‹ Le monde slave, voyages et littéatureChapitre 34 sur 47 · DE PARIS A PRA'U'E · texte numérisé non relu

DE PARIS A PRA'U'E

cevoir sur les vova2:eurs qui traversaient leurs villes. Ils avaient pris un éléphant de guerre dans le camp des Taborites : ou leur permit de le mettre dans leurs armes. Pilsen a aujourd'liui environ '23,000 habitants; c'est, avec Reichenberg, la seconde ville du royaume. Le plus remarquable de ses monuments est l'église de Saint-Barthélomy, curieux échantillon du style gothique en Bohême. Le portail était jadis orné de deux tours dont l'une fut détruite au seizième siècle par un incendie. Elle possède une admirable statue de la Vierge qu'une dévotion barbare a couverte, hélas! d'ornements ridicules. L'hôtel de ville date du quinzième siècle. Pilsen est une ville de commerce et d'intelligence. Vn fait curieux à constater, c'est le progrès que la population Ichèijue a fait dans cette ville depuis plusieurs années. Pilsen a un théâtre : pendant longtemps la langue allemande étant, disait-on, l'idiome cultivé (kultursprache;, ce théâtre fut occupé par une troupe allemande. Aujourd'hui il y a une troupe tchèque qui joue le drame et lopéra. Le costume des femmes de Pilsen est sans aualogne dans tous les pays slaves : elles portent une robe fort courte, lourdement empesée, (|ui laisse voir la jambe jusqu'au genou.

Après Pilsen vient Rokytsany, patrie du célèbre théologien Jean de Rokytsany. Rokytsany soutint de longues luttes avec sa voisine orthodoxe Pilsen. Aujourd'hui les deux villes ne rivalisent plus entre elles que de patriotisme. Jusqu'en 175G, le clocher de l'église de Sainte Marie-aux-Neiges fut surmonté d'un calice, symbole des utraquistes. Dans le lointain, on

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aperçoit les deux châteaux eu ruines de Zebrak et Tocznik. Le derniei" servait de prisou, mais c'était uue prison sui gciieris. Les mauvais ménages y étaient renfermés jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé dans l'isolemeut du tète à tête le moyen de se raccommoder. Chez nous, un établissement de ce genre ne désemplirait pas.

Toute la population des communes environnantes jusqu'à Horzovitz vit de l'industrie cloutière. Quand je dis vit, c'est une façon de parler. Le vrai est quelle n'en meurt pas. Je ne sais ce que gagnent aujourd'hui les cloutiers d'Horzovitz; mais ce que je sais bien, c'est qu'il y a trois ans environ leur salaire était de douze sous par jour. Ils demandèrent une augmentation qui leur fut refusée. Ils se mirent en grève, et uue collision finit par écialer entre' eux et les patrons dont quelques-uns furent njaltraités. Or, H se trouva que ces patrons étaient des juifs. Deux jours après les journaux de Vienne dénonçaient les Tchèques à l'Europe comme le plus intolérant et le plus liarbare de tous les peuples. En règle générale, il faut se défier des journaux de '\'ienne quand ils parlent des peuples nonallemands de l'empire. Mais ce n'est pas seulement des journaux de A'ienne qu'il faut se défier. Récemment, tandis qu'à la suite de manifestations polili(jues l'état de siège était proclamé en Bohème, ce pays fut le théâtre des exploits de la police autrichienne. Dans une petite ville du Nord, et située près de Sadowa, Horsits (et non pas Horzovitz), il se trouva que la moitié dp la population mâle se tronvnit, iio'ir misons

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polili<jues , sous le coup de poursuites judiciaires. Le Siècle releva ce fait monstrueux qui contrastait si singulièrement avec le libéralisme tant vanté de l'Autriche. Un autre journal, le **'^, jugea nécessaire de remettre en lumière l'histoire très-ancienne de la grève et se plut à embrouiller ad majorcin vcrilatis et Auslriie gloriani la grève des pauvres cloutiers de 18(37 avec les meetings d'Horsits, à la date de 1868. El voilà comment dans une certaine presse française ou écrit Ihistoire. Musset disait : « ignorant comme un maître d'école; » ne pourrait-on pas dire en bien des circonstances : ignorant comme un journaliste'!' A combien de nos publicistes ne pourrait-ou pas appliquer l'histoire de Socrate et Glaucon si linement racontée par le bon RoUin? Mais ceci nous entraînerait trop loin; et nous apercevons déjà à gauche de la voie ferrée le château de Karluw-Tyndont la masse quadrangulaire se détache fièrement sur le paysage. L'édifice disparaît, caché par les collines, puis il reparaît tout à coup. .Vrrêtons-nous un instant, voici lun des plus illustres monuments de la liuhéme, l'un des plus vénérables représentants de son passé.

« (Jh! quel admirable spectacle s'offre aux regards » étonnés ! Quelle gigantesque forteresse s'élève là-haut » si fière, si intimement scellée au rocher gris que le •) l'ocher semble un ciuUeau et le château un rochei'. » Comme au loin une ceinture de murs crénelés enve- » loppe la tète de la montagne, tantôt montant vers les » cieux, tantôt s'abîmant vers les profondeurs de la I) roche! Comme elle domine fièrement la noble

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» demeure! Comme la tour commande avec majesté! » Comme ils rient affectueusement les grands arbres » verts qui s'élancent des noires saillies de la muraille .' » Maintenant le i-ayon de midi tonib'e sur l'édifice et « les hantes lucarnes étincellent, les fenêtres rayon- » nent de flammes! 0 merveilleux spectacle! »

Ainsi s'exprime Ebert, un poëte allemand qui a consacré quelques-uns de ses chants à célébrer les souvenirs de la vieille Bohême !

Le cliàteau de Karluw-Tyn ou Karlstein a eu pour fondateur l'empereur Charles IV, roi de Bohême, dont le souvenir est aussi cher aux Tchèques qu'il est peu sympathique aux Allemands. La première pierre en fut posée en 1348 : détail important, ce fut à un architecte français, Mathias d'Arras, qu'en fut confiée l'exécution. Élevé en France, Charles IV avait pour nos compatriotes une affection toute particulière. Il fonda l'Université de Prague sur le modèle de celle de Paris. Il transporta de Bourgogne en Bohême des vignes qui produisent encore aujourd'hui des vins estimés. Le château devait être tout ensemble un séjour de villégiature où le souverain viendrait se retremper dans la méditation, et une forteresse où jl garderait les joyaux de la couronne et les reliques auxquelles il tenait 1(> [»lus. Une situation romantique sur une roche nue enlourée d'un cercle de collines répondait à cette double destination. La proximité de Prague, la capitale du royaume, ajoutait encore à ces avantages. Vingt-deux chevaliers étaient préposés à la garde du chcUeau. Un d'entre eux faisait toutes les

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nuits des rondes sur le rempart extérieur en criant :

Dale od liradu, dale,

At nespotka nestesti nenadale.

Ce qui veut direfn bon tchèque :

Loin du cliâteau, loin

De peur que tout à coup il ne vous arrive malheur.

La consigne était sévère : un des gardiens ayant manqué sa ronde fut condamné à mort par le commandant Joacliim de Kolowrat. Quatre chapelles avaient été construites dans le château. Trois d'entre elles gardaient les joyaux de l'empereur ; la quatrième dite chapelle de l'Assomption, servait à la célébration des offices divins : chapelle collégiale, elle avait un doyen et quatre chanoines. Par respect pour les reliques, aucune femme ne devait f.asser la nuit dans cet asile religieux et guerrier. La chronique scandaleuse, cette inséparable compagne des Cours, n'eut rien avoir dans les premiers siècles de Karhnv-Tyn. L'impératrice, elle-même, n'entrait pas dans le sanctuaire. L'empereur avait fait construire pour elle un pe*it château a[)pelé Karlik (le Petit-Charles;.Plus tard, ces mœurs sévères s'adoui-irent. "N'oyez plutôt les Mémoires de IJassompierre : il y raconte plaisanmient les divertissements que lui offrit son séjour à Prague en 1604. Il y avait connu le bourggrafe de Karlstein, un certain Preschetoris ^ Il devint amoureux de la

1. C'est ainsi que Bassompierre transcrit le nom slave de Verchovets fVrsovec' .

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(jualrième fille de ce personnage, M'"- Estlier de Becliin. Le bourggrafe l'invita à venir passer le carnaval à Karlstein :

« Nous y trouvâmes, dit Bassoni.pierre, plus de vingt dames parmi lesquelles il y en avait de trèsbelles, et il ne faut pas demander si nous fûmes Lien reçus des filles du logis, mais principalement de la mienne qui fut ravie de me voir, et moi aussi; car j'en étais extrêmement amoureux, eL puis dire que de toute ma A'ie je n'ai passé des journées plus agréables ni ne les employai mieux que je fis de celles-là. Ce fut une fête perpétuelle, étant perpétuellement à ta])le ou au bal ou cnaulrc nieilkure occupation...

« Après le carnaval passé, nous nous en revînmes à Prague avec grand regret d'elle et de nous, mais avec grande satisfaction de notre i>etit voyage. Ma maîtresse me promit qu'elle viendrait bientôt à Prague; mais, comme son père retomba malade, elle ne le put, mais elle me fit venir déguisé à Karlstein, où je fus rh\{\ jours et six nuits caché en une chambre près de la sienne, an bout desquels je revins à Prague. »

Bassompierre oublia vite cet amour éphémère. Il en aura bien d'autres encore à nous conter. Curieuse nature! Pas un mot dans ses Mémoires des beautés artistiques ou pittoresques de la Bohème. Histoires de ripaille, aventures de femmes, intrigues de Cour, voilà ce qui l'occupe, ^■éritable contemporain du Béarnais, aijant le triple talent de boire, île battre, et d'être un vcrl-fjalant.

Le sang a plus d'une fois rougi les épaisses murailles

de Karlsteiu. C'est la que fureiil, en 13U7, égorgés (juatre rouseillei-s du roi Wenceslas (Yaclav) soupçonnés de trahison envers leur souverain.

Plus tard, en li"22. quand les Etals de Bohème, révoltés contre Sigisraond de Luxembourg, eurent confié le trône au prince lithuanien Koryhnt, ils assiégèrent le château espérant y trouver la couronne royale qu'ils voulaient poser sur la tète du nouveau souverain. Cette fois les assiégeants avaient de l'artillerie, des canons en métal de cloclie, des boulets en pierre : le château en souffrit moins que les assiégeants qui voyaient leurs engins éclater à tous moments. Le siège dura six mois, et le château ne fut pas pris : plus tard un incendie y éclata. (|ui ne fit que de médiocres ravages.

Au dix-septième siècle, llodolphe 11 embellit Karlstein à sa façon, en mutilant et badigeounant ce (]ui u"était pas au goût du jour. Eu !G"2"2, les arcbives et les joyaux de 1 Etat furent transportés à Prague. Lors de la guerre de Trente Aus. les Suédois ravagèrent le cbâteau (1658). Pendant les deux siècles suivants, durant la longue misère de la Bohême vaincue parles liabsbourgs, il tomba en ruine et ne fut réparé qu'au début de ce siècle par l'empereur Ferdinand. Aujourd'hui, dé[)0uillé de sa splendeur, il excite encoio l'intérêt des patriotes et des archéologues.

Après avoir franchi les portes des deux enceintes, on pénètre dans une cour où sont les logements des gardiens. Dans cette cour, on montre un puits creusé dans le roc à une profondeur d'environ 300 pieds, et dont

on tire l'eau à l'aide d'un iread-mill. On franchit, une troisième porte et Ton entre dans Finlérieur du château lui-même. On rencontre une série de salles et de chapelles, aujourd'hui nues et dévastées, mais qui témoignent encore de leur antique splendeur. Dans la chapelle de l'Assomption ajjparaissent encore quelques peintures à moitié effacées, débris d'un art jadis ilorissant. La Bohème, bouleversée par les luîtes des Hussites et de la guerre de Trente Ans, pillée tour à tour par les Allemands et les Suédois, a vu la pliq)art do ses œuvres d'art détruites, dispersées, vendues. Aussi est-il bon de recueillir avec soin tous les faits qui prouv'ent que ce noble pays aconiui, lui aussi, la culture des arts.

En 1345, l'empereur Charles IV, le fondateur de Karluw-Tyn avait établi une confrérie de peintres : confirmée par ses successeurs, cette confrérie ou corporation était exclusivement slave. Les privilèges, lettres, etc., qui la concernent sont, jusqu'à l'année 1678, rédigés en langue tchèque. Les Allemands ne pénétrèr(>nt dans cette coufri'rie (ju'à partir do la grande persécution religieuse de la guerre de Ti'enle Ans. Mais avant l'organisation de celte confrérie il existait déjà des peinlrcîs dont quelques œuvres ont été en partie conservées. Un écrivain tchèque, M. Vysek, calcule qu'il n'e.xiste pas en lk)liéme moins de quatrevingts manuscrits enluminés. Ouant aux tableaux et fresques, il n'en compte pas moins de quatre cents antérieurs à l'époque de Van Dyck. Des témoignages dignes de foi attestent qu'au douzième siècle les églises

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de Prague et des environs étaient déjà ornées de peintures dont malheureusement il ne reste plus de traces. On a conservé les fresques d'une chapelle romane à Znaïm, en Moravie. L'une d'entre elles représente la naissance du Christ. Le peintre a cru devoir donner des auréoles au bœuf et à l'âne de la crèche : une peinture plus ancienne représente le laboureur Premysl recevant les messagers de la princesse Liboucha'. Pour en revenir aux peintures de Karlstein, elles ont déjà été à plusieurs reprises l'objet d'études sérieuses. Avant d'être restaurées, en 1842, elles étaient méconnaissables, et on les a sévèrement traitées, puis, on s'est mis à les admirer en déclarant qu'elles étaient l'œuvre d'une colonie de peintres allemands égarés alors en Bohême. Mais il ne paraît nullement prouvé (]u"il y ait eu alors en Allemagne une école allemande à laquelle la Bohème ait emprunté des artistes. Il faut reconnaître que les peintres eu question, Dielricli de Prague, Kunts, Wurmeser ont des noms germaniques. S'ils sont Allemands d'origine, c'est en tout cas à Prague qu'ils auront appris la peinture. Or, les archives de Karlstein nous ont conservé un précieux document : c'est un acte de donation d'un domaine fait à Dietricli par Charles IV et signé par ce peintre. Cet acte est en langue tchèque. S'il se fût agi d'un peintre allemand, l'acte n'eût-il pas été rédigé en sa langue? Il y a encore un autre artiste que l'on a voulu rattacher à l'école

1. Voyez le Jugement de Liboucha dans mes Chants hérotques 'tes Slaves de BohCmc. 'Librairie Intcinalionalc, 1866.)

germanique. C'est Thomas de Mutina. Il est aujourd'hui démontré que c'élait un peintre italien de Modène. Ciiarles l\, dans ses voyages, l'avait rencontré à Trévise, et, charmé de son talent, l'avait emmené avec lui pour décorer son séjour favori. Mais l'œuvre capitale est celle de Dietrich ou Théodore, de Prague : c'est une suite de portraits de saints ou de rois peints sur fond d'or et enrichis à la manière- byzanline d'or et de pierres précieuses. Ils ornent les n)urs de la chapelle de la Croix. Le procédé de peinture est celuici : on dessinait sur un fond de gypse collé à la détrempe; on peignait les ors; on appliquait les pierres précieuses ou les lames de métal ; enfin venait la peinture proprement dite. Un vernis excellent préservait l'œuvre des injures du temps. Certaines peintures sont monochromes : ce sont les plus belles. Les critiques les comparent aux œuvres italiennes contemporaines, en exceptant toutefois celles du grand maître Giotto. Les figures peintes dans les Ions gris de l'école byzantine sont des types slaves. Du reste, les relations que la Bohême entretenait avec Constantinople peuvent, dans une certaine mesure, expliquer cette influence byzantine.

Au douzième siècle, à la suite d'une guerre entre les Grecs d'une part, les Hongrois et les Tchèques de l'autre, la fille d'un prince liobême avait épousé le neveu de l'empereur grec, et le prêtre qui avait accompagné à Constantinople la royale fiancée avait rapporté de cette ville un grand nombre d'objets d'art.

La décoration de la chapelle de la Croix était d'une

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