VAN
Ne parle pas de cela! Je ne veux i)as savoir qui Ta tuée...
MEIRIMA, se jetant dans ses bras.
Alors, fuyons ensemble !
A ce moment on entend retentir le cii de Sabaha- Idim. C'est le muezzin qui du haut do la mosquée annonce la prière matinale. Il n'est plus possible de fuir.
JIVAX.
Tu as, dis-tu. préparé un cheval; pourrais-tu, mainte-' nanl, me procurer un sabre?
MEIRIMA.
Qu'eu ferais-tu?
JIVAX.
Grâce au sabre et au cheval, je t'enlèverais à travers une horde de Turcs.
MEllUMA.
O mallieureux ! te nest plus possible ; ou va venir me chercher dans mon appartement pour me revêtir du vêlement nui»liul... Fuis, va rejoindre les heydouks, et ce soir, quand les scats viendront pour m'emmener, fonds sur eux et délivre-moi.
Jivan cède aux instances de Meirima : il quitte la
LE DRAME MODERNE EX SERBIE. 16t
prison, mais son coeur est agité des plus sombres pressentiments.
La scène change. Dans une rue isolée de la ville se rassemblent Xovko et quelques-uns de ses compagnons; ils sont en armes, et s'apprêtent à délivrer Jivan. Novko d'un coup de pistolet donne le signal, les chrétiens entonnent le cliant de l'insurrection :
— Hourrali! liourrah ! hourrah! que cliacun s'élance au combat. Malédiction sur celui qui reste en arrière!
— A quoi bon la foi quand il n'y a pas de temple, quand le canon des Turcs brise la croix sainte !
— A quoi bon une patrie belle et vaste quand l'étranger en est -le maître?
— A quoi bon des enfants chéris quand le Turc les égorge? des sœurs et des femmes, quand le Turc les aime?
— Ce n'est pas un homme, celui qui le souffrirait, mieux vaut mourir que de vivre esclave.
Les Turcs arrivent en armes, le combat s'engage; dans le lointain les flammes d'un incendie illuminent la scène : les chrétiens ont mis le feu aux demeures des musulmans.
Novko a été fait prisonnier. Alipacha le fait venir devant lui et l'interroge; il veut savoir quel a été l'instigateur de la révolte : est-ce le vizir de Constanlinople mécontent des pachas? est-ce quelque raïah poussé à bout? Mais Novko refuse de répondre à, toutes les questions. .Alipacha le menace de la torture. « Que m'importe! répond le vieillard. Tu as passé toute ta vie à soigner ton corps : lu me menaces de la torture
I(j8 LE MONDE .SLAVE.
pensant qu'elle me sera intolérable comme à toimême; mais mon corps et mon âme se sont endnrcis depuis longtemps à tous les maux. Soumets-les aux tourments les pins cruels : tu n'arracheras pas une X^arole à mes lèvres. » Un messager vient annoncer que le terrible Arambacha s'avance avec ses heydouks : l'insurrection redouble. Un ordre du vizir enjoint à Alipacha d'aller le rejoindre à Visoko. Il va partir et emmène avec lui Osman son futur gendre et sa fille Meirima. Il lui annonce sa résolution. Meirima pleure et cherche à le détourner, elle sait que Jivan l'attendra sur la route pour l'enlever, mais elle ne croyait pas que son père serait du voyage. Elle le supplie en vain : son amour l'emporte sur sa piété filiale. Elle n'a pas le courage de révéler à son père le secret fatal. Elle prévoit une terrible catastrophe. Elle s'accuse de parricide, mais elle se tait.
Le dénouement approche : un nouveau changement de scène nous transporte dans la tente où va reposer Meirima après une journée de voyage; elle est seule avec sa fidèle Chérifa : tout trahit en elle l'anxiété et le remords. Elle renvoie Chérifa, elle prèle l'oreille à tous les bruits. Elle attend son libérateur.
Jivan n'est pas encore ici ! Je ne puis attendre plus longtemps... Mon cœur éclate, mon ùme m''échappe! Quelles tortures ! 0 ma mère, tu aurais mieux fait de ne pas m''enfanler.
[Elle se lève et prête l'oreille.)
Il n'est pas encore ici. Et s'il arrive !... Je tremble d'y soiifier. Mon père n'est-il point parmi les seuls? ne périra-t-
il pas avec eux? Mon père ! je m'élancerai parmi les hey-
douks et je le couvrirai de ma poitrine! Ils ne tueront pas
mou père sans me tuer avec lui.
[Elle écoute.)
Non.., c'est le murmure des arbres dans la montagne. Que de fois il m'a trompée celte nuit! Au moindre bruit mon cœur bondit dans ma poitrine. Je crois que c'est lui. Il ne viendra pas... Ah I s'il allait me trahir ! Pensée infernale ! Seigneur, tu lui infligerais ta plus terrible malédiction 1
[0)1 entend un coup de fusil.)
Me trompé-je? Un coup de fusil... un second... puis un
troisième... Ahl ce sont les svats qui boivent à ma santé.
Le festin s'achève. Voici l'instant suprême. Au lieu de
Jivan, c'est Osman que je vais voir; mais il n'arrivera pas
jusqu'à moi.
[Elle tire une fiole de son sein.)
Le voici qui vient. 0 poison si amer pour les autres^
pour moi si doux !
{Elle boit et s'assied sur son lit.)
OSMAN entre et ta contemple longtemps.
b fille d'Ali, on ne m'avait pas trompé, tu es belle comme une des houris célestes. Mais où sont les roses de ton teint? Pourquoi tes lèvres sont-elles bleues? Regrettestu le palais de ton père? Le mien te le fera oublier: tu seras honorée comme une reine; cent esclaves obéiront à tes ordres : ma mère chaque jour te revêtira d'or et de soie. Je veux t'aimer comme mes yeux.
(// s'assied auprès d'elle.^
MEIRIMA.
Tais-toi, [bey. Laisse-moi un instant de repos, je t'en prie.
OSMAN
Tu me repousses? Pourquoi trembles-tu ainsi? Ta main
170 LE MOXDK SLAVE.
est froide"? Pourquoi tes joyaux gisent-ils ainsi à terre'?
MEIRIMA.
A-t-on besoin de joyaux dans la toin])e?
OSMAN
Dans la tombe?
MEIRIMA.
Oui, la jeune épouse va dormir dans la tombe son premier et son dernier sommeil.
OSMAX.
Vierge, que veux tu dire? Est-ce un jeu ou perds-tu la raison?
MEIHIMA.
C'est un jeu, mais un jeu terrible. Oii ! je ne puis plus
me soutenir.
Elle s'étend sur le lit.)
OSMAX.
Qu'as-tu?
{On entend des coups de fusil. Meu'iina velècc la tête.]
MEIIU-MA.
Qu'est-ce que celte fusillade?
OSMAN
Ce sont les svals qui se réjouissent.
[La fusillade redouble.) Non, ce ne sont pas les svals.
VOIX, dans les coulisses.
Accours, Osman! les hevdouks fondent sui' nous. Lèveloi vite, si lu veux défendre ta liancée.
OSMAN
Ne crains rien. Meirima, nous allons les repousser. Reste ici.
(// sort.)
MEiRiMA, seule.
Au secours! au secours! Il va venir, et j'ai bu le poison ! 0 Satan, voilà ton œuvre! Le poison me brûle les entrailles. Chérifa, où es-tu? 0 mon père, où es-tu? Tu abandonnes ta fille? Mais que dis-je? Malheureux père. en ce moment même cent glaives sont tournés contre toi!
Elle essaie de sorlir; elle tombe.
Des douleurs atroces me rongent les entrailles. C'est la mort... Mon Dieu, mon Dieu, rends-moi la vie... Il e>l trop lard, je meurs.
ALiPAC.HA entre dans la tente le sabre à la main.
Tous les nôtres sont tombés : ma place est ici auprès de mon enfant.
MEIRIMA.
( >li ! mon père, c'est toi? que je te voie encore ! Fuis,