‹ Le monde slave, voyages et littéatureChapitre 20 sur 47 · PAULINE · texte numérisé non relu

PAULINE

.\(lorez-le dans Tàmc et n'en témoignez rien.

POLYELCTE.

yue je sois tout ensemble iilolàlre et chrétien 1

LE DRAME MODERNE EN SERBIE. ioo

ô Mahomet, si je t'abandonne pour le Christ. Jivan, ta foi est la mienne ; rien ne nous sépare plus maintenant : la puissance, la richesse de mon père, ma conscience, je renonce à tout pour toi ! Fuyons cette nuit, fuyons au delà de la frontière.

Mais Jivan refuse; il sait que son père l'attend, que sa fiancée Loubitsa compte sur sa parole; il préfère son honneur au bonheur de l'amour satisfait. Meirima, au comble de la fureur, appelle des Turcs, elle veut le faire assassiner; il s'élance sur un arbre, franchit le mur du jardin et disparaît.

Mais l'altière Meirima ne laisse pas ainsi échapper sa vengeance. Le jour du mariage est arrivé, Loubitsa vient de revêtir sa parure de noce. Une femme turque se présente, elle refuse de dire son nom, elle a un secret important à révéler ; et d'abord elle lui pose une question: — Jivan t'aime-t-il? — S'il m'aime, puis-je en douter? réplique la chrétienne. Mais pourquoi me regardes-tu avec de tels yeux? Pourquoi ton corps est-il ainsi agité? — Et Meirima raconte à Loubitsa comment Jivan l'a aimée, comment il l'a trahie pour épouser Loubitsa qu'il n'aime pas. Il faut qu'elle renonce à ce mariage. Au milieu de l'entretien Jivan arrive et chasse Meirima ; elle sort menaçante, prédisant malheur à Loubitsa si elle ose épouser ce parjure. Jivan conjure Loubitsa de ne rien croire de ce qu'à dit Meirima et l'assure de son amour.

Il y a peut-être quelque chose de fatigant et do peu sympathique dans cette duplicité du jeune Serbe ; le drame entier repose sur elle. La noce de Loubitsa

se prépare ; les svats (garçons d'honneur) se réunissent dans la maison de son père et s'entretiennent . du jeune couple. Jamais fiancés ne furent plus tristes et la noce menace de dégénérer en enterrement. Meirima poursuit sa vengeance: déguisée eu servante, elle pénètre dans la chambre de Loubitsa : en face du lit nuptial parsemé de roses, au bruit lointain de chants joyeux et des instruments, elle rumine sa jalousie, elle éclate en imprécations.

Loubitsa, tu crois que cette nuit tu jouiras d'un doux sommeil... Non... non... Tu reposerais auprès de Jivan, et moi, livrée à toutes les douleurs, à tous les tourments, je déchirerais mon visage de mes ongles, je frapperais ma tête contre les murailles de ma chambre solitaire!... Non, cela ne sera pas ! Tu t'endormiras, mais d'un autre sommeil que celui que tu espères, d'un sommeil plus dur, et dont on ne se réveihe pas... Si, par malheur, tu allais m'échapper !... Mais non, si je ne te puis tuer en secret, je le tuerai au miheu des svats, dans les bras de ton père, dans les bras de ton mari... Les danses cessent, les si'a^s portent hi dernière santé à la mariée. Buvez, buvez ! pour elle le vin de vos coupes se changera en un noir poison.

Elle se cache derrière un rideau, Loubitsa entre, elle congédie ses femmes ; son cœur est agité de sombres pressentiments. Cette femme turque ne peut sortir de sa mémoire. — Je ne sais de quelle terreur mystérieuse elle a rem[>li mon Ame; je ne voudrais plus la voir... et mon cœur me dit qu'elle viendra.

MEiauvA, apparaissant tout à coup.

Il ne te trompe pas! Tu ne m'attendais pas si tôt, n'est-

[.E DRAME MODERXE EX SERBIE. loT

ce pas? Tu voudrais maintenant être cachée au fond de la terre! Tu voudrais fuir, appeler au secours, crier! Mais si tu bouges, si tu élèves la voix...

(Elle tire un poignard.]

Avec ce poignard, je te coupe la gorge. .

LODBITSA.

0 mère de Dieu, protège moi contre cette femme!

MEIBIilA.

Personne ne peut te défendre maintenant, ni la mère de Dieu, ni Dieu lui-même. Tu es en mes mains... Je puis te tuer... je puis t'étoulTer... Tu regardes cette porte, comme si quelqu'un devait tout à coup venir pour te sauver... Si ce quelqu'un se montre, sache que tu tombes aussitôt morte à mes pieds.

LOUBITSA.

Mais toi-même, tu perdras aussitôt la vie.

MEIRIMA.

Est-ce que tu crois que j'ai souci de la vie? Ne sais-tu pas que je reposerais dans le tombeau plus doucement que tu ne reposeras cette nuit dans la couche ? Quand je viens te donner la mort, crois-tu que je la redoute pour moi?

LOUBITSA.

Eh quoi ! Est-ce là vraiment ton dessein ? Oh ! je t'en prie, laisse-moi la vie! Rien que la vie! Mourir maintenant, mon Dieu ! y pouvais-je jamais penser ! Non, ce n'est pas possible... Tu ne peux avoir eu ce dessein... Tuer ainsi une femme seule, qui ne t'a rien fait! Mais loi aussi tu es femme: tu as le cœur bon. Fais de moi ce que lu veux, mais laisse moi la vie... Regarde, me voici à tes

genoux.

ICUp tomhc à tjenoiix.)

•In8 LK MONDE SLAVE.

iîEIRlMA.

Ail ! te voici à mes pieds. Je savoure déjà le commencement de ma vengeance. Non. je n'ai point de pitié pour toi; qui pourrait maintenant serrer mon cœur en sa main n'exprimerait au lieu de sang qu'un fiel amer... il faut que tu

meures.

LOUBITSA.

Mais que t'ai-je fait, femme ? Que l'ai-je fait ? T'ai-je seulement vue jusqu'à ce jour ? dis-le moi?

M El RIMA.

Ce que tu m'as fait, tu me le demandes ? As-tu la mémoire si courte...? Je vais te le dire. Je suis venue t'annoncer hier que Jivan en aime une autre. Cette autre, saistu qui elle est? le sais-tii?

LOUBITSA.

Ah? je le sais, je le comprends à ta fureur.

MEIRIMA.

C'est moi, la fille d'Alipacha.

LOLBITSA.

Tu es la lille d'Alipacha ! Alors il n'est plus de salut pour moi 1 Tu peux tout.

MEIRIMA.

Il n'aime que moi, le sais-tu, moi seule? Tu n"es pour lui qu'un jouet aux mains d'un enfant, il s'en amuse un instant, le brise et le jette. Tu n'es pour lui qu'une créature odieuse, que la force lui impose pour compagne. Le sais-tu? Ne crois pas que je mente, que je parle ainsi par jalousie; je n'ai rien à t'envier. tu n'es devant moi lien qu'un ver de terre, moins qu'un ver, une fourmi... Mais assez de paroles. Je suis venue pour punir ton audace, ton opiniàtrité. As-tu pensé que lu enlèverais l'amant d'une musulmane sans te perdre?...

LH DRAME MODERNE EN SERBIE. lo9

LOUBITSA.

Oh ! mon Dieu! je ne te Fai point enlevé : mon père me l'a donné pour époux, qu'avais-je à faire, sinon d'obéir?

MEIRIMA.

Ton père te Ta donné. Et que t'ai-je dit ce matin, ne t'avais-je pas dit qu'il en aimait une autre? Que par ton mariage tu briserais le cœur d'une rivale ? Pourquoi t'es-tu mariée malgré mes avertissements? Pourquoi m'as-tu volée? Pourquoi as-tu brisé à jamais la joie et la paix de mon âme.

Loubitsa épouvantée veut s'enfuir, une lutte s'engage entre les deux femmes. Loubitsa blessée par le poignard de Meirima tombe sur le lit nuptial, Meirima s'enfuit protégée par son déguisement.

Jivan attiré par le bruit accourt, il est trop tard. Loubitsa expire entre ies bras en lui pardonnant. Il ramasse par terre le poignard ensanglanté : il cherche à pénétrer le secret de ce drame lugubre. Les svats entrent dans la chambre avec le père de Jivan. Voyant le poignard aux mains de son fils et se rap^ielant la répugnance qu'il avait pour le mariage, il l'accuse du crime, il le maudit. (.)n entraîne en prison Jivan qui essaie en vain de se justifier; le père annonce qu'il demandera lui-même la condamnation de son fils.

Au troisième acte, nous retrouvons Jivan dans sa prison. Il est condamné, l'aurore va paraître, il n'a jjlus que quelques instant à vivre. 11 gémit sur sa destinée. — Mourir ainsi ! on va venir, on va lui lier les

mains, on l'entraînera devant la prison; et le sabre du bourreau va trancher celte tête à qui tant d'années étaient encore promises. Ah ! si du moins il pouvait succomber sur le champ de bataille en combattant pour la délivrance de sa patrie... — Un bruit se fait entendre à la porte de la prison, serait-ce déjà le ])ourreau? Non, c'est le père de Jivan qui a lui-même sollicité le châtiment de son fils et qui vient lui dire un dernier adieu. La scène est belle et dramatique. Nous la reproduisons en retranchant quelques longueurs, ainsi que nous avons fait dans nos citations précédentes.

JIVAN.

C'est loi, mon père!... et ina mère, et mes hères, où sont-ils?

NOVKO.

Ne m'approche pas, ne me touche pas ! Ta main est la main d'un démon. EUe a accompli l'acte d'un démon. Tu oses m'appeler ton père. Tu oses me demander où sont tanière et tes frères? Tu n'as phis de mère, tu n'as plus de frères. [Sanglotant.] Ta mère, en apprenant la condamnation, est morte de ilouleur... Tremble! En paraissant devant Dieu, il faudra que lu paraisses devant elle... Infidèle à la croix sainte, lu as vendu ton àme à une mécréante. Si je ne l'avais arrêté, tu t'eufuvais avec elle sans songer à ceux que tu as laissés exposés à la vengeance des Turcs. Tu ne rougissais pas d'acheter ton bonheur au prix de la têle de les vieux parents!

JIVAN.

Non, ce n'est pas la vérité: cent fois j'ai pu fuir avec elle, et même sans fuir, j'aurais pu la posséder. Ah I tu ne sais pas encore. ,, Je ne l"ai pas révélé

LE DRAME MODERNE EX SËRlilE. I(i l

NOVKO.

Ne crois pas me tromper : ne te défends point par dïmpudents mensonges! Pour détourner tout danger de nous et de toi. je t'ai marié avec la plus noble fille du pays. Le cœur d'une bête féroce Feùt adorée... Et toi, qu'en as-tu fait? Dis-moi. qu'as-tu fait d'elle?

JIVAX.

Mais écoule-moi, par pitié.

NOVKO.

Tais-toi. Penses-tu n'avoir tué qu'elle? Avec elle, tu as tué ta mère. Tu as excité une vengeance terrible entre deux familles jusqu'ici heureuses! Et moi, triste vieillard, je resterai seul à pleurer sur la tombe des miens tués par toi.

JIVAN.

Oh! arrête, arrête, au nom de Dieu!

NOVKO.

Non, je ne me tairai pas. Je suis venu t'apporter la malédiction de ta mère, la malédiction de tes frères, de ta famille et la mienne. Je te maudis vivant et mort, je te maudirai jusqu'à mon dernier jour. Puisse ton ame avoir dans l'éternité la paix que tu as donnée à ma vieillesse!

[Il veut se retirer.)

JIVAN. Venlaçant de ses bras.

Ne t'en va pas... il faut que tu m'entendes... il faut que tu saches...

NOVKO.

Laisse-moi...

JIVAN.

Non, il faut (jue tu m'entendes; il faut (jue lu saclies...

l(j-2 LE MONDE SLAVK.

NOVKO.

Jamais !

JIVAX.

Si j'avais commis tous les crimes dont tu m'accuses et plus encore. Dieu même entendrait ma prière. Tu es plus implacable que Dieu.

NOVKO.

Que veux-tu donc? je t'écoute. parle, mais vite et en peu de mots; c;ir je ne puis attendre longtemps.

JIVAN.

Attends un peu. Mon esprit, mon cœur, tout cliez moi est troublé. Laisse-moi me recueillir un instant : mais tu ne me croiras pas.

NOVKO.

Tes mensonges sont plus clairs que le jour. Tu vas me dire que tu ne Fas pas tuée. Qui donc Ta tuée, elle qui n'avait fait de mal à personne? Tu ne l'as pas tuée. Tu oses me dire cela, à moi, qui t'ai trouvé ce poignard dans les mains, les vêtements souillés du sang de la victime.

JIVAX.

Hélas ! tout m'accuse ; mais je ne suis pas coupable.

NOVKO.

Mais alors ([uel est le coupable? Tu n'as rien dit, tu ne l'es pas justilié devant le tribunal 1 OUI vil imposteur!

JIVAN.

Mon père, l'homme ne meut pas devant la mort : sous peu je dois comparaître devant la justice de Dieu. Devant cette justice éternelle, je jure que je suis innocent du meurtre de ma femme.

Y-i il explique comment, en eiilrant dans sa chambre,

il a trouvé Loubitsa expirante; comment il a ramassé le poignard, comment le sang de la malheureuse victime a rejailli sur lui.

XOVKO.

Mais pourquoi ne t'es-tu pas ainsi justifié devant le kadi ; pourquoi, par ton silence, as-tu attiré le châtiment sur ta tête?

JIVAX.

J'ai simplement nié le crime, pour ne pas déshonorer ton nom et celui de ma famille; mais je n'ai pas songé à me défendre. Je veux en finir avec une destinée désormais intolérable. On m'a condamné à mort, et je ne le regrette pas; seulement je ne veux pas te laisser convaincu d'un crime que je n'ai pas commis.

NOVKO.

Je ne sais quel esprit de vérité respire en ton langage et pénètre mon cœur. Réfléchis bien. Certainement tu ne veux pas me tromper. Tu m'as dit tout à l'heure que tu allais paraître devant Dieu. Tu ne gagnerais rien à ce mensonge en ce monde, et il pèserait sur ton âme en l'autre.

JIVAX.

Crois-moi. ô mon père ! par Dieu, crois-moi ! je ne prends que Dieu à témoin.

XOVKO.

Oui, je te crois : oui, ce serait pécher de m'y refuser plus longtemps.

[Sanglotant.)

O malheureux enfant ! malheureux enfant !

JIVAX, se jetant à son cou.

Enfin, mon père; enfin!

NOVKO.

Mallieureux enfant! malheureux père! Ainsi tu dois mourir quoique innocent. Mourir si jeune, si beau, si fort ! Par mon salut, tu ne mourras pas. Je puis te délivrer, le sais-tu? Je puis maintenant armer cent bras, mille bras pour ta défense. Tu ne sais pas de quelle force je dispose en secret. Attends-moi; avant l'aurore je reviendrai.

JIVAN.

Où vas-tu? Que veux-dire? De quelles forces, de quels bras veux-tu parler?

NOVKO.

Je sais ce que je dis; laisse-moi.

JIVA-X.

Prends garde, mon père ; à quoi bon l'exposer on vain ?

XOVKO.

Ne t'inquiète pas de moi, ma tète blanche et nue doit reposer bientôt dans le tombeau. Mais loi, tu viens d'entrer dans la vie. lu peux être utile à ton pays, pour toi il est juste que je sacrilie ma vie.

Le iils supplie en vain le père Je renoacer à ses desseins; mais le temps passe, le geôlier vient arracher Novko aux emhrassements de son fils, et le vieillard quitte la prison eu bénissant celui qu'il était venu maudire.

A peine a-t-il quitté le cachot, Meirima y pénètre; vient-elle insulter aux derniers instant de son amant? Non, elle vient pour le sauver. Elle lui apporte les clefs de la prison : un rjieval préparé par ses soins

LE DRAME MODERXK E.\ SERlilE. 1(35

l'altend à la porte. Qu'il se hâte, il n'y a point de temps à perdre :

JIVAN

Et toi. tu restes?

MEiRiMA, après un instant de silence.

La femme doit rester auprès de son mari: je suis devenue la femme d'Osman.

JIVAX.

Depuis quand"?

MEIRIMA.

Depuis hier. Les scats sont venus me chercher, et ils vont m'einmener dans la Kraïna'. Avant de partir, j'ai voulu te sauver. Va donc, adieu, sois heureux, c'est mon dernier désir.

(Elle va pour su)tir.)

JIVAX.

Arrête... O mon Dieu, de quels sentiments suis-je agité! O mon Dieu !

Et la jalousie s'empare de Jivan, une passion mal éteinte se réveille dans son cœur, ^'a donc, Meirima : quand les svats t'amèneront à ton époux, il te faudra passer sur mon cadavre.

MEIRIMA.

Fuis, malheureux! ce n'est pas loi qui (kjis mourir?

JIVA.N.

Qui donc?

Et sa passion s'exaltant de nouveau, il raconte à

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