‹ Le monde slave, voyages et littéatureChapitre 35 sur 47 · DE PARI? A PRAGUE · texte numérisé non relu

DE PARI? A PRAGUE

rare magiiiflceuce : c'est elle qui renfermait les joyaux de la couronne. Partout où il essayait de se fixer, l'œil ne voyait qu'or et pierreries. Les murailles en étaient incrustées; le plafond figurait le ciel avec un fond d'azur et des étoiles en or; cent trente-trois tableaux ornaient les lambris; treize cent ti-ente cierges éclairaient le sanctuaire ; il était caché par une grille d'or que l'empereur seul avait le droit de franchir. La chapelle était fermée par quatre portes munies de dix serrures. Mon guide, un tchèque patriote, me rappelait ces richesses en soupirant, puis, il me racontait les légendes du lieu. Cette tête de crocodile avait été trouvée dans la Bérounka ; suivant la tradition elle appartenait au dragon que combattit saint Georges. Dans cette chambre était un lit de bois délicatement sculpté, où couchait l'empereur Charles IV; en 1619, les troupes anglaises, venues au secours de Frédéric, roi de Bohème, occupèrent le château de Karluv-Tyn; leur chef voulut dormir dans la couche auguste, mais des mains invisibles chassèrent l'imprudent qui avait osé profaner la majesté du souvenir. Aujourd'hui le lit, enlevé par les Autrichiens en J80n. est au palais de Laxembourg.

La chapelle de la \ ierge et celle de sainte Catherine ont aussi leurs reliques artistiques. Les murs de cette dernière sont littéralement incrustés d'agates et d'améthystes. On y montre deux flambeaux gothiques, dons du roi de France, deux bancs de bois sculptés, paraît-il, de la main même du roi Charles IV. C'est là que le roi de Bohême, empereur d'Allemagne, aimait

à se retirer pour méditer. Par une ouverture percée dans le mur, on lui passait les papiers d'Etat et les aliments. Une pâle lumière filtre à peine à travers les vitraux.

La chapelle de la Croix est située au sommet de la tour quadrangnlaire qui domine l'ensemble du château. Du sommet de cette tour, la vue n'aperçoit que les collines environnantes ; c'est dommage qu'elle ne puisse s'étendre ju.S(ju'à Prague: on comprendrait alors la piété qui anime les Tchèques envers sa mémoire. C'est lui, me disait mon guide, qui, là-bas, sur les hauteurs du Hradschin, a bâti la capitale de Saint- Vit ; c'est lui qui a jeté sur hi Moldau ce pont que l'Europe nous envie ; c'est lui qui éleva notre Université. On pourrait dire de lui avec un de vos poètes :

Dans les murs, hors murs, tout parle de* sa gloire.

Oue les Allemands le décrient, c'est leur droit ; mais qu'ils ne nous contestent pas celui de le bénir et de vénérer sa mémoire. — Cliarles I\' fut en elfet un des meilleurs princes de la Bohème; bien ((u'il Ji'appartînt à la nation tclièque (jue par sa mère, il aimait l'idiome slave et, dans sa Bulle (ioi\ il reconnnandait aux électeurs de l'apprendre.

De Karlstein à Prague les souvenirs historiques ou légendaires abondent. La-hns, entre de grandes roches escarpées, s'étend à l'ombre d'arbres séculaires, la poétique vallée de Saiut-Yvaii.

C'était, selon la tradition, le Uls d'un prince de

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Croatie. Chassé, on ne sait pourijuoi, da palais de ses pères, il s'était retiré eu Bohème, il vivait dans une grotte en compagnie d'un cerf apprivoisé. Un jour, dans une chasse, le prince Borzivoï, le premier duc chrétien de Bohème, poursuivit le cerf jusqu'à la grotte du solitaire. Le prince et sa femme, la pieuse Ludmila attirèrent le saint homme dans leur château de Tetin; mais il préféra retourner dans sa retraite où les païens le massacrèrent. Le duc fit ériger en son honneur une chapelle qui devint un lieu de pèlerinage encore fréquenté aujourd'hui. Un couvent de Bénédictins s'établit plus tard auprès de la chapelle. C'est aujourd'hui un château.

Nous venons de nommer sainte Ludmila. C'est la sainte nationale de la Bohême, la patronne du peuple tchèque. Elle joue dans son histoire le même rôle que sainte Clotilde dans la nôtre. Son souvenir, cher au peuple, vit encore dans le village de Tetin. Racontons sa légende. Je ne sais rien de charmant comme des ruines auxquelles la légende s'attache. Ici, d'ailleurs, la légende touche de bien près à l'histoire.

Suivant la tradition, vers le septième ou le huitième siècle, régnait en Bohême le prince Krok. Il avait sa résidence près de Prague dans le château du Vychegrad. Il laissa trois filles, Kacha, Teta et Liboucha; Kacha, versée dans la connaissance de la nature, habile en l'art de guérir, magicienne renommée; Teta, savante dans l'art de la religion et douée du don de projihétie; Liboucha qui régna sur son pays et (|ui, par son mariage avec le laboureur Prsemv.-5l, fonda la dv-

nastie des Premyslides. C'est Teta qui a donné son nom au bourg de Tetin.

Mais un souvenir plus vénéré se ratlaclie à ce petit village ; sur une hauteur, (juelques débris de murailles, un coin de fossé mal comblé indiquent la place où s'élevait naguère le château des princes de Bohême. C'est dans ce château que fut assassinée, martyre de sa foi, la princesse Ludmila. Elle avait été baptisée avec son mari, Borzivoï, par le grand apôtre Méthode. Mais leur conversion n'avait pas entraîné celle du peuple tout entier, et le paganisme avait gardé de nombreux partisans. Le prince lîorzivoï avait laissé deux fds, Spitiliniev et A'ratislav (]ui moururent de bonne heure. Vratislav avait épousé une princesse païenne, Drahomira, (]ui lui avait donné plusieurs enfants : l'ainé, Vaclav, élevé chrétiennement par sa grand-mère Ludmila, n'avait encore que dix-huit ans à la mort de son père. Drahomira s'empara du pouvoir; ambitieuse et cruelle, elle vit dans l'influence do Ludmila une dangereuse concurrence. Pour se soustraire à sa haine, la pieuse princesse se retira dans le château de Tetin : la jalousie et la haine de sa bru la suivirent. In jour, des hommes armés pénétrèrent dans le château et étranglèrent Ludndla, avec son propre voile. On montre encore dans la cathédrale do Prague le lourd anneau de bronze auquel elle s'était cranq)onnée en se débattant contre les bourreaux. Plus lard, le palais où ce meurtre s'était accompli fut transformé en une église sous le vocable de Saint-Michel.

En descendant de Tetin vers Prague, nous rencou-

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trous encore plus d'un souvenir historique et légendaire. Ce chemin que vous voyez là-bas dans le rocher a été fait par les Français en 1741 , lors de la guerre de la Succession. Cette montagne s'appelle Dievin ou la Mon tagne-des- Vierges. Là, avant le règne de Ludmila, à la mort de la sage princesse Liboucha, une guerre éclata entre les deux sexes. Une amie de Liboucha, Ylasla, réunit les femmes, leur apprit le maniement des armes et l'exercice du cheval; en face de la forteresse du Vychegrad elles élevèrent la forteresse des Vierges, Dievin. Elles furent bientôt assiégées dans leur forteresse, et les fortes amazones durent se soumettre de nouveau à la loi conjugale. Vraie ou fausse, cette tradition joue un grand rôle dans l'histoire du moyen âge.

Un peu au-dessous de Dievin, s'ouvre une vallée qui conduit à la grotte de saint Procope; cette grotte a pour nous un intérêt spécial. Elle rappelle des souvenirs qui intéressent tout ensemble le philologue slave et l'historien français. Au onzième siècle, sous le règne du prince Ûldrich, vivait dans cette grotte un ermite appelé Procope : « Qne m'importe, direz-vous, l'ermite Procope et le prince Ûldrich. « — Patience, et vous venez que nous allons revenir en pleine France.

Or, ce moine Procope devenu confesseur du prince, commença et acheva en 1039, grâce aux libéralités du souverain, un monastère dont il devint abbé, et qu'il soumit à la règle de saint Benoit. La liturgie slave fut adoptée par le monastère; ce monastère s'appelle le monastère de Sazava; parmi les manuscrits de ce mo-

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naslère, il en est un qui avait été, suivant la tradition, écrit par saint Procope dans sa grotte solitaire. Au seizième siècle, il tomba aux mains du cardinal de Lorraine, qui le donna à la cathédrale de Reims, en l'année 1574. Le clergé de Reims, peu compétent en paléographie slave, prit le manuscrit indéchiffrable pour un évangile syriaque, lequel aurait appartenu à saint Jérôme. Et pour honorer cette précieuse relique, on fit prêter sermentau.x rois de France sur le mystérieux manuscrit. Égaré pendant la Révolution, retrouvé depuis, le Texte du Sacre (c'est ainsi qu'on le nomme), a été publié en une splendide édition aux frais de l'empereur de Russie. Le proverbe banal habent sua fala libelli n'a jamais trouvé plus étrange et plus juste application.

Les théâtres de Pétersbourg et de Moscou jouissent chez nous d'un grand prestige; il n'est question dans nos journaux que des engagements fabuleux qui appellent en Russie les artistes de nos grandes scènes; le Gymnase ou le Vaudeville a-t-il un ])on acteur, vite la Russie nous l'enlève ; une étoile se lève-t-elle dans le ciel de notre opéra, vite uuo dépêche l'appelle au Théâtre-Italien de Moscou ou d(3 Pétersbourg. Pour beaucoup d'artistes français et italieus, la Russie est un Eldorado rêvé, une Corinthe où tout le monde n'a pas, hélas ! l'heureux privilège de pouvoir aller recueillir roubles et diamauts.

Mais à côté de ces théâtres français et italiens destinés à satisfaire les goûls délicats d'une aristocratie cosmopolite, il y a les théâtres nationaux, les théâtres où l'on joue en langue russe pour le pimple russe. 11 m'a paru intéressant de rechercher quelle pouvait être la coudilion de ces établissements; un travail, récemment publié par un professeur de Moscou, donne

•liÔ LE MONDE SLAVE.

à ce sujet de très-curieux détails; l'auteur de ce travail n'étant pas Russe d'origine a dû échapper néces- .sairement au joug des préjugés nationaux, et ses appréciations présentent de sérieuses -garanties d'impartialité; elles paraissent même un peu pessimistes; on me saura gré, je l'espère, d'avoir, en m'appuyant sur ses recherches, et sur les observations personnelles que j'ai moi-même recueillies, essayé de jeter quelque jour sur un des côtés les moins connus de la vie sociale et littéraire en Russie.

Le théâtre n'est pas, en Russie, dans les deux capitales une institution libre soumise au contrôle de l'Etat et des municipalités; c'est un monopole de l'État, une industrie gouvernementale qu'il n'est pas permis au.t particuliers d'exploiter. C'est là une régie absolue pour les théâtres en langue russe; pour ce qui est des langues étrangères, c'est Mon ditïerenl; il y a à Pétersbourg et à Moscou des théâtres français, allemands et italiens absolument indépendants.

Huant aux théâtres russes ou impériaux, ils sont administrés par des fonctionnaires de l'Etat. La place de directeur est souvent confiée à des personnes qui ont peu d'éducation artistique; ils perçoivent les revenus de l'établissement et versent les bénéfices à la caisse de l'Etat; i)lus ils l'enrichissent, plus ils donnent une haute idée de leur valeur. N'ayant pas à craindre la concurrence, ils ne se mettent guère en frais d'imagination et s'endorment dans une apathie

LES THKATRES EX RUS^^IE. Ht

qui influe sur les acteurs et sur le public lui-même.

Dans un théâtre libre, la valeur d'un artiste dépend de la faveur que le public lui accorde; dans le théâtre officiel russe, elle dépend de la position qu'il occupe auprès du directeur.

Aussi voit-on souvent des artistes de mérite, réduits à abandonner leur carrière, tandis que de médiocres reçoivent des honoraires très-élevés. C'est le régime de la bureaucratie appliqué au théâtre; qu'importent à l'artiste les conseils de la critique? Ce n'est pas d'elle qu'il dépend, mais du directeur, personnage officiel, partant, supérieur à toute critique. Le génie d'intrigue vaut mieux que le talent dans un pareil milieu. Cela n'a pas empêché certains artistes d'arriver à une haute réputation et à une popularité bien méritée; niais le niveau de l'art ne saurait s'élever d'une laçon sérieuse dans ces conditions. Un artiste n'est jamais assuré d'avoir des appointements proportionnés à l'importance de ses rôles, ou à l'estime que lui accorde le public.

D'après la loi qui a pris soin de fixer les moindres détails, le traitement d'un artiste ne saurait excéder WA'i roubles? Pourquoi ce chiffre bizarre de 1143? C'est que la loi <late de 1827, époque où le paiement se faisait en assignats; or, la loi de 1827 fixe un maximum de 4,0U0 assignats, soit 1 1 43 roubles, les assignats ayant depuis longtemps été retirés de la circulation. Cet ancien règlement n'est pas suivi; en général l'artiste est payé en feux (à la représentation) et a droit à nu bénéfice ; dans certains cas une indemnité

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est aussi accordée pour la garde-robe; les tarifs sont excessivement divers; du reste, il n'est rien de plus difficile à apprécier en monnaie courante que le talent artistique : mais les mauvaises langues prétendent que des circonstances tout à fait étrangères aux intérêts de l'art contribuent singulièrement à entier ou à diminuer les honoraires de tel ou tel artiste.

La i-égie est généralement insuffisante, et quand un bon acteur veut être bien secondé dans une représentations, il se charge de remplacer le régisseur. On peut constater cette insuffisance de la régie au Théâtre- Alexandre à Pétersbourgi ; des acteurs n'y savent ni marcher, ni s'asseoir, ni saluer, affirme une critique d'ailleurs assez sévère; ils placent le comique dans de misérables efiéts de costume, dans des pantalonnades dignes du théâtre de la foire. Chaque artiste, au lieu de sacrifier aux nécessités de son rôle, tire à soi tout ce qu'il peut de la pièce, et quand il quitte l<i scène, s'efforce de faire entendre au public que « sa voiture l'attend » et qu'il n'est pas homme à retourner à pied chez lui; chacun tâche de faire comprendre qu'il n'est pas le laquais, le [)aysan, l'aubergiste qu'il représente, mais bien un artiste des théâtres impériaux, et que s'il figure un laquais ou un aubergiste, c'est tout simplement par ordre de la direction. Cela fait singulièrement tort à l'illusion.

1. Ces observations ne sauraient s'appliquer au théàlre de Moscou; il renferme des arlisti s de i)remier ordre, et l"inlerprélation des pièces est généralemeul excellente.

La concurrence entre artistes, la rivalité qui est pour le talent un aiguillon si puissant, est inconnue dans la plupart des théâtres. Il y a une école oflicielle où ils recrutent leurs artistes; capables ou incapables, les écoliers envahissent la scène et la ferment aux autres; il est très-difficile, à qui n'a point passé par l'école, de devenir membre du théâtre.

Le choix des pièces, la dramaturgie, comme on dit en style technique, dépend de la direction, des acteurs et de la censure. Toute œuvre dramatique doit, comme en France du reste, être soumise à la censure. Si elle passe, elle est ensuite soumise au comité littéraire du théâtre. Acceptée par le comité, il lui faut trouver un artiste qui soit prêt à la jouer à son bénéfice; la censure est aussi chatouilleuse que celle dont parle Fiyaro; elle autorise le Prophète, mais sous un autre titre, parce que la foi orthodoxe ne reconnaît pas ce prophète-là ; elle n'admet pas sur l'alfiche le nom de Guillaume Tell, coupable de rébellion envers ses chefs, le remplace par celui de Charles le Téméraire.

Les écrivains russes ont souvent fait à leurs dépens d'amères expériences. La célèbre comédie de Griboïedov, Gore od uma (le Malheur d'avoir de l'esprit), a été écrite en 1822 ; à cette époque, il n'était pas même permis de l'imprimer; puis la censure permit d'en jouer un acte, puis deux, puis trois, puis quatre. 11 se passa dix ans environ avant que la pièce pût être jouée sans lacune, et dix années encore, avant qu'on pût la jouer tout entière. Le chef-d'œuvre de Gogol, le Reciso/', que M. Mérimée a fait connaître chez nous, aurait

eu le même sort si Tempereor n'en avait lui-même ordonné la représentation. La censure fit bien encore par-ci par-là quelques coupures; ce n est que l'an dernier que Ton a pu jouer le Bevisor tout entier à Moscou. En ce moment même, on signale en Russie une recrudescence de sévérité chez la censure. Certaines pièces qui jusque-là avaient sans encombre occupé le répertoire, ont diparu sans que l'on .sache pourquoi. En revanche, la censure laisse passer — comme en France — des opérettes plus que décolletées et peu propres à développer le sentiment de la morale publique; sans doute, ces opérettes lui paraissent moins dangereuses que les drames où sont agitées les questions sociales et philosophiques.

Les conditions matérielles faites aux écrivains et aux compositeurs, sont d'ailleurs assez médiocres. Récemment, la direction de l'Opéra russe refusait 3,000 roubles du Festin de Pierre, œuvre posthume du grand compositeur national Dargomyjski, et payait à Verdi 20,000 roubles la Forza drl Dcs'ino. Ces anomalies s'expliquent parle règlement officiel quidétermiueles droit des auteurs et traducteurs.

Ce règlement, comme on l'a vu ]tlus haut, est de 18"?7; il a fixé les honoraires des écrivains au taux que déterminait alors la valeur de l'argent et l'importance des théàti'es; l'argent a diminué de valeur; l'importance des théâtres a augmenté, le tarif officiel est resté le même! En outre, la direction des théâtres prétend avoir la propriété absolue des ouvrages qu'elle acquiert. D'après lu législation russe, une œuvre litté-

raire est la propriété de son auteur, non-seulement sa vie durant, mais encore celle de ses héritiers cinquante ans après sa mort; or, les directeurs regardent toute œuvre achetée par eux comme leur propriété après la mort de l'auteur. Il y a pis ; la direction ne payant les honoraires de l'auteur que du jour ou sa pièce a été représentée, s'il vient à mourir avant la représentation, il ne touche rien, non plus que sa famille.

La loi de 18"27 divise en trois classes les œuvres dramatiques. A la première classe appartiennent les pièces originales en vers de quatre ou cinq actes; elles sont payées 1,143 roubles; (on a vu tout à l'heure pourquoi ce chilTre bizarre).

A la seconde classe appartiennent les pièces originales en vers de trois actes, ou en prose de quatre ou cinq actes; ]jrix : 71 i roubles; la troisième comprend les pièces originales en vers de deux actes, ou d'un seul ; les pièces originales de trois actes en prose, les traductions de trois actes en vers et les traductions en prose de quatre ou cinq actes; prix : 572 roubles; dans la quatrième classe rentrent les œuvres originales en prose de deux actes ou d'nn, les traductions en vers de deux actes ou d'un, les traductions en prose de trois ou de deux actes ; prix : 285 roubles; enfin, la cinquième classe comprend les traductions des pièces ou vaudevilles en un acte et en prose ; prix : 1 13 roubles.

Voilà certainement une savante classification; peu importe dans ce système la valeur de la pièce ; il s'agit avant tout du nombre des actes; la meilleure prose ne vaut pas les plus mauvais vers ; une tragédie de

Campistroii passe avant l'Avare de Molière. Le Revisor de Gogol, qui a le mallienr d'être écrit en prose, est bien moins rétribué que telle détestable tragédie qui n'a pu rester au répertoire. Ouand Gogol présenta cette pièce, on jouait alors une pièce en vers d'un poète aujourd'hui oublié. Gogol, qui était dans des embarras d'argent assez graves, demanda que son drame fut assimilé à cette tragédie ; il n'y put réussir ; Kukolink, le poète tragique, touchait 1,143 roubles pour son œu\re rimée ; Gogol, pour son chef-d'œuvre en prose, toucha 71 't roubles et resta dans la misère tandis que sa pièce enrichissait les directeurs de théâtres.

En ce qui concerne les opéras, la loi de 1827 les divise en grands, moyens Qi petits, sans prendre la peine d'iudiquer sur quels caractères internes ou externes se fonde celte classification. Les grands opéras rentrent dans la première des classes ijiie nous avons indiquées tout à l'heure, les moyens dans la seconde, les petits dans la troisième.

Il arrive souvent aussi que la direction d'un théâtre devient propriétaire d'une pièce sans rien payer, par suite d'un étrange abus qui, heureusement, tend un peu à disparaître depuis quelques années. Un acteur donne généralement pour son bénéfice une pièce nouvelle; il la paie à l'auteur qui compte pour le succès de sa pièce, sur réclat d'une représentation à bénéfice; parfois il roblient pour rien, d'un auteur avide de réputalioii et las de voir son œuvre moisir dans ses cartons. Une fois propriété de l'acteur, la lÀhcQ est aussi la propriété du théâtre; car l'artiste n'est qu'un

I,ES THKATKES EX HLSSIE.

fonctionnaire, une partie de la direction. On cite un grand nombre de pièces célèbres qui sont ainsi devenues, au détriment de leurs auteurs, la propriété des directeurs et leur ont rapporté des sommes considérables. Telle est, par exemple, la pièce d'Ostrovsky, le premier dramaturge russe comtemporain : Ne te mêle 'pas de ce qui ne te regarde pas. Elle a déjà été représentée plus de deux cents lois tant à Pétersbourg qu'à Moscou, et on la regarde comme le meilleur drame russe après le Reviso)\ de Gogol ; le chef-d'œuvre de Griboïedov : Gore od uma (le Malheur d'être intelligent), a été acheté 275 roubles par l'acteur Bransky, au lieu de 714 qu'il aurait pu rapporter à son auteur; il est resté au répertoire. On calcule que l'acteur qui joue dans cette pièce depuis qu'elle est au théâtre, a dû gagner dix fois plus que l'auteur qui l'a écrite.

On ne pourrait pas encore citer l'exemple d'un seul auteur russe qui soit devenu riche de son métier. Ostrovsky, dont trente drames environ se jouent sur les différents théâtres de la Russie, n'a qu'une position de fortune très-médiocre. Le grand compositeur Glinka, l'auteur du fameux opéra : La vie pour le Tsar, s'écriait, en quittant la Russie pour aller mourir en Allemagne : « Terre maudite, puissé-je ne jamais te revoir, » Gogol, dans ses Lettres, parle souvent des contrariétés et des chagrins qu'il a éprouvés ; la censure en augmentait encore l'amertume : « Je suis tellement dégoûté du théâtre, écrit-il à un de ses amis, quand je pense aux difficultés qui m'attendent sur la scène de Moscou, que je perds l'envie de faire

aucune espèce de démarche nouvelle. Faites de ma pièce ce que vous voudrez; je ne veux plus m'en occuper.

» J'en suis las, comme je suis las de la peine qu'elle m'a donnée. L'effet de ma pièce a été grand et retentissant. Tout le monde est contre moi; les vieux fonctionnaires crient que je ne respecte rien, parce que je me suis permis de parler de gens qui sont au service de l'État. Sans l'intervention de l'empereur, ma pièce ne serait jamais arrivée au théâtre, et il y a encore des gens qui s'efforcent de la faire interdire. Je vois maintenant ce que c'est que d'être écrivain drama tique. Au moindre trait de vérité, non-seulement les individus, mais les castes entières se dressent contre vous. Quel brait c'eût été si j'avais emprunté mor sujet à la vie de Pétersbourg, que je connais mieux que la vie provinciale ! »

Il entreprit, en effet, une comédie sur un sujet emprunté à la vie de la capitale; mais il y travailla longtemps sans avoir le courage de l'achever : « A quoi bon, écrivait-il; on ne pourra pas la représenter... Le drame ne vit que par la scène; sans la scène, c'est un corps sans âme. Il ne me reste qu'à chercher un sujet tout à fait innocent, un sujet de nature à ne pas offenser même un simple sergent de ville. » Cette pièce devait s'appeler rO/-(//T de Saint-Vladimir; l'autour y persifflait celte passion pour les décorations, qui est un des travers de la société russe ; il ne l'a jamais terminée; quelques fragments en ont été joués à Moscou eu 1804.

LES THÉÂTRES EX RUSSIE. 'l'^O

Il y a deux théâtres russes à Moscou et deux à Pétersbourg.

A Pétersbourg, l'Opéra-Xational et le Théàtre-Alexaudre ; à Moscou, l'Opéra-National et le Petit-Théâtre, ^loscou étant le véritable centre de la Russie, c'est surtout dans cette ville qu'il faut étuilier l'organisation des théâtres. Les deux scènes de Moscou occupent un personnel gigantesque ; il y a un directeur, un bureau de la direction, un inspecteur de répertoire, un traducteur, un chef de copistes, un teneur de livres avec son adjoint, un caissier, un journaliste archiviste, un inspecteur de la caisse, un inspecteur du théâtre, un maître de garde-robe, un architecte, une douzaine de secrétaires, dix médecins de théâtre, un dentiste, un pharmacien ; un régisseur d'opéra, un régisseur de drame-, un maître de ballet, avec son suppléant, un régisseur de ballet; 29 artistes du premier rang, 29 du second, un inspecteur de musique, trois chefs d'orchestre, deux chefs d'orchestre de ballet, deux pour le vaudeville, un régisseur d'orchestre, quatre solistes, un clief de musique militaire, un bibliothécaire musical, un accordeur, un maître de danse, une inspectrice de l'école théâtrale, deux machinistes en chef, ({uatre décorateurs, un tailleur pour hommes, un tailleur pour femmes, un coiffeur, un lleuriste. Autour de ces principaux fonctionnaires se groupent les figurants, les danseuses, les ouvriers, etc.. dont le nombre total dépasse plusieurs centaines.

Le conseil municipal de Moscou fournit annuellement 50,000 roubles de subvention aux théâtres im-

•l'M) LIi MONDi: sr.AVE.

périaux ; mais il n'a pas le droit de contrôler leurs dépenses. On cite à ce sujet un fait curieux. En 1870-71, le Petit-Tliéàtre de Moscou rapporta, d'après le dire de la direction, un bénéfice net de plus de 30,000 roubles ; le conseil municipal, en apprenant ce fait , demanda à être déchargé de la subvention annuelle , afin de pouvoir consacrer une certaine somme à l'amélioration du Conservatoire qui est dans un état très-précaire, et des écoles populaires. La direction fit alors réviser les comptes et on constata... qu'il y avait un déficit considérable ; l'affaire en resta là. Le théâtre étant une institution d'Etat, le journalisme russe, soumis au régime de la censure et des avertissements, évite prudemment d'y toucher.

Les représentations dramatiques à Moscou ont lieu surtout en hiver; en été on ne joue que deux fois par semaines et les représentations ont peu' d'intérêt; car les principaux artistes sont alors en congé.

L'art russe est d'ailleurs peu favorisé h Moscou ; pendant l'hiver une troupe italienne occupe la scène de l'Opéra ; en revanche, on signale une certaine recrudescence de rOpéra-National à Pétersbourg; l'aristocratie de Moscou fait du Théâtre-Italien une question de modes et de bonnes manières, et s'intéresse peu à rOpéra-National, représenté par des comjtositeurs tels que Verstovski, Serov, Dargomyjski etGlinka. Le seul opéra russe qui passionne cette société, c'est la Vie pour le Tscu\ opéra quasi-officiel, dont le titre indique suffisamment la tendance. En revanche, le Petit-Théâtre est toujours plein : il ne contient guère que mille

LES THÉÂTRES KN RUSSIE. -2?iT

IDlaces; la compagnie qui l'occupe est en grande faveur auprès du peuple moscovite; malheureusement, le monopole de ce théâtre adonné lieu à un abus criant. Des spéculateurs, assurés qu'il sera toujours plein, achètent dès le matin toutes les places pour les revendre le soir, avec un b.hiétice honnête... ou plutôt malhonnête.

On reproche à la direction de ne pas assez varier son répertoire. Heureusement que chaque artiste choisit pour son hénéfice une pièce nouvelle, et comme les bénéfices se répètent fort souvent, le répertoire se trouve ainsi renouvelé ; mais une pièce, même mauvaise, reste au théâtre jusqu'à ce qu'elle ait été expulsée par un nouveau bénéfice. La direction use de son monopole, évite autant que possible les études fatigantes et les frais de mise en scène. Pour les artistes italiens, pour les ballets aristocratiques, on fait de grandes dépenses; mais les chefs d'couvre de la scène russe sont fort négligés; les critiques russes se sont fort souvent plaints de l'insuffisance des décors et de la pauvi-eté des costumes. J'ai vu cependant à Moscou, des ballets et des Opéras montés avec une mise en scène splendide; les chanteurs étaient médiocres. Les meilleurs acteurs, ceux qui ont assuré la réputation du théâtre, sont aujourd'hui fort âgés, et l'on se plaint de ne pas trouver d'artistes capables de les remplacer. D'ailleurs, les fondions théâtrales sont le plus souvent héréditaires ; la direction passe du père au iils ; il en est de même des emplois sur la scène; malheureusement, le talent dramali(]uc n'est pas chose hércdilaire.

Il y a déjà vingt ans, un critique de Moscou écrivait le dialogue suivant : .

Avez- vous à Moscou une bonne troupe?

— Non, mais nous avons de bons acteurs.

— Avez -vous au moins un bon ensemble?

— Non, mais nous avons de bons rôles.

Le personnel est insuffisant, on se plaint du défaut de pères nobles et de jeunes comiques;. seuls les chefsd'œuvre de Griboïedov et de Gogol restés depuis longtemps au répertoire peuvent se flatter d'une sérieuse exécution, mais ont ne les joue pas souvent.

Le nombre des pièces jouées annuellement à J^^oscou est d'environ cinquante, chiffre assez considérable, qui s'explique par ce fait que tout acteur tient à offrir une pièce nouvelle pour sa représentation à bénéfice; les principaux écrivains dramatiques sont Ostrovsky, dont les œuvres ont une véritable valeur, n'iais sont plus goûtées à Moscou qu'à Pétersbourg, et Datchenko, dont les œuvres ronflantes flattent le goût du jour; on rappelle le Sardon russe. On cité encore Mann, Steller, et quelques autres moins connus; leurs œuvres n'ont guère (ju'une valeur secondaire. Il faut excepter toutefois do cette médiocrité les beaux drames en vers du comte Tolstoï '.

Une grande partie du répertoire est naturellement représentée par des traductions du français. Notre scène a le privilège d'alimenter tous les théâtres de l'Europe, .le me rappelle qu'un jour, étant à Vienne,

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