IVA.X
Pourquoi as-tu les yeux humides? Qu'as-tu?
LA TSARl.NE.
Monseigneur, pardonne... je...
IVAN
Qu'est-ce ?
LA TSARINE
J'ai fait un nui avais rêve.
IVAN
Lequel?
LA TSARINE
Il me semblait (lu'on voulait me séparer de loi.
IVAN
Ton rêve dit vrai. Je suis las de loi; à partir d'aujourd'hui tu n'es plus ma femme.
LA TSARINE
C'est donc vrail c'est vrai! tu nous chasses, moi et mon Duiitri! Tu veux...
LE DRAME MODERNE KN RUSSIE. Joô
IVAN
Tais-toi ; je n'aime pas les plaintes, ni les pleurnicheries des vieilles femmes.
LA TSARINE
Non, Monseigneur, je ne pleure pas... tu le vois... je ne pleure pas; mais dis-moi, comment veux-tu te séparer de moi? Que diras-tu aux prêtres? Quelle faute me trouveras-tu?
IVAN
Tu oses me le demander? Qui es-tu? De quel seigneur es-tu la fille? A qui ai-je à rendre compte de ta personne? Es-tu donc si belle qu'il me faille te conserver comme un trésor? Ne suis-je plus le maître chez moi?
LA TSARINE
Pardonne, Monseigneur. Pardonne, je ne. demande point grâce; je suis prête atout; mais mon pauvre Dmitri, de quoi raccuser?
IVAN
Ne t'inquiète pas de lui; il aura une ville eu apanage. Toi, je t'ordonne de prendre le voile, et c'est là ma répudiation. Quant aux prêtres, grâce à Dieu, je ne leur ai point appris à se mêler de mes affaires et à me demander des comptes.
Le boïar Zacharine essaye en vain de plaider la oause de la tsarine. II adresse à Ivan de sévères i-emontrances : « Tu es resté seul au milieu de ton p'^uple; si la fortune t'abaudonne, tu resteras nu et dépouillé. Le Polonais, le Suédois, le Tarlare. la famine, nous menacent. Tu n'es plus jeune; le ciel t'a donné une bonne tsarine : garde loi bien d'en chercher une autre. » ^Iai^ le tsar ne veut rien entendre. II se croit vain-
queur des Polonais; il rassemble toute sa cour pour recevoir en audience solennelle l'envoyé de Balory, qui vient, à ce qu'il pense, solliciter la paix. Mais son erreur n'est pas de longue durée. L'ambassadeur parle, devant ce despote asiatique, en représentant d'un peuple libre et d'un roi victorieux. Il réclame, au nom de Batory, Smolensk, Polotsk, Novogorod et Pskov. Si le tsar est las de la guerre, Batory est prêt à la finir par un combat singulier. Ivan éclate en fureur; il menace de faire déchirer l'insolent par ses chiens; il saisit la hache d'un des gardes et se jette sur l'envoyé. Mais il s'arrête interdit en entendant de sa bouche le récit complet de la ruine de ses armées. Ce récit est confirmé par Godunov. '< 11 ment comme un chien, s'écrie Ivan. — Non, Seigneur, tont est vrai, répond Godunov ; des messagers viennent d'arriver de l'armée. Je les ai vus; les Suédois ont pris Xarya; nos bataillons sont détruits. »
IVA.N
Les messagers mentent! qu'on les pende! Mort à qui dira (jue je suis battu! Mes soldats ne peuvent avoir été battus. La nouvelle de ma victoire doit venir. En attendant, qu'on aille chanter des Te Deum dans toutes les églises 1
Le Louis XI de Casimir Delavigne offre une scène analogue, celle où Nemours jette au roi de f rance le gant de Charles de Bourgogne. Mais, autant le type épi(juc d'Ivan l'emporte sur le type bourgeois de Louis XI, autant la scène du poëte russe est supérieure
LE DRAME MODEnXE EX RUSSIE. "2oo
à celle du poëte français. Seulement, il faut, pour bien la comprendre, être fort an courant de l'histoire russe au seizième siècle ; c'est pourquoi je n'ai pas cru devoir la traduire.
Au quatrième acte, Godunov commence à recueillir le fruit de ses intrigues et de son habileté. La scène se passe sur une place publique, dans un faubourg de Moscou : des hommes du peuple achètent du pain à un boulanger, lui cherchent querelle à propos du prix et finalement attaquent sa boutique. Une créature des Sziijsky, Kikine, ajiparaît, déguisé en pèlerin; il feint de revenir d'un lointain voyage, interroge le peuple et fait retomber tout le mal sur Godunov : le tsar voit tout par ses yeux, le ciel est évidemment irrité contre lui, une comète a paru dans le ciel : « Mes frères, dit le faux pèlerin, j'ai été au mont Atlios; j'ai été à Jérusalem; » puis, rappelant des superstitions russes : « j"ai vu la grande baleine, l'oiseau eustraphile, la pierre jjlanche et brûlante d'Alat>r. Maintenant, je reviens de Kiev : là, un grand miracle s'est accompli : du haut de Sainte-Sophie, une voix a retenti; elle prédisait la ruine du peuple ru.sse parce qu'il souffie Godunov. » Ces paroles produisent sur un peufile crédule et irrité un elfe t immédiat : Godunov est la cause de toutle mal? Godunov est l'anteclirist; mort à Godunov! Mais ViliagovsUy, que nous avons vu tout à l'heure se vendre an tout-puissant favori, arrive à temps pour le sauver. Il entre sur la [)lace déguisé en homme du peuple, à moitié ivi-e etcliantant dejuyeu.x refrains. 'In lui demande la cause de eette joie qui l'ait un
-2o(3 LE MONDE Jl,AV£.
contrasle si scandaleux avec la misère publique. 11 raconte (jue Szujsky et Bielsky ont résolu dempoisonner l'empereur; que Godunov a découvert à temps le complot, et préservé la vie du souverain. En vain Kikine essave de combattre l'effet de cette nouvelle, Vitiagovsky le traite de menteur, et voilà les deux misérables se renvoyant de l'un à l'autre les mensonges et les fourbeiies. La scène révèle une rare entente du théâtre. C'est le pendant de celle où nous avons vu Szujsky exciter par degré les boïars contre Godunov et décidei" sa perte. Au moment où le peuple incertain hésite entre les impudents mensonges de Kikine et ceux de Vitiagovsky, un émissaire de Godunov vient annoncer que son maître, eu égard à la misère publique, fera, le lendemain, une distribution de blé à la populace, ^'ive Godunov! s'écrie la foule. Son triomphe est désormais assuré.
Plus Godunov s'élève, plus Ivan décline. Le poète nous transporte encore une fois dans le palais du tsar. A travers les fenêtres de sa chambre, on aperçoit le Kremlin, les cent églises de Moscou ; une comète brille dans le ciel. Ce signe céleste a frappé l'empereur d'épouvante; il amande ses devins pour le lui expli(]uer; il a fait venir du fond de sa retraite un saint moine pour guérir les maux de son âme et ceux de l'empire, s'il est possible. Il est convaincu que la comète annonce sa mort; il demande pardon à sa femme, il interroge son fils Fédor sur les droits et les devoirs des rois. Le médecin, consulté [lar lui, déclare qu'il n'est pas encore près de la mort. « Tu mens, i-épliiiuo Ivan ; mes enne-
LE DUAMK MoDKRXli K X liLSblE. i">'
mis l'ont aclielé afin que lu me laisses mourir sans que j'aie eu le t3mps de me repentir... Je ne mourrai pas sans contrition ; je vais me hâter de me repentir, Je vais me hâter, en dépit de vous, d'appeler des magiciens. Jusque-là, je suis encore tsar; je saurais punir ceux d'entre vous qui veulent que je meure comme un chien, sans contrition! « — Et quand les deux magiciens qu'il a fait venir lui annoncent qu'il mourra le 10 mars, le jour de saint Cyrille, il s'emporte contre eux et les fait jeter en prison. (Test là son premier acte de contrition. Puis il fait apporter ses registres, les consulte, et, comme le lion de la fable, commence une confession générale. Un messager vient l'interrompre: le feu a pris à un de ses palais.
IVAN
Ah ! c'est la colère de Dieu. C'est dans ce palais que j'ai tué mon fils, c'est là qu'il est tombé entre la porte et la fenêtre...
Il voulait se retenir au rideau, il ne le put, il retomba. et le sang de sa blessure rejaillit sur le rideau.
(Il tressaille.)
Qu'est-ce? Écoutez? Qu'entends-je sous le plancher? Entendez-vous? Encore.., encore... mais je suis encore tsar;
mon heure n'est pas venue je puis me repentir. Irène,
Fédor, Marie, approcbez 1 approchez, boïars, mellez-vous tous devant moi. De cpii avez-vous peur? Plus près... A vous tous...
{Il se met à genoux..
A vous tous, je demande pardon.
238 LE MOXDE SLAVE.
BIELSKY.
Aie pitié de nous, Seigneur!
szujSKY, bas à Bielsky. ' Prends gnrde. c'est peut-être un piège quïl nous tend.
iVA.x, (i genoux.
Mes fidèles serviteurs, il n'en est aucun, parmi vous, à qui je n'aie fait tort par mes actes ou mes paroles. Pardonnez-moi. Bielsky, Zacliarine, Szujskv.
SZUJSKY.
Seigneur, est-ce à toi de nous demander pardon?
IVAN
Tais-toi, drôle. Je peux me repentir et m'hurailier devant qui je veux. Tais-toi et écoute : Je me repens... mes péchés sont sans nombre et sans mesure... j'ai été aveuglé par l'éclat de la pourpre, j'ai souillé mon âmev par l'orgueil, mes lèvres par le lilasphème, mes mains par le meurtre et le vol, mes entrailles par les excès, mes flancs par la débauche.
Nous te pardonnons, répond Zacharine; mais il faut songer à la guerre que lu laisses. Ivan se relève ; il essaye d'apprendre à son fils Fédor ce rôle de tsar qui sera si lourd à remplir; mais Fédor est faible, inerte, il sera incapable de régner. Le tyran se prend de nouveau à regretter son fils Ivan...
On connaît, dans le Louis XI de Delavigne, la scène entre le vieux roi et François de Paule. Le moine italien donne à Louis de sages conseils, il lui adresse de sévères remontrances : certes, cela n'est pas sans
beauté, ^r. Tolstoï s'en est peut-être souvenu en faisant appeler aussi un moine par Ivan. Mais la fiction qu'il invente est d'un effet bien autrement dramatique que la scène un peu froide du poëte français. Le moine qu'Ivan a appelé vit depuis trente ans dans une retraite absolue; il ignore et les fautes et les malheurs d'Ivan ; les questions naïves qu'il lui pose obligent le tsar à une confession nouvelle, mais bien plus douloureuse que la première, dans laquelle Ivan trouvait du moins je ne sais quelle satisfaction d'orgueil à son humiliation volontaire. Ivan expose au moine la situation de l'empire. One doit-il faire?
LE MOINE
Marcher contre, les ennemis. N'as-tu pas de bons généraux? Où donc est le prince Gorbaty, qui jadis triompha sur le Volga?
IVAN
Il m'a trahi et je l'ai fait mourir.
LE MOINE
Et Rapolovsky. le vainqueur des Ta lares?
IVAN
Je l'ai fait mourir.
LE MOINE
Et Théodore, le vainqueur de la horde?
IVAN
Jo l'ai fait mourir; il voulait me trahir,
LE MOINE
Tsar, la vérité n'est pas dans tes paroles. Tous ces hommes l'ont servi fidèlement... Mais, où est Vorolinsky, qui le premier plonta l'étendard sur les remparts de Knzan?