Bezsonov a publié, en 1859, à Moscou, ous ce titre : L'Empire russe au XVIP siècle. Ce titre, maginé par Téditeur, n'est pas absolument exact; car Lrijanich ne s'occupe pas seulement de la Russie, Dais des Slaves en général ; il se montre fort avancé )our son temps dans l'étude de la question slave ; à naintes reprises, il constate avec douleur l'état d'abaislement du peuple slave, divisé en nations diverses et lont une seule, la Russie, est arrivée à un développenent autonome. Il manifeste une haine profonde pour es Allemands, auxquels il attribue, non sans raison, ious les malheurs de sa race. Sans insister sur les chapitres spécialement consacrés à la Russie, à ses institutions, aux moyens d'y développer le bien-être, nous citerons spécialement les passages qui se rapportent à l'idée même de la race slave. Le cluipilre vu de

''^^ LB XONDI SLAVK.

1 ouvrage est partirulièrement remarquable ^ C'est un dialDgue entre un certain Boris, qui représente la Russie, et un nommé Hervoj, un slave quelconque; ib s'entretiennent de la barbarie que certains peuples repri3<*heut aux Slaves. • Souvent, dit Boris, souvent, frnre Hervoj, jai médité sur la trîste situation de notre nation slave, qui compte six peuples : les Russes, les Lekhs, les Tchèques, les Bulgares, les Serbes et les Croates, et je considère comment nous sommes méprisés par toutes les nations ; les unes nous offensent avec acharnement, les autres nous méprisent; d'autres nous exploitent et dévorent nos biens sous nos yeux, et, ce qu'il y a de plus blessant, nous insultent, se moquent de nous, nous détestent, nous appellent barbares et nous rangent plutôt parmi les animaux que parmi les hommes. » llervoj explique à Boris les causes de ce dédain; il les trouve dans la maladresse des Slaves, dans leur facilité à s'incliner devant les étrangers. Le mal des Slaves, dit-il, c'est d'être trop hospitaliers xènomanes.^ et il cite les épithètes injurieuses "que les autres nations donnent aux Slaves, la facilité uviH* laquelle on exagère les défauts qu'ils ont, ou on iuvoulo ceux qui n'existent pas. Il fait du reste, luiuu^iut\ avec une grande franchise, le procès de sa

^ WhuUuI mou $ojour à Moscou, M. Bezsonov, qui prépare, \*v^ sv H^»tuotit. uu trav;iil fort curieux sur Krijanich, a bien nn'uI»^ «K-Utv ^ wu dlH'*-^i^Wî^ i*^ manuscrit autographe du > ^*'tv^»\ ^^nv\t^<v^ viu'il .1 ou îa Knine fortune d'éditer.

LES ORIGINES bu PANSLAVISME. Mi

^, illui reproche trop de penchant à la paresse,

civilisation inférieure à celle des autres peuples péens, une tendance à boire et à dépenser, de la uté envers les inférieurs, la mauvaise organisation mouvoir, anarchie en Pologne, despotisme en Rusune facilité déplorable à s'allier aux peuples voi-

contre leurs propres frères, a Dans notre naïveté, il, nous nous laissons enguirlander, nous cornons pour les autres; nous nous détestons entre s; nous croyons en tout les étrangers, nous faisons : et amitié avec eux et nous avons honte de notre on* Nous nous mettons, sans réflexion, à leur re- •que et nous nous querellons, sans cesse, entre s. » C'est surtout cette affection pour les étrangers

Hervoj bldme chez ses compatriotes. « Les étran- 3, dit-il, se nourrissent de la sueur des Slaves, înt chez eux, se moquent d*eux à leurs dépens, i-seulement les Slaves se laissent piller par les ingers, mais encore ils les appellent pour se faire verner par eux, comme, par exemple, les Russes

jadis ont appelé chez eux les Yarègues, les Polos qui vont chercher des rois à tous les bouts du ade. Oui pourrait compter tous les affronts que les onais ont eu à supporter pour avoir appelé des souains étrangers? On en ferait de gros livres; il y a ins de honte à être comme les Serbes et les Bul- ■•es, soumis aux Turcs, par la conquête. S'il faut Disir un souverain, qu'on le choisisse parmi les

• Voyez ce que nous avons dit ici môme, p. 32.

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