‹ Le monde slave: voyages et litte?ratureChapitre 9 sur 41 · ET LEUR LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

ET LEUR LITTÉRATURE

Le nom des Slaves du sud (Jougo-Slaves) a deux acceptions différentes : dans son acception La plus étroite il ne désigne que les Croates et les Serbes; dans la plus large, il embrasse les Bulgares, les Serbes, les Croates et les Slovènes. C'est dans ce dernier sens que nous l'emploierons. Les quatre peuples que nous venons de nommer diffèrent par certaines particularités d*idiome, de religion, d'histoire. Néanmoins, la situation géographique, l'idée d'une solidarité morale, politique et littéraire établissent entre eux des liens intimes. L'ensemble de leurs littératures peut s'appeler littérature jougo-slave, de même que Ton a pu, sans aucune arrière-pensée de panslavisme politique ou autre, appeler, grâce à une figure de rhéto-

liqiie, littérature slave Tensemble des littérature^ slaves.

D'après les statistiques les plus autorisées, les douze millions de Jougo- Slaves se répartissent ainsi: Serbes et Croates, de quatre à cinq millions, Slovènes un million deux cent mille, Bulgares, au moins cinçf millions. Les Serbes et les Croates, malgré la différence des alphabets et des dialectes, ne parlent ea réalité qu'une seule et même langue : le slovène sert de transition entre les idiomes slaves du sud et ceux du nord. Les Bulgares ont une langue à eux. Les peuples jougo-slaves occupent un espace très-étendu. De Goritz à Temesvar au nord, d'Antivari à Thessalcnique au sud, ils dominent les bassins de la Save, de la Drave, du Danube inférieur, les Alpes et le Balkan.

Ils occupent l'Istrie, la Carniole, une panie de la Carinthie et de la Styrie, la Croatie, la Dalmatie, la Slavonie avec ses frontières militaires, une partie du Banat, la principauté de Serbie, la Bosnie, THerzégovine, le Monténégro, la Bulgarie. Ils confinent aux Italiens, aux Allemands, aux Magyares, aux Turcs, aux Grecs et aux Albanais. La place qu'ils paraissent occuper dans l'histoire ne répond pas à l'étendue de leur territoire. Mais leur histoire nous est cachée le plus souvent par celle des nations voisines, et nous n'avons pas le droit de la juger d'après notre ignorance.

C'est vers Tépoque de la chute de l'empire romaini;^ que les Slaves apparaissent dans les régions du Danube, et commencent à occuper les pays habitds

Les sLaves bu sud. .1

jusqu alors par les peuples Thraco-Illyriens et par les Grecs. Peut-être les recherches archéologiques et elhnograpbiques démontreront-elles prochainement qu'ils existaient depuis longtemps dans ces contrées. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au quatrième siècle on les voit déjà lutter contre les Goths; qu'un peu. plus tard ils figurent dans les armées d'Attila et dans celles des empereurs byzantins. Il paraît prouvé que Justinien était Slave : né en Dalmatie, il s'appelait Oupravda (vérité), et ce nom vraiment fatidique pour un législateur répond exactement au latin Justinianus. Bientôt les Slaves ne se contentent pas d'un rôle secondaire, ils occupent les deux Mœsies, et le nom de Slavinie (2/.Xa6rjV'3t) donné par les chroniqueurs à une partie de l'ancienne Macédoine prouve que l'empire d'Orient se vit obliger de compter avec eux.

Vers le sixième siècle, d'autres Slaves, chassés par les Avares, s'établissent dans la Pannonie, où peutêtre ils retrouvèrent des colons de leur race. C'est d'eux que sort le peuple Slovène. Divisés en tribus comme presque tous les peuples slaves, les Slovènes furent facilement soumis^ d'abord par les Avares, ensuite par les Francs. Effrayé par les attaques répétées des AvareSj l'empereur Héraclius, au début du septième siècle, appelle pour leur résister les Croates et les Serbes, établis alors au pied des Car^ pathes. 11 leur concède des terres sur les bords de la Save et du Danube; il en fait une sorte de Marche slave contre les barbares. Parents par la race et par la langue, les deux peuples forment des états démo-

cxJiuqDc^ ft: itùeninii^ ivios la saBcnioeté de Byzance. AiMsi, ùt^ Jfsnr àfiiu* fn Europe, ils apparaissent iwma^^o ji>> *îio3tx^5^::r? de li dipédenlé contre la barhMj^ â^iAiJCi-hT. i> ûCïîùe rcile, ils le gaudeat durant U>au^ l<n:r ii:>kxre, ik le oâDtinDeiit encore aujourà hua; iiïjus leur aix:amsaiian trop libérale aboutit li:jùeji5^ii; à i'-anarriif, -eii oomiiromet le développen^eni do le^ir i^iit^Dilitè, Lu vjdiL au septième siècle, le prince Sja£h> ets^ayo ûe ^zn^aper ses compatriotes oonîiv îfï? rrji»«< s* îoxiUiîive èdioue. C'est an peuple lourÂnien qià xie^u JîxûieT le premitf État fort chez les Sl;ft\Ys ou s\>d. Le>^ Ri^l^aites. originaires des bords de Lt u^er Xoire. }vnè]i^iil diet les Slaves de Hacédoii^e; ils :!^>ui bàeniô: Abstûol^ par eux et acceptent leur langue. Du inelAU^^ des deux peuples naît TÉtat bulgîuv, qui^ à tmvieïs dip^rses ricissitudes, durei*a jusqua la Ivsilaille do Niitopolis 4 1396), et compte parmi ses chefs d*iîîusii>?s SiMireiains : le tsar Siméon, Asen, le noMe el glorieux A:sen« suiiant la chronique b>*iantiue, doul le peuple bulgare, malgré cinq siècles d*esclavage« u'a pas encore perdu la mémoire. L'Elat serbe se consUlue après une longue période d^eufaulemenl sous la dynastie des Xèmanias. £lie donne à la Serbie sepi rois el deux tsars, dont le plus célèbre, Etienne Douchan, conquérant et législateur, peut être appelé, avec raison, le Charlemagne de l'Orient. Tombé en 1389 à Kossovo avec Lazare, cet État renait avec Karageorges au début du dix-neuvième siècle. Il est aujoui-d'hui lorgueil et Tespoii* des Slaves du sud. D'ailleurs, même après Rossovo,i:s^

race serbe a SU trouver dans le Monténégro une citadelle inaccessible : elle y garde pendant des siècles les germes de sa future indépendance.

La Croatie, malgré le voisinage des Allemands et des Magyares, devient un État indépendant. Elle se convertit de bonne heure au christianisme.

Au onzième siècle, le prince Zvonomir obtient du pape la couronne royale. L'État croate n'est pas, comme on l'imagine peut-être, un ensemble de horfes barbares sauvages et indisciplinées ; c'est un royaume organisé avec une hiérarchie civile et religieuse. S'il emprunte à Tempire romain ou germanique une partie de sa Constitution, il garde cependant les idées démocratiques et libérales, si chères à la race slave : les Slaves, suivant le mot de Tacite, semblent toujours préférer les périls de la liberté à la sécurité de Tesclavage. Le trône est héréditaire dans la famille régnante, mais le peuple garde son droit d'élection. Dès le dixième siècle les chefs crçates avaient reçu tantôt de Byzance, tantôt de l'Occident leur titre royal. Zvonimir le tient directement du pape ; il est couronné en 1076 à Spalato par l'archevêque et reçoit du Saint-Père l'étendard et l'épée. Autour du souverain se groupent, non pas comme chez les Germains, les guerriers, mais les propriétaires du sol, les vlastela, 11 a sa cour, ses hauts dignitaires, le palatin, le chancelier, le majordome, le chambellan, l'échanson, l'écuyer ; il a sa Liste civile. Il réside ordinairement à Belgrade (aujourd'hui Zara-Vecchia) en Dalmatie. Les principaux magistrats du pays sont les bans, les jou-

pans, les centeniers; ils gouvernent les province» douées d une large autonomie. Des assemblées nationales décident les grandes questions de paix et de guerre ou de législation. Les assemblées provinciales et municipales règlent les questions intérieures. 1/ esclavage est inconnu. Le clergé a pour chef l'archevêque de Spalato, archevêque de Dalmatie et de Croatie. Il jouit d'une légitime influence et consacre ses soins à l'éducation du peuple.

Au début du douzième siècle, à l'extinction de la dynastie nationale, la couronne passe sur la tête du roi de Hongrie, mais l'acte du couronnement stipule expressément les libertés de la Croatie : il n'y a entre les deux États qu'une union personnelle; c'est sur ce principe que se développe le droit public de la Croatie, et c'est faute de le connaître que l'on ne peut comprendre les questions encore pendantes entre la Hongrie et la Croatie K D'ailleurs, si elle disparaît en apparence de la scène de l'histoire, la Croatie ne cesse pas d'y jouer son rôle. Comme la Pologne et la Bohême au nord, elle est au midi la sentinelle avancée de l'Europe contre l'invasion asiatique, elle est le rempart de la chrétienté contre les Turcs : Ante murale Europœ conlrà immanissimum nominis christiani hostem. Après avoir lutté à son début contre les Avares et repoussé les Tartares, elle luttera sans relâche contre les Turcs ; ils feront flotter l'étendard

i . La transaction récente entre la Hongrie et la Croatie n'a pas, comme on le croit volontiers, résolu ces qjuestions.

du prophète sur les murs de Bude, mais non pas sur ceuxd'Agram.

La Dalmatie tombe aux mains des Vénitiens ; mais Raguse, la Venise slave, garde son indépendance, et "ïïeYÎenTl'asile florissant du commerce, de la littérature et des arts.

Certes, à en juger par cette rapide esquisse, la destiuée des Slaves du sud n'a pas été des plus heureuses ; mais il faut se rendre compte de tous les obstacles contre lesquels ils avaient à lutter. Ils ont tour à tour vu fondre sur eux les Francs, les Italiens, les Magyares, les Grecs, les Tartares et les Osmanlis. Ne leur a-t-il pas fallu une vitalité merveilleuse pour résister à la force absorbante d'ennemis si divers et si redoutables! N'est-il pas bien remarquable qu'en des circonstances si difficiles ils aient pu développer une civilisation nationale et se créer une place, humble, sans doute, mais honorable parmi les peuples européens?

De tous les peuples jougo-slaves, c'est le peuple bulgare qui est aujourd'hui réduit à la plus infime condition. C'est lui qui cependant a été le précurseur et l'initiateur des autres. C'est de Thessalonique que partent, au neuvième siècle, les deux apôtres slaves, Cyrille et Méthode, pour évançéliser la grande

Moravie « ; c'est en langue bulgare que rÉcriture est traduite pour la première fois. Jusque-là les Slaves n'avaient eu d'autre littérature que le vaste trésor de leurs chants populaires; ils ne connaissaient qu'une écriture rudimentaire. Cyrille et Méthode inventent un alphabet et font entrer la langue slave dans la vie littéraire. Ils laissent, eux et leurs disciples, un grand nombre de livres religieux. Cette littérature ecclésiastique trouve un protecteur éclairé dans la personne de Siméon, le premier tsar de Bulgarie, qui prend luimême place parmi les écrivains slaves. Après son règne, une secte s'élève en Bulgarie, celle des Bogomiles qui donne naissance à une vaste et curieuse littérature, celle des livres dits apocryphes. Mêlant au dogme chrétien les doctrines manichéennes et les traditions défigurées de la mythologie païenne, leurs livres ne sont pas moins précieux pour l'histoire religieuse que pour l'étude des fables slaves et de la littérature grecque byzantine. On y retrouve les héros de tant de cycles épiques au moyen âge : Alexandre, Salomon, les vainqueurs de Troie. La critique a signalé d'intéressants rapprochements entre les livres apocryphes et quelques-uns des chants serbes et bulgares. Il est regrettable que la plupart des textes ne soient pas encore publiés. .

Peu de temps après Cyrille et Méthode, on voit fleurir chez les Slaves du sud deux alphabets. L'un, dit

1. Voir notre livre; Cyrille et Méthode^ élude historique sur la conversion des Slaves au christianisme, Paris, 1868,

cyrillique^ le plus connu des deux, se développe chez les Bulgares ; Taulre, dit glagolitique^ fleurit chez les Croates et chez les Slovènes. Il s'emploie encore, aujourd'hui, sur les côtes de Dalmalie.

De la primitive littérature sacrée chez les Slovènes, il ne reste qu'un monument, les Manuscrits de Frisin^ gen. On ne s'étonnera pas de cette rareté si l'on souge à la lutte qu'ils durent soutenir contre le germanisme. Certes, les Allemands ont le droit d'être fiers de leur civilisation ; personne plus que nous ne l'admire et ne la respecte ; mais il serait souverainement injuste, de la part des Allemands, de reprocher aux peuples voisins une indigence à laquelle ils les ont le plus souvent réduits, non pas, comme ils le prétendent trop volontiers, par la supériorité morale de la culture, mais par la supériorité matérielle de la force brutale. La littérature glagolitique, étouffée si lot chez les Slovènes, se développa plus librement chez les Croates. Elle eut à lutter contre les résistances du clergé latin ; elle a laissé néanmoins de nombreux monuments politiques et religieux. On s'occupe aujourd'hui à les recueillir et à les publier : un grand nombre sont encore inédits.

La Serbie, sous la période des Némanias, atteint un haut degré de civilisation ; il nous reste de cette époque des monuments encore admirés aujourd'hui, des médailles, des œuvres théologiques, historiques, des recueils de lois, dont le plus célèbre est le Code du tsar Douchan. L'influence religieuse détournait les esprits de la littérature populaire, et les modèles byzantins,

les seuls que Ton connût, ne pouvaient, on le comprend, produire des œuvres qui leur fussent supérieures.

Au moment où la littérature serbe allait peut-être entrer dans une nouvelle période, le désastre de Rossovo (1389; en arrête brusquement le développement. Tandis que la chute de Constantinople initie TOccident aux littératures classiques et provoque la Renaissance, la Bulgarie et la Serbie voient s'appesantir sur elles les ténèbres de l'oppression musulmane. Mais le Monténégro garde son indépendance, accueille l'imprimerie, récemment découverte, dans ses libres montagnes, « dans son nid de libres faucons, » comme dit la poésie populair e. Raguse olfie une généreuse hospitalité aux Serbes opprimés. C'est dans ses murs et autour d'elle que se développera la littérature laïque des Slaves du sud, à partir du quinzième siècle.

Cette petite ville, qui ne compte aujourd'hui que sept ou huit mille habitants, était alors une république florissante comme le sont encore, au nord de l'Allemagne, Lubeck, Brème et Hambourg. Sa population est slave, de race serbe ; elle s'appelle, en slave. Dubrovnih. Fondée par des colons romains sur les débris de l'ancienne Epidaure, elle reçut d'eux une Constitution aristocratique qu'elle conserva lorsque les Slaves se furent établis dans ses murs. Elle sut défendre son indépendance contre les empereurs grecs, les princes serbes et même contre sa puissante rivale, la République de Venise;. au treizième siècle, elle dut cependant reconnaître la suzeraineté des doges ; elle s'en

LBS SLAVES DU SUD. il

délivra en 1358, mais pour passer sous le protectorat de la Hongrie. A la fln du quatorzième et au début du quinzième siècle, elle devient Tune des plus florissantes cités de la Méditerranée. Elle entre en relations commerciales avec Gênes, Messine, Syracuse, avec les princes serbes et bosniaques, plus tard avec les sultans ottomans ; ses vaisseaux sillonnent toutes les raers; elle en compte jusqu'à trois cents ; elle fait entrer dans son trésor jusqu'à 7 millions de sequins; elle a des agents et des consuls dans toute la péninsule hellénique, en France, en Espagne; des colonies à Novi-Bazar, à Bucharest, à Aèdrinople. Son territoire s'arrondit par des acquisitions successives. Daus la ville seule, le nombre des habitants s'élève à quarante mille. Les progrès des Turcs ne nuisent point à son développement. Raguse accepte, au besoin, le protectorat de la Porte et continue son commerce; ses vaisseaux vont fonder des comptoirs en Perse, dans les Indes et jusqu'au Nouveau-Monde. Au milieu du dixseptième siècle, un tremblement de terre renverse une partie de la ville; un grand incendie ajou'e encore à Thorreur de cette catastrophe. Raguse se relève avec laide du pape, des villes italiennes et même du sultan; mais, sous l'influence des Jésuites, elle renonce aux idées de tolérance qui avaient, jusque-là, assuré sa fortune : elle interdit l'accès de son territoire aux Bosniaques orthodoxes. Cette mesure porte un coup funeste à son commerce. En vain Pierre le Grand intervient en faveur de ses coreligionnaires. En 1774, Biguse est obligée de céder à la force ; VaTn\t^.V QvVi^

saisit ses vaisseaux, et la République est obligée de tolérer Térectiou d'une chapelle orthodoxe. Napoléon arrive, la supprime d'un trait de plume, et crée un duc de Raguse. On sait le reste. Raguse, en 1815, tombe aux mains de l'Autriche, et le despotisme viennois r^louffe dans son étreinte.

Raguse n'a pas été seulemeut grande par le commerce et la richesse ; comme Venise, elle sut aimer et culliver les lettres, les sciences et les arts : elle a sa place ma^iuée dans l'histoire de la civilisation européenne. Dès la chute de Constantinople, elle accueille dans son sein d'illustres jéfugiés, les Chalkondyle, les Lascaris. Ils font chez elle de nombreux disciples.

La littérature se développe à Raguse sous un double aspect. Slaves par la race, ses habitants sont souvent contraints par les nécessités commerciales et diplomatiques de recourir à la langue italienne; ils cultivent aussi avec ardeur le latin, cette langue si chère à la Renaissance. Ceux d'entre eux qui écrivent en italien et en latin se font de bonne heure une réputation européenne. Tels sont le théologien Stoitch, le poète latin Crievitch, couronné à Rome h l'ûge de dix -huit ans ; au seizième siècle, c'est un ragusain, Giorgio di Ragusa, qui publie la première théorie du commerce : Delta mercatura et del mercante perfetto. Un autre ragusain, Getalditch, applique le premier l'algèbre à la géométrie dans son ouvrage : De rcsolutione et composiiione mathematica. Banduri, de Raguse, le savant au- Itur de V Imper ium orientale , fut membre de notre Académie des Inscriptions. Dans les sciences phy*

siques et mathématiques, il suffira de citer le médecin Baglia et le célèbre mathématicien Boskovitch, qui vécut longtemps à Paris et dont Lalande a fait Téloge. On a publié, en 1841, une Galerie des Ràgusains illustres ; elle ne comprend pas moins de quaranle-huit personnages. Quelques-uns, comme ceux que nous venons de citer, ont un caractère italien ou cosmopolite ; mais il en est d'autres qui appartiennent en propre à la littérature slave. A Raguse fleurit une école dont quelques écrivains peuvent être comparés aux plus illustres de l'Italie. Jean Gundulitch combine les éléments italien, slave et oriental dans son granft poëme de YOsmanide, Il y célèbre la luttedeschrèUfîjis contre les musul:-.*-* ^ans; il chante la valeur des Polonais, ces intrépides chevaliers de la chrétienté. De rares beautés, une versification harmonieuse, une langue admirable, placent son poëme à côté de la Jérusalem délivrée. Les œuvres de Gundulitch eurent un tel retentissement que l'Italie elle-même s'en émut. Ferdinand II, duc de Toscane, voulut apprendre la langue illyrienne, et le jésuite Marin Gundulitch, parent du poëte, vint à Florenoe, ou il l'enseigna pendant trois ans. Le rival de GunduUtch, Palmotitch, dans sa Christiade^ surpasse Vida et annonce i\.iopstock. Au dix-huitième siècle, le franciscain André Katchitch s'inspire de la poésie populaire et écrit sur l'histoire de la nation slave un grand poëme encore aujourd'hui populaire dans toute riliyrie. Telle était, à la fin du dix-huitième siècle, la vitaHté de la poésie slave à Raguse, que des étrangers e«x-mêmes se mirent à la cultiver. Le fils d'un am-

14 LE MONDE SLAVK.

bassadeur français à Raguse, Bruère Deriveaux, se distingue comme poète satirique sous le nom slave de Bruérovitch. Phénomène curieux et qui prouve que Raguse n'était pas, comme on le croit trop volontiers, une colonie italienne,

L'histoire de Raguse montre clairement que la race slave n'est pas, en somme, aussi déshéritée qu'on se plaît à dire, et que si quelque chose lui a manqué jusqu'ici, ce n'est pas le génie, mais bien l'élément vital sans lequel le génie ne peut vivre, la liberté.

De la liberté civile et politique était née la littérature ragusaine. Des premières luttes de la liberté religieuse, c'est-à-dire de la réforme, naît la littérature Slovène. Luther venait de créer la prose allemande ; d'humbles prédi^-ateurs traduisent la Bible en slovène, prêchent et fondent une imprimerie à Lublania (Laybach). À côté des écrivains religieux apparaissent les grammairiens. Le réformateur Bohoricz écrit la grammaire de sa langue et la compare aux autres idiomes slaves, sans en excepter le ruthène et le moscovite. C'est là, je crois, le premier essai de panslavisme grammatical. Nous en aurons bien d'autres exemples. Les livres Slovènes se mulliplient, le peuple s'éveille; mais sa liberté ne sera pas de longue durée : les Habsbourgs et les Jésuites, leurs dévoués instruments,

chargent d'y mettre bon ordre. En 1616, ils brûlent les livres par milliers à Laybach, comme ils feront plus tard à Prague et dans toute la Bohême. La littérature Slovène est étouffée. Elle renaîtra avec la première aurore de la liberté sous Joseph II. Cette fois elle étend son cercle d'action, et commence à disputer sérieusement le terrain à l'allemand : les idées modernes pénètrent l'empire décrépit des Habsbourg. On traduit en Slovène le Mariage de Figaro, Des poètes nationaux apparaissent ; l'un d'entre eux, le plus grand, Vodnik, crée le journalisme 'slovène. Napoléon, en 1809, conquiert et organise les provinces illyriennes. Le slovèno prend dans renseignement la place jusque-là occupée par l'allemand. L'illyrie ressuscitée salue avec transport son libérateur. Vodnik écrit son ode la plus populaire : le Réveil de nilyrie.

On peut constituer un cycle épique avec les poèmes qu'a inspirés Napoléon depuis Hugo jusqu'à Manzoni, depnis Pouchkine jusqu'à Hérédia. Il n'est pas sans intérêt de voir les vers dans les.iuels Vodnik acclame le César moderne. L'auteur se rattache à l'idée que rUlyrie a de tout temps été slave. Voici en quels termes il fait parler sa patrie ressuscitée :

LE RÉVEIL DE l'iLLYRIE.

Napoléon a dit : Réveille-loi, lUyrie. — Elle s'éveille, elle soupire : Qui me rappelle à la lumière?

grand héros, est-ce toi qui me réveilles? Tu me donnes ta main puissante, tu me relèves.

Que te donnerai-je ? Je regarde autour de moi : à peine puis-je reconnaître mes enfants.

Où sont Mésula et Terpo, mes villes? Emon, Kardona, à peine puis-je vous reconnaître.

Qui me rendra ces guerriers dont le chef Spartiate eut jadis tant de terreur?

Depuis qu'existent nos neigeuses montagnes, depuis qu'elles sont à nous, notre gloire s'est répandue dans le monde entier.

Sur les, rives du Pô, le vaillant Gaulois fit trembler dans ses murs Rome avec son grand empire !

Il fut puissant sur la mer TlUyrien, tant que ie Romain n'eut pas appris à construire des vaisseaux.

Avec le temps, le Romain en Ire en guerre, apprend l'art de la mer et subjugue Gaulois et lUyriens.

Pendant sept siècles il s'étend au large : il ne veut avoir pour voisin aucun État.

Du nord l'ouragan fond sur lui, et l'édifice s'écroule sous l'attaque de maîtres nouveaux.

Arrivent maintenant le Frank, le Goth sous le nom d'Allemand : l'Illyrie reste dans l'ombre, oubliée.

Quatorze siècles durant la mousse la recouvre. Aujourd'hui Napoléon lui ordonne de secouer sa poussière.

Le Grec et le Latin l'appellent TlUyrie, mais tous ses fils l'appellent la Slovénie.

Le citoyen de Raguse, l'habitant du littoral, de Gattaro, de Goritsa, de Pokupa, tous de leurs anciens noms s'appellent Slaves.

De tout temps c'est là qu'à vécu mon peuple; s'il en est quelque autre, dites-moi d'où il vient.

Avec Philippe et Alexandre nos pères ont eu de rudes guerres ; sur la mer notre race a épouvanté les Latins.

Elle sera glorifiée, j'ose l'espérer. Un miracle se prépare, je le prédis.

Chez les Slovènes pénètre Napoléon ; une génération tout entière s'élance de la terre,

Appuyé d'une main sur la Gaule, je donne Tautre à la Grèce pour la sauver.

A la tête de la Grèce est Corinthe, au centre de l'Europe est rniyrie.

On appelait Corinthe Tœil de la Grèce ; rillyrie sera le joyau du monde.

Ces strophes ailées, dont notre pâle traduction indique à peine le mouvement lyrique, eurent dans toute rillyrie un immense retentissement.

Ainsi, à la fin du siècle dernier, le poëte d'une humble tribu slave traçait à la France le programme d'une politique orientale vrairfient juste et vraiment utile : délivrer l'Orient par les Slaves et par les Grecs ; s'appuyer sur deux nationalités régénérées, dont l'amitié nous assurerait une précieuse alliance, tel était l'idéal de Vodnik. Faut-il ajouter que nous ne l'avons pas réalisé?

En 1815, les provinces illyriennes sont rendues à l'Autriche. Vodnik meurt dans la misère. Mais l'élan qu'il a donné ne s'arrêtera plus. Le journal Novice, fondé en 1843, en devient l'organe et l'expression. D'autres journaux se fondent à Klagenfurt(Gelovec), à Marburg (Maribor), à Trieste, colonie italienne jetée parmi les Slovènes. Enfin, en 1863, s'établit à Lublania (Laybach), la Matica Slovenska^ société littéraire à qui l'on doit déjà d'importantes publications. La littérature Slovène puise d'ailleurs une force sans cesse renouvelée dans la littérature serbo-croate, avec laquelle elle est peut-être destinée à se confondre un jour.

18 LB MONDK SLATK.

Chez les Croates, comme chez les Slovènes, c'est la réforme qui met en honneur la langue nationale. Grâce à Dieu, Tallemand n'avait pas pénétré en Croatie, et le clergé catholique fut bien obligé, pour combattre les prédicateurs protestants, de recourir à l'idiome illyrien. Aux seizième et dix-septième siècles, la propagande imprime beaucoup d'ouvrages religieux en cette langue, alors si florissante à Raguse. Elle institue à Rome des censeurs pour l'ilivrien ; elle fait réviser la vieille liturgie slave, encore persistante sur le littoral dalmate ; elle étend son action sur la Slavonie et sur la Bosnie turque. Cette littérature religieuse provoque le développement dune littérature laïque. La décadence du latin comme langue politique, les tentatives des Hongrois pour lui substituer Tidiome magyare excitent les Croates à la culture de leur langue. Les monuments ragusains apprennent de quels raffinements elle était capible. Mais c'est la Serbie qui, par son insurrection, donne le véritable signal de la régénération politique et morale.

Sur les sommets des Alpes, un coup de fusil tiré par la main d'un chasseur imprudent suffit à déterminer une de ces avalanches qui font trembler la montagne jusqu'en ses fondements. Ainsi, le premier coup de

fusil qui retentit dans les forêts de la Glioumadia ébranla tout le monde jougo-slave.

Unis par la communauté d*origine et Tidentité de langue, les Serbes et les Croates avaient été séparés de bonne heure par les circonstances politiques et religieuses. Ils s'étaient rapprochés depuis qu'au dix-huilième siècle de nombreuses colonies de Serbes étaient venues s'établir dans le sud de la Hongrie; mais ces colonies ne menaient qu'une vie incertaine et précaire, malgré les promesses solennelles des empereurs autrichiens. L'insurrection des Serbes, sous Karageorges, amena la délivrance dune partie de leur nation. Tandis que Georges et ses vaillants compagnons arrachaient à l'oppression musulmane les contrées de la Serbie actuelle, l'immortel KararJiitch recueillait dans le peuple ces chants où revivent les désastres et les splendeurs passées de la nation serbe, précieux patrimoine dont aucune autre nation ne pourrait se glorifier. Ce fut pour les Slaves du sud une soudaine et merveilleuse révélation. Le rival de Karadjitch, Dosithée Q bradovitg];! , crée la prose serbe. Jusque-là, on ne s'était servi que d'un slavon plus ou moins corrompu. La renaissance de la littérature serbe s'affirme en Hongrie par la fondation d'une matitsa (société littéraire) àNovisad (Neusatz), en 1826, en 1840 parcelle delà société littéraire de Belgrade. La Serbie organise son enseignement : ce petit pays, dont les libérateurs ne savaient pas lire, compte aujourd'hui près de quatre cents établissements d'éducation et vingt mille écoliers. Et ia Serbie régénérée trouve de grands écrivains pour

20 LK MOXDE SLAVK.

chanter sa gloire présente et ses misères passées. Le Monténégro tressaille dans ses montagnes; il relève son antique imprimerie à Tsettinié; le prince Petrovitch Negoch rivalise, dans ses beaux poèmes, avec les chantres anonymes de la vieille Serbie. En face de cette résurrection, en face du mouvement panslaviste littéraire dont Prague, la Prague dorée, si chère aux Slaves, a donné le signal, Agram s* émeut. Depuis la chute de Raguse, elle était devenue le centré politique et littéraire de la Croatie et de la Dalmatie. La diversité des dialectes provinciaux était un obstacle à l'unité de la littérature. Appuyé d'une part sur les chefsd'œuvre ragusains, de l'autre sur les chants serbes, un publiciste éminent, Louit ^ Gai (Gaj), entreprend de réunir en un tout harmonieux les forces dispersées de rillyrie. Comme Vo Inik, il veut, lui aussi, ressusciter riUyrie, et, plus heureux que lui, il ne compte pas sur les résultats d'une conquête éphémère. Le patriotisme croate, excité par les prétentions magyares seconde cette noble entreprise. Vlllyrisme^ c'est le nom qu'on a donné à ce mouvement, enfante une génération poétique, souvent rivale de l'école ragusaine, et donne aux Croates la force morale nécessaire pour assurer leur existence en face de la Hongrie. En vain ce nom d'Illyrisme est-il proscrit par un gouvernement despotique et ombrageux. A la littérature illyrienne se substitue la littérature jougo-slave, et ce nom a une portée bien autrement grave; il s'appuie non sur le passé, mais sur le présent, et il est, pour ceux qui l'adoptent, un gage d'avenir. Une société d'histoire

LKS SLAVES DU SUD. :2l

jougo-slave est fondée à Agrara, en 1850; à la fougue des premières années elle substitue la science et la méthode; elle annonce et prépare l'académie jougoslave qui, grâce aux lenteurs inséparables d'une sage etpalernelle administration, n'a pu s'ouvrir qu'en 1867. Mais cette institution ne suffit pas aux Croates, ils veulent aussi fonder une grande université nationale; ils y arriveront à coup sûr. Qu'ils viennent de Vienne oudePesth, les obstacles ne sont pas de nature à les décourager; plus ils ont à lutter, plus ils se croient sûrs de la victoire.

Il ne faut pas s'imaginer que ce mouvement de renaissance ait un caractère artificiel et soit destiné à s'éteindre après avoir jeté un éclat passager; non, il a ses racines dans le peuple, dans l'histoire. Plus les années avanceront, plus il se développera : la jeunesse serbe et croate s'apprête à continuer dignement l'œuvre de ses pères; elle jouit des résultats de leurs travaux, elle aspire à les étendre. La jeunesse serbe vient de fonder une association qui, sous le nom à!Omladlna^ étend ses ramifications partout où se parle la langue serbe, et cette association a ses réunions annuelles, qui sont des fêtes nationales, ses caisses, ses publications. Son but est d'instruire le peuple, et elle atteint ce but. Au lendeniain de la catastrophe qui l'a frappùo.

^ LE MO^tOE SLAVE.

de la mort du noble prince Michel,, la Serbie a ou\ le ihèàtre national, qui a été la dernière œuvre de f rogretlè souverain. Ce IhêAlre ne sera pas seiilemi un lieu de divertisr^ement destiné à charmer les 1 sirs de quelques oisifs, mais une école de morale d Uistoiiv. Il n'est pas jusqu'aux Bulgares, ce pau [KHiple dèshèrilêqui, dans le fond de ses forêts et SOS montagnes, sous la double oppression des Turcs dos Fanariotes, ne sache ce que vaut linstructioE u'aspiro {\ ses bienfaits. Le meilleur moyen de se fa hiou venir du paysan bulgare (les récents récits voyagoui^s nous Tattestent , cest de lui apporter qi quos-uus dos livivs imprimés à Bucharest, à Odess à Oonslautiuoplo. Chez ce peuple même on peut sig lor les pivmioi^ signes d'une naissance à la vie li rai IV,

Jo causais un jour avtH?. Tun des plus célèbres h( i\\\ l^dkhau, le llaydouk (Clephle) Ilia : « Frère, (lisait il> uoliv peuple est un bon et digne peuple, r il lui manque une chose, la civilisation. » L'hon {\m uroxpriuiait ce ivgi*et ne savait lui-même ni ni ôcriiv! P\iisse-t elle bientôt luire cette civilisa sur les lUilgaiH>s, et puisse le nom de la France attitché à leur régênéralion, comme il Tétait nagi à celle de la Grèce et de la Roumanie !

Résumons*nous : Dt^s que le christianisme apporter aux Slaves du sud les premiers élément notre civilisation, ils les acceptent et les dévelop] en Bulgarie, en Croatie, en Serbie. La littérature ! gare et serbe, comme toutes les littératures primit

du moyen âge, a d'abord un caractère religieux, juridique et historique. Au moment où elle va se transformer, elle est arrêtée, étouffée par l'invasion musulmane. Elle troiive un abri à Raguse, et se remet à fleurir sous Tinfluence et malgré Finfluence de l'Italie. La réforme lui imprime une nouvelle direction. Les conquêtes de Napoléon, les principes de notre Révolulion, la délivrance de la Serbie, le slavisme de Prague lui donnent enfin un élan irrésistible, une force d'expansion que nul obstacle ne saura plus arrêter. 11 n'y a pas, disait un ancien, do spectacle plus beau que celui du juste luttant contre l'infortune. 11 n'y a pas, dirai-je à mon tour, de spectacle plus intéressant, plus digne du dix-neuvième siècle que celui d'un peuple, morcelé en fractions diverses, mais luttant d'une lutte commune pour acquérir le droit d'avoir une civilisation. Cette lutte est glorieuse, même dût-elle n'aboutir qu'aune défaite. Mais aujourd'hui la victoire des Slaves est certaine. Il dépend de l'Occident de la précipiter, et d'assurer pour jamais son influence dans ces pays où tant de sympathies sont prêtes à nous accueillir»

Deux routes conduisent de Paris à Agram : l'une traverse TAllemagne par Munich, Vienne et la ligne du Sœmmering, Tautre l'Italie par Turin, Milan, Vérone et Venise : c'est cette dernière que j'avais choisie. Je parcourus rapidement le Piémont et la Lombardie, désireux que j'étais d'arriver à Agram pour le 1*' août 1867, jour où devait avoir lieu dans celte ville Tinauguration de l'Académie Jougo-Slave, Je tenais à assister à cette solennité, non-seulement parce que j'y étais invité, mais surtout parce qu'elle devait me permettre d'étudier le peuple croate sous un aspect assez nouveau Croate et académicien sont deux idées qui s'accouplent mal dans nos préjugés occidentaux. Je me trouvais à Vérone le 27 juillet, et je comptais aller passer deux jours à Venise avant de me rendre à ma destination. Dans un café, le Diritto me tomba sous la main, et.j'y appris, sous la rubrique ^i'oazia, que la cérémonie en question devait avoir

LL 1Im5]>i; ^LAV£.

:.r.- L .-.- ]ia> !•/ !•" août, mais le ^29 juillet ài . ■- ..' :jvi.:vr «.]r. Jijaliii. Suit dit en passant, ce n'est •.::r 1.1 ]-rri:i:'>:e. ni hé'la>! l.i dernière fois que j'ai pa .:.*::i •-: !;i M:]»tTioritt' d(* la presse italienne sur la ..■.::■. 1.1 ::.«ii:is .jnanl à la \vrilê et à l' exactitude des .:.;'.:ij-a:iy:is. Je ne saoli-? jias un journal français qui ■••ij:jai->',' aus-^i hien les affaires d'Autriche et d'Orient «]ii- 1.1 hrs(in-a,tz'i. Tout en faisant cette réflexion et d aiilri's t.MU'ore i]ne j*épnri:nerai au lecteur, je quittai \«*ro!ii! : arrivé à Venise à huit heures du soir, j'en n*i»artais à neuf heures, sans avoir vu ni la place S;iiiii-Marc,ni le palais des Do^es. A peine avais-jeeu le Irnips de faire un tour sur le grand canal avec des ;;()ndoli(»r», qui ne me chantèrent pas les strophes du Ta>si», mais profitiu'ent de ma houne foi et de mon iiM'Xpéri(înco pour me réclamer le quadruple du tarif. Ii«* l«Mid(Mnain malin, à neuf heures, j'arrivai à la Ironliôn» autrichienne, et, ce qui ne laissa pas de Ml êhnnu^r un pou, je trouvai des douaniers obliiMNUits; on U(» me demanda même pas mon passepnri ! \V\\ uiuis auparavant, eu octobre 1866, à Furtli Mur la frontière de la Itavière et de la Bohême, moi hillrl pn!«, u)ou Uiga^^^ enre^^istré, je m'étais vu, faut \\\\\\ \\^i\, invité iH^Ument à retourner h Munich, o rtunw\*« eu .\ faiiv constater mon identité par 1 \^\\\\\ A\\' M^\\iy'\w\\ de cette ville. Je me recommandî ^\\\ \\\\\\\ \\\^ \\\w\,\KWs poi^onnes intluentesde Pragui \^\ \»u \\\\^ U\HM parlu\ non s;u:s gainler mon pass< VwW, \\\s\ \s^ uio i\U wunIu vjuo quaîre jours plus tai '\\y\y UM^^^\^ >*^\^^vuto uvi> loi* À Li police. La su]

A6RAM ET LES CROATES. i7

piessioQ de ces odieuses formalités est un progrès ïéel dont il faut féliciter le gouvernement de Ai. de Beust.

Ea quittant Tltalie. j'entrais en plein pays slave. Le nom seul de la première station autrichienne, Goritz (toa, la montagne) suffît à indiquer que l'on passe d'une race à une autre. L'oreille la plus inexpérimentée reconnaît sans peine que le paysan, qui salue l'arrivée du train, ne jjarle ni l'allemand ni Titalien, mais bien le slovène, l'un des dialectes de la langue jougo-slave. Cette langue est parlée et écrite par douze millions d'hommes de Klagenfurth à Temesvar, d'Antivari à Salonique, c est-à-dire dans la Carinthie, la Carniole, l'Istrie, la Croatie, la Slavonie, la Dalmatie, la Frontière militaire, la Bosnie, l'Herzégovine, la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie. Elle se divise en trois dialectes, qui ont chacun une littérature; le Slovène, le sei'bo-croate et le bulgare. Les serbes de la Principauté et les Monténégrins sont indépendants; les autres Jougo-Slaves obéissent au Sultan, à l'empereur d'Autriche et au roi de Hongrie. Depuis que le dualisme a été inauguré par M. de Beust, ces deux litres expriment des idées fort distinctes, et ne sont plus, comme auparavant, une simple affaire de chancellerie. Après avoir quitté Goritz, le train suit, pendant quelque temps le littoral do l'Adriatique. Dans le lointain apparaît la côte de llstrie, où Triestc se perd dans la brume du matin. Mais l'œil distingue s^ns peine, suspendu dans la verdure au bord des ^ols bleus, ce lamenla]>le chAleau de Miramar qu'ha-

bite en ce moment la veuve du pauvi'e Max*. Le pays que nous traversons s'harmonise bien avec rémotion mélancolique qu'éveille le souvenir de tant de catastrophes; imaginez un vaste plateau couvert seulement de roches nues, sans arbres, sans ruisseaux, sans prairies, sans chemins, sans habitants. Par-ci par-là, quelques buissons, un peu de terre végétale dans un ravin, quelques pieds de maïs que le paysan industrieux fait pousser à grand*peine dans un sol ingrat. (Test le Kartz, le Carso, comme disent les Italiens. Sur cette contrée désolée souffle parfois un vent d'orage, la Bora, assez fort dit-on pour arrêter les trains les plus lourds. Suivant la tradition, ce pays était autrefois couvert de grandes forêts de chênes. Quand on construisit Venise, on les coupa pour jeter les pilotis de la cité maritime : la terre n'étant plus retenue par les racines, fut entraînée par les pluies, balayée par les vents. Aujourd'hui, il semble, à voir celte plaine étrange, que quelque dieu irrité Ta engloutie jadis sous une grêle de pierres, ainsi que le raconte notre légende de laCrau.

Nous entrons dans la Carinthie : peu de pays offrent au géologue et au touriste un plus vif intérêt. Ici les mines de mercure d'Idria, là le lac de Zirknitz, plus loin les grottes fantastiques d'Adelsberg. A la monotonie du Kartz succrde une suite de collines, tantôt verdoyantes et boisées, tantôt nues et d'une sauvage horreur qui rappelle certains paysages de la

Page 1