‹ Le monde slave: voyages et litte?ratureChapitre 38 sur 41 · L. :•' "5 r:i:.-edux. del · texte numérisé non relu

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LES ECRIVAINS ANGLAIS Kt LA RUSSIE. ill

tressaillement (l'e£froi,quand son pope lui dit que Manchester et Sheffield sont 4fW villes hérétiques, où les ouvriers qui tissent le ca|g^%eux qui poUssentracier, n'ont jamais appris de'^leuré pasteurs comment on fait le signe de la croix à la grecque... » Ce tableau est fort plaisant, mais il est peu exact.

M. Dixon confond ici les panslavistes avec un groupe fort restreint de vieux Russes qui, soit par êtroitesse d'esprit, soit par suite d'un patriotisme exagéré, rêvent d'arracher leur pays aux influences et aux importations étrangères naguère introduites par Pierre le Grand. Ce groupe tend chaque jour à dimiauer; il joue d'ailleurs un rôle qui n'est pas inutile dans l'économie nationale. Ses efforts contribueront sans doute à émanciper la Russie de la tutelle commerciale et littéraire de l'Europe. A ce groupe, on oppose généralement les Occidentaux {Zapadniaki) qui, avant conscience de Tinfériorité relative de leur nation, empruntent volontiers à la France, à l'Allemagne ou à l'Angleterre des produits ou des institutions ; ces Occidentaux ont aussi leurs fanatiques ; moins raisonnables peu t-être.que ceux du camp opposé, ils se croient tenus de louer et d'admirer tout ce qui vient du dehors et préfèrent par principe une bouteille de Laffite frelaté à du vin de Crimée naturel. Les deux partis ne se ménagent ni les satires, ni les caricatures. Avec son penchant à tout généraliser, M. Dixon a pris une charge pour un type national. Mais, entre ces deux extrêmes, il y a tout un jnste milieu des gens sensés, éclairés, patriotes, qui comprennent qu'en

ili^ LE MONDE SLàVË.

pi-éseiico des progrès menaçants de l*idée germani(|ue, il est sage et politique de mettre à profit riiilluence qu assurent à laRUMie sur les Slaves la communauté de race, de langue et même de religion.

Ces gens-là savent parfaitement que la coutellerie de Sheliield vaut mieux que celle de Toula; ils lisent les journaux anglais et français; ils ont visité Paris et Londres; beaucoup d'entre eux occupent des places importantes dans Tarmée. dans l'administration, dans les universités. Si M. Dixon avait pu, comme nous, étudier leurs écrits et se mettre au courant des relations qu'ils entretiennent avec Agram, Belgrade ou Prague, il se serait certainement fait une autre idée de ce monde intéressant. Mais ou juge trop volontiers les Slaves sur des ou-dit, sur des à-peu-près; un article, publié naguère par une Revue anglaise, ne dénonçait-il pas les menées sourdes de la propagande russe dans les universités slaves de l'empire d'Autriche? Or, l'Autriche, sauf en Galicie, n'a pas d'universités slaves.

Nous n'insisterons pas. Ces réserves suffiront pour mettre le lecteur en garde contre les omissions et les inexactitudes dont la Russie libre est loin d'être exempte. Après avoir lu avec intérêt, et même avec confiance, la première partie de l'ouvrage consacrée aux monastères du Nord, on fera sagement de ne point s'aventurer sans précautions dans les chapitres qui suivent. Les erreurs qu'ils renferment auraient pu être atténuées si Fauteur avait trouvé dans son traducteur un critique compétent, dont les notes auraient servi de correctif ou de complément au texte de l'original. Mal-

eureusement, pour bien savoir l'anglais, on n'est as obligé de connaître ï| Aassie; il serait aisé d'y élever plus d'un lapfens dans l'édition française : [uand le traducteur appelle par exemple Lomonosov m poëte rustique, il donne une très-fausse idée de ce Malherbe russe. The peasant poet^ dit Dixon, c'est-àlire, le paysan poëte ou plutôt le paysan devenu poëte. Lomonosov n'eut rien de commun avec Théocrite, ni a?ec Robert Burns. Ailleurs, Tignorance de la langue russe amène de singulières méprises. Il s'agit, par exemple, d'un moine appelé Philarète Ouchka, ou Philarète le mineur. On nous donne même son portrait. Un peu plus loin, il est question d*un certain Ivan Ouchka, ou Jean le mineur. Le lecteur peu versé dans l'idiome moscovite prendra certainement le mot Ouchka pour un adjectif russe qui veut dire petit; il n'en est rien : Ouchka est tout simplement une forme diniinutive, Petrouchka répond à notre Pierrot, et Ivanouchka à notre Jeannot. Des inexactitudes du même genre se rencontrent dans les illustrations de la Russie ^ihre. A beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe; nous voulons croire à l'authenticité de tous les dessins iontla reproduction orne les pages du volume; mais 1 en est qui, faute sans doute d'un commentaire suffliant, ont été peu sérieusement interprétées. Le personnage imberbe qu'on nou.^ oîTi*.» quelque part comme e portrait d'un vieux croyant est tout simplement une le ces religieuses qui [)arcourent les rues de Moscou en [uêtant pour de bonnes œuvres; le portefaix qui lui uccède est un portier dans Texercice des rudes foijc-

lions que lui imijose la police impériale. Je soupçonne fort le sieur Karaïti. juif, d'être Tua de ces juifs Karaïm qui habitent la Russie méridionale, où ils prétendent s*étre établis après la prise de Jérusalem; ils se croient d'un sang plus pur que leurs coreligionnaires, les juifs talmudistes. Que dirait le lecteur français d'un livre écrit sur son pays par un Anglais ou par un Russe, où Ion verrait figurer le sieur Auvergnat, porteur d'eau à Paris, et qui nous offrirait le portrait d'une religieuse du Sacré-Cœur pour celui d'un pasteur protestant ou d'un vieux catholique? Moins le public est au courant du sujet traité, plus il importe de le mettre en gar le contre des erreurs qu'il n'est point en état de contrôler par lui-même.

Malgré ces réserves, nous devons des remerciements à M. Dixon, d'abord pour avoir si bien visité et si bien fait connaître les sanctuaires de la mer Blanche, ensuite pour avoir inspiré l'ouvrage de M. Barry. M. Barry n'eût sans doute jamais rien écrit si les méprises de M. Dixon ne lui avaient mis la plume à la main. Entre les deux livres, comme entre les deux auteurs, le contraste est complet. L'un a parcouru la Russie en quelques mois pour y recueillir des impressions auxquelles il a prétendu donner plus tard une forme critique et systématique; l'autre, après avoir vécu ou voyagé

douze années en Russie, publie le fruit de ses observations sans viser à Tefifet littéraire, sans autre préoccupation que celle de soulager sa conscience en révélant la vérité sur le monde au milieu duquel les circonstances l'ont appelé. M. Barry n'a point hésité à laisser de côté les sujets qui ne lui étaient pas complètement familiers, par exemple ce qui touche à l'armée, à la marine, à la littérature. Ses fonctions, comme directeur d*un grand établissement industriel, l'ont mis en rapport avec des ouvriers et des paysans ; il a parcouru les voies de communications ; il a fait des affaires à la foire de Nij ni. Ses récits portent cette empreinte de franchise qui dénote le témoin sûr et bien informé. On n*y trouve ni le coloris, ni les allures dramatiques de M. Dixon; mais on peut y ajouter pleine confiance. Sans avoir tracé au frontispice de son œuvre un titre aussi flamboyant, aussi flatteur pour la Russie que celui de M. Dixon, il admire et comprend mieux que lui les réformes que la Russie doit à l'initiative d'Alexandre II ; il ne met pas en scène des personnages imaginaires ; il n'a point recours au dialogue ni à la prosopopée, mais il expose fort bien le texte des lois dont il a pu, de visu^ constater Tapplicalion. On se demande si les résultats de l'émancipation n'ont pas été nuisibles aux intérêts du paysan et de Tagriculture? M. Barry répond qu'il a lui-même fait procéder à Tarpentage d'un terrain comprenant vingt-six villages et quarante mille habitants, et qu'il a trouvé partout les champs en bon état. On affirme que les Russes ont des habitudes nomades; M. Barry note, au contraire, Tattacbe-

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ment extrême du moujik à son village. Il est très-difficile de décider le paysan russe à émigrer. Certadus cantons de la Russie fournissent, il est vrai, des marchands ambulants et dés colporteurs; mais ce fait n'a rien d'extraordinaire ou de spécial à la Russie. L'Auvergne, le Limousin apportent en France, par exemple, un nombreux contingent à des industries plus ou moins nomades, sans qu'on ait songé à rayer leurs habitants de la famille européenne.

» Je rencontre partout, dit M. Barry, des signes nonéquivoques de progrès. Partout des maisons neuves se construisent; les vieilles se réparent; les champs sont mieux clos, les cours plus grandes; sur beaucoup de maisons les ci-devant serfs ont cloué les plaques des compagnies d'assurance contre l'incendie ; les chevaux sont plus souvent ferrés, les roues des voitures plus généralement munies de bandes de fer. Hommes et femmes sont mieux vêtus; tous recherchent Tinstruction; ils sentent qu'ils sont sous la protection de la loi ; ils se rendent mieux compte de ce qui se passe à la ville voisine... Le serf émancipé est, sans comparaison, ce qu'il y a de plus important et de plus intéressant a étudier en Russie. Il a été l'objet d'appréciations sévères; mais observez-le comme je l'ai observé, vivez avec lui comme j'ai vécu pendant plusieurs années, gagnez sa confiance, amenez-le à causer avec vous; tout cela, je Tai fait, et je déclare que j'aime le serf émancipé et que l'émancipation a été un immense succès. »

Voilà le langage d'un homme qui se sent bien infor-

ès le début le lecteur de M. Barry se trouve à avec lui. D'ailleurs, son admiration pour les prot les réformes ne Tem pêche nullement de recon- 1 les lacunes actuelles de Fesprit et de la société ) ; il note soigneusement et Tapathie de ces négo-

moscovites qui ne comprennent pas encore tout i du temps, et le fatalisme oriental de ces paysans tendent plutôt de Dieu que d'eux-mêmes Textincfun incendie; il est d'une impitoyable rigueur certaines classes, notamment pour l'aristocratie, isée, inutile, abâtardie, dont il prédit la fin proe. Les propriétaires, les négociants, les paysans Mit lieu tour à tour à des observations justes et léritent d'autant plus de créance que l'auteur a m rôle dans les incidents qu'il raconte. 11 ne juge les hommes et les faits dans leur rapport avec nos ations de TOccident, mais dans leur rapport avec de choses antérieur à l'émancipation. C'est là le )oint de vue. On est toujours porté à oublier que ssie a reçu le christianisme quatre siècles après ; qu'elle a échappé au grand mouvement de la ssance; qu'elle a gémi pendant des siècles sous jg des Tar tares. Le knout n'existe plus; c'est un ès; mais le paysan peut encore être condamné à [ues coups de corde. M. Barry, qui connaît le e russe, affirme que si cette peine était suppri-

les moujiks seraient incapables d'apprécier la r de cette améhoration. Il est, chez nous, des ements dont ils ne sont pas encore en état de rendre la délicatesse. Sans négliger les indica-

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lions de ce genre, M. Berry sait estimer à leur jusj valeur les qualités de cette forte race, a Tous cew dit-il, qui ont vécu comme moi avec le moujik, ton ceux qui ont appris à connaître ses mœurs, à étfi indulgents pour ses défauts, surtout à apprécier ai bonté et sa charité naturelles, joindront leur voix à h mienne pour réclamer en sa faveur Tinstructioii. Qu'on apprenne à lire au moujik, et aussitôt il prend^l la place qui lui revient dans Téchelle sociale. • Ofl commence en effet à instruire le moujik ; des écoles sfj créent dans bien des villages; malheureusement, jus^ qu'ici le personnel enseignant est loin d'être à la hauteur des besoins de Tempire.

La chasse, l'industrie, les chemins de fer, la foire de Nijni, fournissent à M. Barry de sujets de tableaux moins brillants sans doute, mais plus exacts que les esquisses de M. Dixon. Un chapitre qui surprendra certainement, c/est celui que l'auteur consacre à la Sibérie. Jusqu'ici le nom de cette contrée était inséparable de rimage d'une solitude glacée, habitée seulement par des prisonniers politiques, dont la vie se passait dans une lutte sans trêve avec les ours qui leur disputaient l'empire des foi'êls. Cela, paraît-il, n'est vrai que de l'extrême nord et de l'extrême orient. Quant aux autres parties où M. Bariy a souvent voyagé, le climat n'en est pas plus âpre que celui de Moscou; la fraise, la framboise, la groseille et la cerise y croissent en abondance; la vie est moins chère, les chemins aussi bons que dans le reste de l'empire; les maisons de poste sont convenables, les chevaux

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)ides. Dans les grandes villes, on trouve des cercles, s hôtels, des théâtres; ou y rencontre une société imbreuse et cultivée. « Pour ce qui est de la diflilUé de pénétrer en Sibérie, des dangers du voyage, I manque de confortable, des dépenses excessives, î public s'est laissé induire en erreur par les contes e certains voyageurs et par la romantique imaginaion de ceux qui sympathisaient trop vivement avec £s déportés politiques. • Le commerce et Tindustrie se développent chaque jour; on ne se contente plus de fournir à l'Europe des matériaux bruts; on fabrique des rails, des vêtements, des étoffes, du coton, du papier. Une trentaine de bateaux à vapeur ont déjà été lancés sur les fleuves et rivières de la Sibérie. Ces renseignements curieux concordent pleinement avec ceux que nous fournissaient naguère à Kazan des Allemands qui ont longtemps vécu au delà de l'Oural, et nous avons vu Tindustrie sibérienne fort honorablement représentée à la récente Exposition de Moscou. Le jour où la Sibérie sera ouverte aux voies ferrées, Moscou deviendra le grand centre des communications commerciales entre l'Europe et l'Asie. Dès maintenant, M. Barry signale cette contrée calomniée comme un débouché lucratif aux colons qui se portent vers TAmé- "ique. Pour y faire fortune, il sufiit d'avoir Tamour In travail et des bras vigoureux. Tel négociant qui est rrivé jadis à Tobolsk- avec deux ou trois mille francs, st aujourd'hui trois ou quatre fois millionnaire. L'attention que M. Barry a donnée aux établisselents industriels ne lui a point fait négliger la situa-

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lion des déportés et des exilés politiques. Selon lui, on accuse à tort les Russes de trailer leurs criminels plus cruellement que les autres nations. Les Anglais pen- i dent les meurtriers; les Français les guillotinent; les Russes les utilisent pour des travaux publics. Quant aux condamnés politiques, leur peine consiste uniquement à résider dans un rayon donné autour d*un point désigné. Pourvu qu*ils ne sortent pas de ce cercle, ils sont absolument libres. Malheureusement, ropinion publique a souvent confondu des assassins et des faussaires avec des héros et des martyrs. Sans se faire Tapologiste des procédés trop sommaires qui amènent parfois la déportation, procédés dont M. Dixon donne une idée peu exacte, M. Barry proteste contre les exagérations de récits infidèles ou mal interprétés. Comme M. Dixon, il rend justice à la bienfaisance dont les paysans russes aiment à faire preuve envers des condamnés. Jamais il n'a rencontré un convoi de prisonniers sans voir la population lui apporter de l'argent et des vivres. Ce sont là des faits consolants pour l'humanité. Nous souhaitons, avec M. Barry, que le courant de la colonisation européenne vienne à se porter un jour sur ces pays trop dédaignés jusqu'ici; tandis que la Perse et la Chine dorment du sommeil de rOrient, il est curieux de voir cette Sibérie si mal famée, s'ouvrir aux progrès de notre civilisation ; nous souhaitons aussi que des voyageurs occidentaux entreprennent à leur tour d'explorer ces contrées ignorées et de nous les faire connaître. La France, en particulier, ne manque pas d'écrivains capables dç

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rivaliser avec M. Dixon; mais il serait difficile d'y trouver un publiciste aussi bien renseigné que M. Barry.

M. Ralston a visité la Russie, non pour y recueillir des impressions comme M. Dixon, ou pour y traiter des affaires comme M. Barry, mais pour observer les mœuiis populaires, pour pénétrer les traditions, pour 'étudier cet ensemble de coutumes primitives et de chants naïfs que les Anglais appellent folklore, mot pour lequel notre langue ne parait point avoir d'équivalent. Une connaissance sérieuse de l'idiome russe est indispensable à des recherches de ce genre ; elle ne fait point défaut à M. Ralston. Une excellente traduction des fables de Krylov suffirait à l'attester ; Touvrage qui nous occupe en ce moment prouve que le savant Conservateur du Bristish Muséum n'a pas approfondi seulement la grammaire, mais l'esprit même de la nation qui l'intéressait. Le sujet dont il traite est de ceux qu'un seul écrivain ne saurait embrasser; les problèmes complexes de la vie et de la religion populaire exigent des études persévérantes et multiples. A chacun sa tâche; l'un recueille les contes de la bouche des enfants ou des vieilles femmes; Tautre arrache aux rhapsodes rustiques le texte correct des épopées qu'ils chantent; un troisième arrête au vol les paroles ailées, proverbes, énigmes, dictons ; celui-là note les rites du

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mariage; cet autre les cérémonies des funérailles. Et ce palienl travail doit se répéter pour chaque province, pour chaque district, pour chaque village. On ne sait pas assez quelle patriotique et consciencieuse ardeur les Russes déploient à ces recherches, qui tout ensemble enrichissent la littérature nationale et jettent des lueurs inattendues sur bien des côtés de la vie indoeuropéenne. Et comment le saurait-on? On ne lit pas les Recueils qui apportent les comptes rendus de ces travaux ; les livres qui les renferment sont introuvables dans le commerce, et ne figurent point dans nos grandes bibliothèques. Si Ton n'y prend garde, l'Allemagne, l'Angleterre, TAmérique même devanceront les pays français dans la connaissance du monde russe. Telle société savante dont jamais un volume n'a pénétré à Paris, envoie trois ou quatre exemplaires de ses Mémoires à Londres, à Berlin et même à New-York. Pétersbourg et Moscou ne sont pas les seuls centres de cette activité scientifique qui nous échappe. Qui se douterait, par exemple, qu'on imprime des Uvres d'érudition à Kazan, et qu'une Revue philologique se publie à Voroneje? 11 existe aujourd'hui, en Russie, toute une littérature de la vie populaire. Les Proverbes et le Dictionnaire de Dahl, les Études historiques et grammaticales de M. Buslaïev, les contes recueillis par MM. Afanasiev et Sakharov, les recherches de M. Kotliarevsky sur les rites funéraires, les Essais de M. Afanasiev sur ridée poétique de la nature, ceux de M. Miller sur le cycle héroïque de Kiev, les Chants édités par MM. Sdi'èux.^ B^isouov^ Golovatski et bien

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d'autres travaux qu'il serait lor^g d'énuoi^rer id, jouissent d'une légitime renoannée ianâ le monde slave et mériteraient d'être connus aiKeurs. Celte vrience nouvelle a déjà eu ses martyrs: naguère mourait dans un village du gouvernement d'tjlonetz, un savant distingué, M. Hîlferding. emporté par le typhus au moment où il se préparait à compléti^r une collection de chants épiques, commencée dans un précédent voyage.

M. Ralston n'a ignoré aucune de ces publications; par la façon dont il les met en œuvre, il a rendu service aux Russes eux-mêmes ; tout le monde ne peut Ure les diverses monographies dont nous venons d*indiquer les principales. Grâce aux extraits ingénieux, à Télégant résumé de Fauteur anglais, Tétude des problèmes les plus complexes devient accessible à la masse des lecteurs, et nous ne serions pas étonnés d'apprendre quelque jour qu il vient de paraître, soit à Pétersbourg, soit à Moscou une traduction d'un livre qui manquait encore à la littérature nationale. M. Ralston s'était d'abord proposé de présenter en un volume l'abrégé du folklore de la Russie, contes, légendes, énigmes, proverbes, poèmes épiques et lyriques conservés par la tradition orale. Mais, ainsi qu'il arrive quand on se passionne pour un sujet et qu'on entreprend d'en examiner tous les aspects, l'auteur a vu l'horizon s'étendre sans cesse devant lui; bientôt il a dû restreindre ou plutôt diviser ses études. 11 s'est attaqué tout d'abord à la poésie lyrique popu* laire, sans s'Interdire toute fois les d\gve^ç\ov\^ q^\\\\>\\

^0 LE MOKDB slave.

paraissaient utiles; les contes et les épopées seront l'objet de deux volumes, auxquels nous souhaitons d'avance la bienvenue.

On sait quelle est la richesse et la variété d'inspiration de la poésie slave ; il n est guère dans la vie de circonstance à laquelle elle ne vienne s'associer. Le peuple russe, que certains etnographes prétendent exclure de la famille slave, ne le cède au point de vue poétique à aucun de ses congénères. En vain les Tartares ont fait peser sur lui leur main de fer; en vain la fatalité historique Ta plié sous le joug d'institutions contraires au génie de sa race. Plus les circonstances Fattardaient dans la voie de la civilisation, plus il restait fidèle à la muse nationale. « Bien peu d'étrangers, dit avec raison M. Ralston, connaissent à fond les richesses de cette poésie populaire. Un souffle de poésie court à travers la pensée et la parole du paysan russe; les chants qui le suivent dans la vie forment un véritable cycle poétique... Ils offrent un tableau fidèle des mœurs du peuple qui les chante : ils incarnent les sentiments de millions d'âmes, dont sans eux il serait bien difiicile de pénétrer la vie intime. Ils accueillent le paysan à son berceau, ils embellissent les jeux de son enfance, les exercices de sa jeunesse; ils sont les interprètes de son amour. Ils abrègent les heures de travail; ils égayent les instants du repos : ils accompagnent le conscrit qui part pour l'armée, la fiancée qui quitte le logis paternel, le cercueil qu'on descend dans la fosse. » Vous dites, &'écrie un poète slave, que notre peuple n'a point de

Les écrivains anglais et là Russie. 291

civilisation I mais c est lui qui chante pour nous et c'est vous qui chantez pour le vôtre.

Qui compose ces poëmes populaires? Nul ne peut le dire. A quelle époque remontent-ils? Personne n'en peut fixer la date. Tel fragment mythique semble une page arrachée aux Védas ; tel autre est postérieur à l'invasion des Tartares, peut-être même à Pierre le Grand. Les nuances qui distinguent les différents genres rendent les classifications assez délicates ; il y a les chants de la danse, les récitatifs, les cliants rituels ou mythiques, les cha.its des Cosaques, des brigands, des soldats, les éi)opées historiques. Dans les villes, la poésie dite littéraire a déjà étouffé l'inspiration primitive de la muse slave. Mais dans les campagnes de certaines provinces, la faculté créatrice existe encore. Dans le gouvernement d'Olonetz, dit Rybnikov, il n'est guère de personne qui ne sache traduire ses sentiments de douleur, soit en improvisant une complainte nouvelle, soit en adaptant un chant vieilli à de récentes circonstances. Voici par exemple quelques vers d'une jeune fille sur la mort de son cousin :

« Je me plains de ma mère — qui ne m'a pas laissée aller malheureuse — chez lui, le chéri, le bienaimé, — mon cx)usin chéri. — Triste je me serais assise — auprès de son lit de douleur. — Tristement j'aurais prié — mon cousin chéri de parler; — peutêtre m'aurait-il parlé — m'aurait-il dit un mot secret — que j*aurais répété tristement à ma tante bien aimée.

>J«.tJ LE IIUNDE SLAVE.

> lUalheureiise que je suis : j'aurais doQué ~ à la nirtrl, la niorl rapide, — mon beau costume, — ma ]ilaisanU' vie, — toul mon trésor doré, sans y regarder. — Mais je n'aurais jamais laissé partir mon cou<

Slll... »

Lt'> Cosaijues, aussi, improvisent tour à tour de i;uerrii»reîi rjtojiétîs ou de tendres complaintes. Les lnHt*îi ronliv lt*s Tartares, les exploits de certains v\wï> : Sienka liazine, Ciimelnitsky, Mazeppa, inspiivnt de> ]NH*tcs sans art, mais non sans talent; leurs rlianlb soûl (*omme un dernier écho de ces épopées ilu moytMi âge qui célébraient naguère les richesses lit' Kiov ou li*s cx[kloits de saint Vladimir. Le cycle (l'Arthur ou ùv Charlemagne a son pendant dans le cyc\c luMoïijue de Kiev. Mentionnons encore les ]Hirint*s lit» NovogoroJ-la-Grande, précieux par les UmiitTtv^ qu'ils jottcnt sur la vie et les mœurs de cette auiit'iHie ivpubliijne.

Ik* môme que, dans les êix)[»ées, la critique doit laire la part de la fantaisie et de la réalité, de même, dans los chants lyriques, on doit i-echercher les traits qui caractt'^risiMil les mœui^s intimes du peuple et ceux qui rappellent des traditions mythologiques de la race slave ou de la famille indo-européenne. A côté de ces antiques divinités dont les noms nous ont été conservés dans les Chroniques ou dans les monuments, il y a dans la poésie populaire des Slaves tout un monde du donii-dieux et d'esprits que les progrès du christia- Jiisnio et d(i la civilisation n'ont point réussi à chasser '*•' 1«» croyance populaire. Le foyer domestique est

LES ÉCRIVAINS ANGLAIS ET LA RUSSIE. ^l\)?i

ocore regardé par le paysan russe comme le séjour .VI Génie familier ou Domov(fi. Pendant le jour, il se ient caché dans le grand poêle en briques qui occupe me partie de Vizba; pendant la nuit, il en sort et se aourrit des aliments qu'on a mis de côté pour lui. Il □*aime point à passer la nuit dans Tobscurité; il allume une torche de résine et va visiter les étabîes et les écuries; il monte les chevaux du paysan; il se promène sur ses chèvres. Il se montre parfois sous des vêtements d'homme. Sobre et industrieux, il veille sur la chaumière, sur le bétail et le mobilier. Quand une oie est sacrifiée à l'esprit des eaux, on a soin de mettre la tête à parLet de la suspendre dans la bassecour. Car le Domovoï est jaloux des autres esprits. Il sympathise avec les joies et les douleurs de la famille à laquelle il est attaché : quand un de ses membres meurt, on l'en tend gémir et pleurer; il annonce les malheurs par des soupirs et des sanglots. Si la guerre, la contagion ou Imcendie menacent le village, les Domovoï font retentir des cris d'effroi dans les prairies voisines. Ile aiment aussi à jouer de mauvais tours, et les paysans ont à souffrir de leur malice.

Ce que le Domovoï est pour le foyer domestique, la husalka l'est pour les ruisseaux et les étangs. Elle y demeure dans des grottes de cristal ornées d'or, d'argent, et de pierres précieuses. Elle disparaît à l'approche de l'hiver et ne se montre qu'au premier soufûe du printemps. Dans les mois d'été, les Rousalkas dansent au clair de la lune, et la verdure des grandes herbes révèle }^ trace de leurs pas; ell^s foqt croître

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OU dépérir les moissons ; elles partagent l'empire des eaux avec le Vodiauy que l'imaginaLion populaire représente sous la forme d'un vieillard nu, à la panse arrondie, au front souillé de boue. Mainte jeune fille noyée dans la rivière profonde est devenue l'épouse du Vodiaay. Bon compagnon au demeurant, il se plaît parfois & soulever des tempêtes qui emportent les ponts et les jetées des moulins. Il se laisse prendre dans les filets des pêcheurs et les déchire pour délivrer le poisson qu'ils tiennent emprisonné.

Les bois ont aussi leur génie; c'est le Liechy ; il se présente sous diverses figures dont quelques-unes rappellent celles que le moyeu âge prêtait au démon; capricieux et fantasque, il protège tour à tour les loups et les troupeaux; ce n'est pas l'ouragan qui déracine les arbres et bouleverse les forêts, c'est le Liechy en lutte avec quelque ennemi invisible. Qiiand il visite ses impénétrables domaines, les bouleaux murmurent et les grands sapins tremblent autour de lui : pendant la nuit, il dort dans quelque hutte perdue au fond des bois ; si un chasseur attardé s'est emparé de cet abri, le Liechy Tattaque sous la forme d'un tourbillon, brise la porte mal jointe, enfonce les planches du toit; les arbres craquent et' se brisent, la forêt s'ébranle jusque dans ses racines. Si, malgré ces avertissements réitérés, l'intrus persiste à ne point déguerpir, il périra égaré dans les fourrés, englouti dans les fondrières.

A ces êtres mythiques dont on peut retrouver la famille dans nos traditions indo-européennes, ajoute»

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les figures étranges de la fée russe Baba Jaga^ de Eostiei riramortel, ajoutez les animaux fatidiques qui jouent aussi leur rôle dans la vie populaire, les âmes des morts, les merveilles de Tîle Buyane, la pierre Alatyr qui semble rappeler d'antiques légendes sur les vertus électriques de Tambre jaune^. .étjidiez les danses, les chants et les rites qui s'associent aux phases diverses de Tannée solaire, aux événements de la vie, fiançailles, mariages, enterrements; pénétrez avec M. Ralston les mystères des énigmes et les formules de la sorcellerie, et si, comme le poëte, vous regrettez le temps

où le ciel sur la terre.

Vivait et rayonnait dans un peuple de dieux,

Vous remercierez le guide judicieux qui vous initie à ce monde, hier encore inconnu dans notre Occident, aujourd'hui dévoilé. L'habitude des méthodes rigoureuses, les procédés de la science comparative n'ôtent rien au charme des récits et des descriptions de M. Ralston. Si la langue anglaise est trop sèche, trop prosaïque pour rendre le charme délicat de la poésie slave, les nombreuses traductions qui accompagnent l'ouvrage ont au moins le mérite d'une extrême fidélité. Ce sont comme de bonnes photographies qui ajoutent au texte Tattrait de Tillustration. On comprend le plaisir que l'auteur semble avoir pris à composer son livre, et il est difiîcile en tern^inant de ne

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