DE PARIS A PRA(;UK
rouge, surmontée d'une statue de bronze. Ce monument a été érigé en 1841 par les États de WurtemiDerg au roi Guillaume, le plus fidèle ami de son peuple^ ainsi que le dit l'inscription. Noble titre que je préfère aux belliqueux souvenirs de la colonne Vendôme. La base de la colonne est ornée de bas-reliefs représentant des scènes historiques. Le roi jurant la Constitution. Beau sujet! mais j'en sais un encore plus beau qui serait celui-ci: le roi observant la Constitution. Il faudrait beaucoup d'imagination à un artiste pour traduire cela sur le marbre ou le bronze. Les autres basrebefs ont un caractère belliqueux: ils figurent les exploits du roi, chef d'un corps d'armée dans la campagne de France: les combats de la Fère Champenoise el deBrienne, la prise de Sens. Pour l'explication de ces faits historique.s désagréables, je renvoie à M. Thiers. Les habitants de Sens seront sans doute bien étonnés d'apprendre qu'un épisode de leur histoire figure sur un monument wurtembergeois.
Nous avons vu la rue royale, le bâtiment royal, la colonne royale; voici maintenant le château du roi (^)-esidcnz schloss). Il se compose d'un grand corps de bâtiment flanqué de deux ailes, assez médiocre comme ensemble, et ne comprend pas moins de trois cent soixante pièces; je laisse à penser tout ce qu'on peut loger de valetaille en cette caserne. Du reste, afin que personne n'en ignore, le pavillon central est surmontée d'une énorme couronne royale. On peut visiter le palais moyennant une vingtaine de sous. Un gladiateur de Ganova, un groupe de Thorwaldsen indemnise-
192 ' LV. MONOK SLAVE.
ront les amateurs. Stuttgard possède d'ailleurs une autre œuvre du grand sculpteur Scandinave, c'est la statue de Schiller qui décore la place du même nom. Toute ville allemande qui se respecte a une statue de Schiller, parfois même de Gœthe : ces deux grands hommes ont eu le rare bonheur de symboliser le génie de leur nation, d'écrire à la fois pour les lettrés et le peuple. L'Allemagne s'en est montrée noblement reconnaissante. Du resie, Schiller, par sa naissance, appartient au Wurtemberg; par son génie, il appartient non pas seulement a l'Allemagne, mais au monde tout entier.
Stuttgard possède peu d'anciens édifices. Les petites capitales allemandes (Carlsruhe, Darmstadt) ont presque toutes l'aspect morne et moderne de notre Versailles, sur lequel elles ont été calquées pour la l)lupart. La maison métropolitaine qui date, je crois, du seizième siècle, le vieux château, ne méritent guère d'attirer les regards du voyageur. Je lui recommanderais plutôt le parc (jui s'étend autour du château royal, et le Musée qui renferme une curieuse collection de plâtres de Thorwaldsen et de Dannecker. Titien, Palma-Vecchio, Jules Romain, Garavaggio, Véronèse, Rubens, Zurbaran, Murillo, Lucas Cranach y représentent avec honneur les Ecoles italienne, flamande, espagnole et allemande.
Mais ce qui vaut mieux encore à Stuttgard que les monuments, le parc et le nuisée, c'est la situation de la ville; elle est environnée d'un cercle de collines verdoyantes. Les principales rues ont ces collines pour
DE PAIUS A PRAGUE. 193
perspective. Elles sont chargées de vignobles qui fournissent un vin léger et délicat, gris-rosé, fort prisé des gourmets. La récolte en est très-abondante. Vn vienx proverbe allemand dit :
Si l'on ne cueillait pas à Stultgard le raisin, Toute la ville, liélas ! se noierait dans le vin !
Stuttgard a été récemment dotée d'une gare monumentale, que l'on peut comparer, en petit, à notre nouvelle gare du Nord. C'est dans cette gare que me fut faite un jour une réponse mémorable, et qui mérite d'être transmise cà la postérité. Je demandais un billet pour Nuremberg, c'est-à-dire, pour la Bavière. Wir geben keine billete fw's Ausland, nie rè[iondit gravement l'employé; ce qui, en français, signifie : nous ne donnons pas de billets pour l'étranger; l'étranger, c'est-à-dire un pays dont Stuttgard est éloigné d'environ vingt-cinq lieues. Il est vrai qu'il s'agissait d'un train ordinaire, d'un de ces trains que le vélocipède arriverait sans peine à dépasser. Stuttgaid n'a de trains directs que pour Paris à ^'ienne; quant aux trains à petite vitesse, leur coïncidence avec les lignes bavaroises se règle par des ditl'érences de cinq ou six heures. De jour, ces longues stations sont tolérablos; de nuit, c'est odieux. Il est vrai que le buifet des gares intermédiaires est ouvert toute, la nuit, et qu'un Allemand est capable d'y rester six heures entières à boire de la bière ; mais pour nous autres Français, cela manque absolument d'agrément. Je n'ai recueilli de
mon séjour forcé dans les salles d'attente que de grands maux de lête que je crois inutile de communiquer au lecteur. Il me souvient notamment d'une certaine nuit passée à la gare de Nordiingen, et où TAllemagne se vengea cruellement, sur mon humble personne,de la défaite que le grand Coudé lui avait autrefois infligée à ce même endroit.
De Stuttgard à Nuremberg, la route n'oflre rien de bien remarquable. Nuremberg, tant de fois célébrée par les poëtes, est de tous points l'antithèse absolue de Stuttgard. L'une, capitale toute neuve d'un royaume né d'hier, est comme une petite bourg'eoise parvenue qui se pare de bijoux et de diamants, et fait sonner bien haut sa richesse; l'antre, ancienne ville impériale, ressemble à ces douairières de grande famille qui sont restées fidèles à la mode du temps passé. Nuremberg est avant tout la ville du moyen âge; elle a pieusement gardé sa lourde enceinte de tours crénelées; elle n'a point comblé ses larges fossés; elle se contente de les louer à des jardiniers : des carrés apl)étissants de choux et de navets out remplacé l'eau croupissante des anciens jours. Si les nécessités de la vie moderne ont obligé Nuremberg à se bâtir de nouveaux édifices, elle leur a imprimé le caractère général de son architecture, et, dans cinquante ans, le
nE PARIS A PRAGIE. 195
touriste naïf sera peut-être convaincu que sa gare et sa grande poste datent du moyen âge. Nuremberg a raison ; est-ce notre architecture sans style et sans inspiration qui pourrait entreprendre de lutter avec ces œuvres d'art et de foi dont le quinzième et le seizième siècle l'ont embellie?
Quelle ville en Allemague se présente escortée d'un pareil cortège d'artistes? Elle savait non-seulement les produire dans son sein, mais les attirer du dehors. Quelle brillante époque que celle où un Durer, un Adam Krafi't, un Pierre Vischer, un ^'eit Stoss, un Hirschvogel, peignaient ses tableaux, fondaient ses fontaines, sculptaient ses statues, illustraient les verrières de ses églises, où deux cent cinquante chanteurs — et, parmi eux, l'immortel Hans Sachs — égayaient les loisirs de ses habitants ! Les républi(]ues italiennes seules offrent d'aussi grands souvenirs.
Nuremberg a la forme d'un parallélogramme assez régulier : une petite rivière, la Pegnitz, la [partage en deux parties égales. Toutes deux reçoivent leur nom d'une église. La partie méridionale, dite côté de Saint- Laurent, que le voyageur rencontre d'abord eu arrivant, se développe sur un terrain plat; l'autre, la partie nord, dite côté de Saint-Sébaldus, s'étend au flanc d'une colline, que couronne l'ancien bourg ou château. Huit ponts traversent la Pegnitz. L'un d'entre eux, la Fleischbrucke (pont de la Viaude), jeté d'une seule arche sur la rivière, a reçu des habitants le nom pompeux de Rialto. Il y a plus d'une analogie entre la vieille cité germanique et la ville italienne. Le pont
19t) LE MONDE SLAVE.
des Soupirs ne manque même pas : c'est une mauvaise passerelle en bois qui aboutit en face de l'ancienne prison. Elle a un nom teri'ible : elle s'appelle le Pontdu-Boiirreau.
L'église de Saint-Laurent, qui donne son nom au côté méridional de Nuremberg, est le plus beau des dix-huit édifices gothiques de la ville, l'un des plus beaux de ceux dont l'Allemagne s'enorgueillit. Elle fut bâtie pendant le treizième et le quatorzième siècle, avec ce grès rouge que nous rencontrons dans les Vosges, et qui donne un aspect si riant aux munsters des bords du Rhin. Dl^ux llèches élégantes, une fine rosace distinguent l'extérieur. A l'intérieur, ce. qui appelle avant tout l'attention, c'est le Sacramenls-Hœus- Iciii^ : c'est une tour en pierre, surmontée d'une pyramide sculptée avec une légèreté, une audace inconcevables. Elle fut l'œuvre de maître Ada'm Kratl't, qui, aidé de deux de ses élèves, mit quatre ans à l'achever. Cette tour repose sur les épaules de trois figures agenouillées, représentant l'artiste et ses deux élèves inclinés sous la majesté divine et sous la sainteté du Sacrement. Au plafond est suspendue par îles chaînes, une Salutation angélique en bois sculpté par Veit Stoss. C'est une immense couronne de roses : des anges s'élèvent vers elle en jouant de divers instruments. Au milieu trônent la Sainte Vierge et l'archange Gabriel; autour de la couronne des bas-reliefs représentent les sept joies de la Vierge : au-dessous d'elle on dislingue
J. MaisonneUe du Sacrement.
DE PAlUs; A PIIAGUE. ' 197
le serpent et la pomme. Cette œuvre naïve, éminemment catholique, fait aujourd'hui rornement d'une chapelle protestante. Telle était, à Nuremberg, la puissance de la tradition artistique, que les éylises réformées, non-seulement ont gardé rornenientation catholique, mais, même, ont accepté cette ornementation postérieurement à l'année 1530, où la ville reconnut la confession d'Augsbourg. Sur soixante mille habitants, Nuremberg ne compte encore aujourd'hui que six mille catholiques.
Le Sacraments-Hœusiein est un don d'une riche famille nurembergeoise; bien d'autres ex-voto parent l'église de Saint-Laurent; en dresser la liste, ce serait rappeler toutes les familles illustres qui l'ont, à diverses reprises, embellie de leur munificence. L'église est comme un musée historique où revivent l'art et la piété des temps passés.
Saint-Laurent est, dti reste, le seul monument remarquable du quartier qui porte son nom. Sur l'autre rive de la Pegnitz, nous trouvons groupés, autour d'une halle puante et pittoresque, la Frauonkii'che, l'hôtel de ville, l'église de Saint Scbaldus et d'autres merveilles. L'église de Notre-Dame (Frauenkirche) fut fondée par l'empereur Charles IV, dont le souvenir vit encoie à Nuremberg, et dont nous retrouverons aussi à Prague l'influence bienfaisante. Au milieu du portail se dresse la statue de cet empereur en grand costume; sous cette statue est un(3 horloge qui hit longtemps regardée comme une des merveilles de Nuremberg, ce berceau de l'horlogerie. Quand l'heure sonnait,
I9!S LE MONDE SLAYK.
les sept électeurs du Saint-Empire venaient gravement défiler devant rempereur; ils ne sortent plus aujourd'hui de leur niche profonde. Le Saint-Empire est tombé; ils auraient honte de se montrer; mais qui sait si, prochainement, ils n'auront pas l'occasion de recommencer leur promenade pour venir s'incliner devant la statue d'un Hohenzollern ^? — La Fi'auenkirche hit btUie au quatorzième siècle sur les débris d'une synagogue; des sculptures de Krafît en font le principal ornement; on y remarque le meilleur tableau de l'école nurembergeoise du quatorzième siècle.
A côté de la Frauenkirche s'élèvent deux fontaines : l'une, œuvj'e naïve d'un disciple de Vischer, représente un jeune gars tenant, sous chaque bras, une oie dont le bec crache de l'eau. C'est la fontaine de l'homme aux oies {(iœnsemœnnchen) ; l'autre s'appelle la belle fontaine : Das schœne Brnnncn, c'est une pyramide gothique sculptée à jour et flanquée de nombreuses statuettes. Les sept électeurs y figurent ainsi (ju'il sied à la fontaine d'une ville impériale : on y trouve encore les principaux héros de l'antiquité sacrée et profane : Judas Macchabée, David, Olovis, Charlemagne et Godefroy de Bouillon, et les sept prophètes. Celte fontaine mérite son nom ; on la considère, à bon droit, comme un des chefs-d'œuvre de l'art gothique à son déclin. On en retrouve une copie ;\ Prague sur le quai de la Moldau.
L'hôtel de ville de Nuromljerg (Rathaus) se com-