‹ Le monde slave, voyages et littéatureChapitre 47 sur 47 · Voyez ce que nous avons dit ici môme, p · texte numérisé non relu

Voyez ce que nous avons dit ici môme, p

o\'2 Lk .Moxdï; slave.

hommes de la nation slave; que ce souverain, luimême, marie ses filles à des souverains de race slave ou à des nobles du pays. » C'est surtout contre les Allemands que Krijanich exhale sa colère. « Ils nous ont, dit-il, chassés de régions tout entières, de la Moravie, de la Poméranie, de la Silésie, de la Prusse. En Bohème, il ne reste plus que peu de Slaves dans les villes ; en Pologne, toutes les villes sont pleines d'étrangers et nous sommes leurs esclaves ; c'est pour eux que nous labourons la terre, pour eux que nous faisons la guerre, et eux, ils restent à banqueter dans leurs maisons et nous traitent de chiens et de pourceaux. Ils ont, par leurs attaques et leurs injures incessantes, réduit beaucoup de Slaves, qui vivent paimi eux, dans une situation désespérée, si bien (ju'ils ont honte de leur langue et de leur race et se donnent pour être d'une autre nation. Les Allemands, après s'être introduits dans tous les États slaves, sont furieux de n'avoir pu encore réduire en leur puissance l'empire russe, que Dieu a toujours préservé de leur joug. Aussi, de tous les Slaves, ils délestent surtout les Russes, ils leur font tout le mal possible et répandent sur eux les bruits les plus infâmes. Ils sont arrivés à les faire absolument mépriser en Europe. Pour les diviser, ils sèment sans cesse entre eux des sujets de dissensions intestines. Il faut cependant remarquer que nous. Russes et Polonais, nous sommes des peuples d'une même langue, enfants d'un même père; il ne peut y avoir, pour la Ru.ssie, de plus grand bonheur qu'une concorde fraternelle, régnant entre les deux peuples. » Cette haine

LES OUIGI.NES L«L" T A .\ S L A\ I S.M E. oll}

des Allemands est portée, chez Krijanicli. au plus haut point : (I II faut les fuir, dit-il. comme des dragons et des diables. •>

11 n'est pas moins acharné contre les Grecs, dont le schisme a été la cause de tant de luttes. 11 déplore profondément ce schisme et le rôle qu'il joue dans Ihistoire des Slaves. En matière politique, Krijanicli est partisan d'un régime essentiellement autoritaire, analogue à celui qui existait de son temps en Russie; il considère, non sans raison, comme déplorable le système d'anarchie permanente des Polonais; le vrai rôle de la Russie, suivant lui, n'est pas de s'étendre sans cesse vers le Xord et l'Orient, mais de descendre vers la mer Noire, de dompter les Tartares de Crimée, de s'emparer de Perecop et de marcher contre les Turcs pour délivrer les Slaves (]u"ils tiennent sous leur domiuatiou : « Autrefois, dit-il, eu un langage quasi-prophétique, sous les empereurs grecs, nos ancêtres sortirent de la Russie, s'avancèrent vers le Danube et occupèrent la Bulgarie, la Serbie et la Croatie. Mais ils ne surent pas conserver une bonne organisation, ils se querellèrent; c'est pourquoi ils perdirent leurs conquêtes et londjèrent sous la puissance d'autres nations. Une autre partie de la nation slave s'établit autour de la niei- Baltique, dans la Poméranie, la Pologne, la Silésie, la Bohême et la Moravie; mais, à cause de leurs dissensions, de leurs rapports et de leurs mélanges avec les Allemands, ils tombèrent dans un honteux esclavage, ils se corrompirent à un t'd point que. maiulcuant, ils ne sont ni Slaves ni Alle-

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mands. Ensuite, les Allemands nous chassèrent, (nous, c'est-à-dire, les Slaves,) des villes de Poméranie, de Prusse, de Livonie et de toute cette mer, aujourd'hui allemande, jadis slave. Puis, à catise de nos péchés, nous avons été rudement châtiés par un peuple sauvage. I.es Tartares ravagèi'ent la Russie et la Pologne et firent cruellement soulj'rir notre nation. Ensuite vint le temps oii les péchés des Tarlares furent à leur tour punis et leur orgueil brisé, afin qu'ils ne détruisissent pas entièrement le peuple russe et polonais. Alors, Dieu donna le succès au prince Dmitri Ivanovitch Donskoï, et, plus tard, au tsar Ivan Vasilievitch ; ils chassèrent les Tartares de la Russie, de Kazau, d'Astrakan et de la Sibérie. Ainsi, par la grâce de Dieu, nous nous sommes de nouveau agrandis. Mais, tandis que nous avancions vers l'Orient, nous reculions du côté de l'Occident; car les xVllemands nous ont chassés, non par force, mais par ruse, de toutes les rives de la Baltique, et le peuple établi sur le Danube (les Bulgares), a déjà perdu sa langue et n'a plus de souverains slaves, comme ici en Russie. C'est pounjuoi, vers toi seul, ô grand Tsar ! se tourne la grande nation slave! Daigne t'occuper, comme un père, de tes enfants dispersés, pour les rassembler! ElTorce-toi de rendre la raison à ceux qui sont séduits par les mensonges des étrangers! Beaucoup d'entre eux sont connue enivrés par un breuvage magique, au point de ne plus sentir les affronts que leur iulligent les étrangers ; ils ne connaissent point leur honte, au contraire, ils s'en réjouissent et la recherchent, ils appellent eux-

LES ORIliINKS Df 1' A .\ S L AV I S Jl K. iMo

mêmes des maîtres et des rois étrangers. Toi seul, ù Tsar! nous as été donné de Dieu pour venir en aide aux Slaves du Danube et aux autres...

Les Slaves du Danube ont depuis longtemps perdu non-seulement leurs royaumes, mais encore toutes leurs forces, toute leur raison; ils ne peuvent, par euv-mèmes, se délivrer; il leur faut une force ex té lioure pour les remettre sur leurs pieds et les faire rentrer au sein des nations. Toi, Tsar, si lu ne peux, ilans le temps présent, les aider ù se réformer complètement, si tu ne peux amener le royaume à son premier état, tu peux du moins corriger la langue slave dans les livres; tu peux, par des livres aj)propriés et raisonnables, ouvrir leurs yeux pour qu'ils commencent à savoir où est l'iionneur et à réfléchir >ur leur situation. Ensuite, les Bohèmes et les Polonais sont lombes dans la mémo misère que les Slaves du lJaunl)e; ils ont perdu leur royaume, leur langue, li'ur raison. Sans doute les Polonais se vantent d'une (jn)brc trompeuse de royauté et de liberté illimitée; néanmoins, le monde sait que les Polonais ne peuvent sortir par eux-mêmes de leur misère, mais qu'ils ont Id'soin d'une force extérieure pour se remettre sur leui-s pieds. Ouaut à la Poméranie, à la Silésie, à la Bohème et à la Moravie et aux villes de la Balti(jue, jadis slaves, Hambourg, I.ubecU, Dantzig, Riga et autres, il est inutile de songer à les reconquérir. Car il faut remarquer (ju'il arrive bien i-arement (pTun I)euple revienne dans les pays i]u"il a jadis perdus. Vinsi. nous autres Slaves, nous devons renoncer aux

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terres et ports de la Baltique; au contraire, il faut nous vétendre vers la mer Noire et vers ses rives, bien plus utiles pour nous que celles de la Baltique... OTsar! tu tiens en main la verge merveilleus'e de Moïse et tu peux accomplir de grands miracles; tu as une complète autocratie, tu es absolument obéi par tes sujets; tu peux, avec l'aide de Dieu, non-seulement venger et illustrer cet empire, mais toute la race slave, tu peux obtenir les éternelles bénédictions de la race slave. »

Ce sont là assurément de curieuses paroles; elles tracent pour ainsi dire à la Russie le programme de sa politique slave, programme qui a déjà été en partie réalisé; Ki-ijanich signale les plaies profondes de la Pologne et prédit sa chute prochaine ; il se trompe, il est vrai, en ce qui concerne la Bohême, il la regarde comme un pays perdu pour les Slaves. Mais la Bohême était tellement accablée à l'époque o.'i écrivait Krijanich, il a fallu pour sa résurrection un tel effort de volonté et de persévérance que l'on doit excuser noire auteur de n'avoir prévu ni cet effort, ni cette résurrection.

Il ne faut d'ailleurs pas s'exagérer la portée pratique de l'ouvrage auquel nous avons emprunté les citations qui précèdent. C'est un accident isolé dans l'histoire delà littérature russe; le manuscrit resta inconnu jus- ([u'au dix-neuvième siècle; si quelques contemporains en prirent connaissance, ils le considérèrent sans doute comme une rêverie d'utopiste, M. Pypine, l'adversaire le plus acharné du panslavisme, suppose que le isar Alexis fut choqué des idées de Krijanich, et que

pour se débarasser Je ce rêveur, il Texila en Sibérie. Le biographe croate de Krijanich attribue avec plus de raison cet exil à queLjue tentative maladroite de propagande catholique.

Los Slaves du Sud curent, comme nous Tavons dit, peu d'historiens natiouaux; en revanche, la Dalmatie vit fleurir aux seizième, dix septième et di\-liuitème siècles, toute une école poéti(|uo, imitatrice et rivale de l'école italienne. Les œuvres des poètes dalmales se rattachent généralement au grand courant de la littérature occidentale; néanmoins, malgré l'éclat de la civilisation vénitienne, malgré le patriotisme local qui les inspire, ils ont la notion de la race slave et ne négligent pas d'en célébrer la grandeur. Ainsi, Gundulich (ou Gondola), l'auteur de la grande épopée ragusaiue du dix-huilième siècle, VO.sinanitle, fait d'Orphée un poète slave, et déclare « qu'il a laissé ses chants à sa race pour célébrer les hauts faits des héros slaves, dWlexandre le Serbe (c'est-à-dire Alexandre de Macédoine), des Nemanias, des Marko-Kralievich, des Sigismond de Pologne, des Jagellon et des Bathory. » Palmotich ou Palmota dans sa Chrisliade. l:)rillante amplification du poème classicjue de Vida, annonce i[u'il veut chauler le flhrist dans cette langue slave qui rèsouue des bords de l'Adriatique à ceux de la Mer glaciale. Son frère, Georges Palmotich, dédiant la Clirisliiidc au cardinal l'iarberini. lui rappelle (jue la langue illyrienne (ou slave) est la [)lus répandue de toutes celles en lesquelles oi invo(]ue le Christ: « C'est, ajoute-t-il, une langue éléj^ante, abondante,

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magnifique et par ces qualités mêmes essentiellement propre à la poésie. L'empereur Charles IV, dans sa ■CuUe d'Or estime que l'élude de celte langue est nécessaire aux princes romains'. » Or, ce n'est pas le dialecte dalmate, mais bien le tchèqne que Charles l\ recommande aux princes du Saint-Empire. Mais Georges Palmotich identifie lidiome dalmate avec le bohème, et no croit pas même utile de signaler les différences qui les séparent. Un peu plus tard, chez le plus populaire des poëtes dalmates du dix-huitième siècle, chez le franciscain André Katchich Miosich, nous voyons reparaître la légende du testament d'Alexandre qui figure chez certains chroniqueurs polonais: il lègue à la race slave toute la Grande-Sarmatie, la glorieuse Bosnie, la Dahnatie, la Moscovie, la Pologne, la Bohême, la Hongrie... Chez tous les écrivains dalmates, — et nous en pourrions citer encore d'autres, — les mots slave et illyricn (slovinski. illirski) sont constamment termes synonymes. Ils ne paraissent môme pas distinguer la race de la nation; la grandeur delà race les console, pour ainsi dire, de la petitesse ou des misères du groupe ani]uel ils appartiennent. Ainsi, les poëtes dahnales précèdent et annoncent, dans une (-(Ttaine mesure, les pof'tes panslaves du

!. Inipriinis elegaiis esl ol copiosa... Deiiiqiu' iiuliilis iiiiininiis et maprnis rébus gerendis na(a est ut merito in illo aurcd C.aroli 1\' imperaloiis diplomate inler arles principibus romanis necessnrias recensenlur. Kristlirida. de. IV \'FI1. u Zagrebu, 18o'^,

LES ûRIGIXKs ur l' A X S L AVI SM E. 319

dix-neuvième siècle, les bohèmes Kollar et Czelakovsky, le slovaque Stur, le russe Chomiakov K

Si les chroniqueurs, les historiens, les poètes out eu, par suite de je ne sais quelle tradition, de je ne sais qnel instinct mystérieux, la notion toujours présente de la solidarité des peuples slaves, il est évident ([ue les grammairiens et les philologues ont dû, (le Lonne heure, se préoccuper de lu solidarité des. laugnes. La grammaire comparée est ime science moderne; il n'en est que plus curieux de voir les grammaii'iens des divers groupes deviner des analogies que la science déterminera plus tard avec précision, afTu'mer l'identité d'idiomes parlés sous des latitudes et des climats bien éloignés, célébrer l'unité de la langue slave. Presque toujours ils la considèrent

1. Cliomiakov, né à Moscou, en 1x04, mort il y a quelques aiinéts. \'()ici la traduction d'une de ses poi'sies.

n Ne l'enorgueillis pas devant Helgrade, Pra;i:ue ù reine des pays tchèques. Xe t'enorgueillis pas devant Prague, Moscou aux coupoles dorées.

» Souvenons-nous que nous sommes frères, enfants d'une mère uni([ue. Aux frères les enibrassements fraternels! La poitrine contre la poitrine, la main dans la main!

i> Qu'il ne .s'enorgueillisse pas de la force de son bras, celui qui a tenu bon (tans le combat : ({u'il ne soit pas honteux

;V20 I, E MÛXDK AI.AVK.

comme une langue une, divisée en plusieurs Jiulecles, à l'exemple du j:rec ancien, dont la littérature garde son unité, sous la diversité des idiomes de l'Attique et de rionie, de la Doride el de TÉolie. Les grammairiens n'apparaissent qu'à l'époque de la Renaissance. Au seizième siècle, Jean Blahoslav en Cohênie, énumère lesditîérents dialectes du slave, le tchèque, le polonais, le russe, le moscovite : « Quel est, dit-il, le premier de ces dialectes? C'est ce sur quoi il est inutile de disputer, car de telles choses sont pleines d'incertitudes et d'erreurs. Qui pourrait faire une réponse juste et acceptable également pour tous?... 11 me paraît utile, dit-il ailleurs, quand on sait un des dialectes, d'apprendre les autres ; par exemple; un bohème qui entend les autres dialectes comprendra bien mieux les origines, les mutations, les dérivations, les significations des mots. » Un autre grammairien contemporain appelle la langue bohème la fleur la plus noble de la langue illyrienne (ou slave) et aiJirme qu'aucune langue n'est parlée sui' une plus grande étendue de teri'ain.

celui qui dans une longue lutte a succombé sous la rigueur (lu destin.

» Le temps de Tépreuve est dur: mais celui qui est tombé se relèvera; il y a beaucoup de pitié chez Dieu; sans bornes est son amour.

» La brume funèbre se dissipera ; attendu depuis longtemps, le beati jour luira enfin; les frères seront réunis

«. Tousseront grands; tous libres! Contre l'ennemi marcheront leurs rangs victorieux, tous i)leins d'une pensée noble, forts d'une foi unique, u

I, KS OU liilNKS 1)L !■ A .N>LAVISM K. I)"il

Pamii les peuples slaves, les Polonais oui constiLiié de bonne heure une puissante individualité. On pourrait croire que le sentiment de cette in lividualité, joint à leur penchant bien connu pjur les études classiques et le latinisme, a effacé chez eux la notion de leur origine slave ; aujourd'hui, par exemple, ceux qui ont intérêt à calomnier les Polonais affectent de voii' en eux les jenégats de la race sh>ve. 11 n'en est rien. Dans plus d'un texte littéraire du seizième siècle, le mot slave est em[)loyé comme synonyme de polonais, et l'js rapports du polonais aveii les autres idiomes slaves sont soigneusement étudiés. Parmi ces textes, le plus curieux est relui de Lm-as Gornirki, dans son livre intitulé le Courti.sun polonais {Dicoizaiiin l^ulshi). n'est un dialogue entre quelsjues gentilshommes polonais : « Messeigneurs, il faut-, dit l'un d'eux, que vous sachiez que notre langue n'est pas ancienne par ellemême ; mais qu'elle est née, il y a peu de temps, du slave. Toutes ces langues, le polonais, le tchèque, le russe et le croate, le bosniaque, le serbe, le bulgare et bien d'antres, n'étaient d'abord i|u'uue seule langue slave, de même ([\\"\l n'y avait (]u'uu seul peuple slave... Ainsi donc, quand un gentilhomme ne trouve pas de mot polonais, il fera Ijien d'empruntcM- à la langue bohème, plutôt qu'à toute autre, car cette langue est considérée chez nous comme la plus achevée. .Mais si le mot tchèque est trop difficile, et que h? russe, le croate ou le serbe soit plus facile à comprendre pour un Polonais, il faudrait l'emprunter sans hésitation. » Si les écrivains polonais avaient toujoui's suivi ce

S-H L E il 0 N U K S L AVE.

principe, leur langue se sérail moins corrompue qu'elle ne l'a été depuis, sous l'influence du latin .jésuitique ou du français.

Vers l'époque où Gornicki écrivait, son Courtisan Polonais, le grammairien Bohoricz publiait la première grammaire du dialecte slave qni se parle en Carniole, en Istrie et en Carinthie ; Bohoricz appartient à ce petit peuple slovène, le moins connu peut-être parmi les peuples slaves, qu'on désigne parfois sous le nom d'Illyrien. La littérature slovène n'a commencé à fleurir qu'à l'époque de la Réforme ' ; elle a débuté par des publications bibliques ; Adam Bohoricz, recteur de l'école provinciale de Lublania (Laybach), fut le premier grammairien de cette littérature naissante ; il fut chargée, par les États de la Carniole, de surveiller l'impression de la Bible slovène, qui se publiait à Witleniberg. C'est dans cette ville qu'il édita lui-même, en 1,584, son essai sur la littérature carniolienne'-, ouvrage d'où l'on peut, dit le titre, fort long suivant l'usage du temps, tirer facilement la connaissance des langues moscovite, ruthène, polonaise, bohème, lusatienne et croate. On lit dans la préface : «( sous le nom de Slaves^ je n'entends pas un peuple caché dans quebjue recoin de la terre et enfermé dans des limites étroites, mais j'appelle slaves tous les pays de tous les peuples où l'on parle slave, où l'on mani-

1. Voyez ijjus liaiil : Les SUirrfi du Sud cl leur ]i\ldrulure.

2. Arclicœ horithr de hiHnn ravnioUaua lillenilura. X'itohorfria. lo84, in-folio.

Les orKjI.nes dv i'anslavis-ME. 3:23

feste quelque connaissance de la langue slave [slavica liiigua,. Or, la langue slave est répandue par la plus grande partie du monde, sinon par le monde entier... A la Cour du Sultan, les Janissaires parlent notre langue et écrivent dans notre alphabet cyrillique (il s'agit des Janissaires d'origine bulgare ou serbe). Notre langue est tellement répandue dans l'empire ottoman, qu'elle efface presque celle des Turcs euxmêmes '. Au nord, sous le pôle même, habitent les Moscovites. Bohoricz écrit r/ioshovites et veut faire venir ce nom du mot slovène mosh qui signifie un homme. Après les Moscovites, il mentionne les Ruthènes et tous les peuples que PLolémée groupe autour du golfe vénétique septentrional, et ilénumère avec complaisanceles Lithuaniens, les Polonais, les Cohêmes, les Lusacieus, les ^'endes, les Serbes, les Bulgares, etc. « Tous ces peuples, dit-il, sont slaves et parlent slave. Peut-être, ajoute-il, prétendra-ton, à cause de quelque dillérences de prononciation ou d'écriture, que ces peuples ne sont pas Iiomoglotles (parlant une

1. Ceci est eucore vrai aujourd'hui. Dans « l'Exposé des motifs du ijrojet de loi présenté à la Chambre des députés pour la création d'une chaire de littérature et de langues slaves au Collège de France » on lit que la Turquie a deux millions de sujets slaves. L'auteur du rapport, M. Sahandy, ne se trompait que de cinq ou six millions 1 On lit dans le même rapport que le serbe est parlé en Bohême ! D'aussi grossières erreurs étaient certainement les meilleurs arguments en faveur delà création du nouvel enseignement. (Voyez le Moniteur du 21 avril 1840.)

.tl 1 L i: M 0 .\ O i; SLAVE.

même langue) ou qu'ils ne sont pas tous slaves. C'est connue si l'on prétendait (jue les Souabes, lesMisniens, . les Saxons, les Flamands ne sont pas tous Germains ; nous les reconnaissons pour Germains ; nous leur adjugeons une patrie commune à cause de la communauté de la langue. Pourquoi agir autrement vis-à-vis des Slaves? il y a certainement entre les dialectes slaves moins de différences de prononciation (ju'entre les Misniens, les Saxons et les Flamands. » C'est là un langage d'une netteté et d'une précision incontestables.

Un pou plus tard, le philologue croate Frantcbicli dans la [)réface dun dictionnaire slave (slovinski), c'est-à-dire croate, publié en 160ô, éciit: « Il n'y a lias, d'après ce que l'on sait jusqu'ici, de langue plus répandue dans le monde que notre idiome slave ; car il comprend une bonne [>arlie de l'Europe et de FAsie. » L'auteur se lance dans les recherclies etlinographi(]ues et affirme que les Bulgares sont originaires de la Moscovie, les Polabes et les Tcbéijues de la Pologne.

Rrijanich, dont les travaux ont une si grande importance au point de vue historiijuc et politique, s'occupait aussi d'études grannnaticales. En 1GG5, il acheva à Tobolsk sa grammaire slave (]u'il avait, bien des années auparavant, commencée en Italie. De même que, dans son grand ouvrage politi(|ue, il compare ent)e eux les divers peuples slaves, de même, dans sa grammaire, il aborde l'étude raisonnée et comparative des différents dialectes slaves, •'[ nu lin-

LES OHli;i.NE.S DL' PANSLAVISME. ÔZO

guiste russe contemporain, M. Bodianski ', a pu l'appeler le père de la philologie comparée. Il se montre dans sa grammaire très-sévère pour les divers dialectes, dont il connaît assez mal la littérature et dont il s'exagère la corruption. Il cherche à constituer une langue panslave et il en esquisse les règles. Ajoutons, pour en finir avec les Slaves du Sud, au dix-huitième siècle, que quand il fut question de réviser le texte corrompu des livres liturgiques slaves usités chez les catholiques de Dalmatie, celte tâche fut confiée, par l'évêque de Zara, au prêtre dalmate Karaman, qui avait longtemps résidé en Russie ; son travail de révision fut soumis à la censure de quatre prêtres ruthènes. Les connaisseurs reprochen t même à Karaman d'avoir enlevé au slave litLU-gique d'IUyrie son originalité, en remplaçant les idiotisraes illyriens par des idiotismes ruthènes. Nouvelle preuve de cette solidarité, de cette mutualitc des idiomes slaves.

Interrogeons des peuples encore plus ignorés, par exemple ce petit îlot des Sorbes de Lusace resté debout après tant de siècles au milieu des flots menaçants de la grande Allemagne; là aussi, à Bautzen même, en pleine Saxe, on savait combien était grand le monde slave, et, au dix-huitième siècle, le philologue lusacien, Frencel, dans son Trailé sur la UuKjue sorabc^ parle avec emphase de l'immensité de sa race ; l'un

1 . M. Bodiauski a publié celte grammaire à Moscou eu ISi'J. Je dois à son obligeance un exemplaire de cel ouvrage aujourd'hui fort rare.

3i6 LE MONDE SLAVE.

de ces amis complaisants, qui, en ce temps-là, ornaient de vers latins les premières pages des ouvrages nouveaux, s'écrie dans un poétique enthousiasme : « Si la fortune des Slaves avaient égalé leur courage, le monde adorerait leur sceptre en tremblant. »

Si par virtuti Slavis fortuna fuisset, Orbisadoraret slavica sceptra tremens.

Encore aujourd'hui, les Slaves de Lusace, isolés dans la Saxe et la Prusse, n'ont pas la prétention de remonter le courant de l'histoire, et de rentrer dans le monde slave dont la destinée les a pour jamais séparés. Cependant, ils conservent pieusement leur langue et restent fidèles au sentiment do leur race; la petite ville de Bautzen (Budissin) est, toute proportion gardée, un des centres les plus actifs de la Slavie. Ils sont là cent ciiKjuante mille à peine, derniers représentants de ce grand peuple des Slaves de l'Elbe, convertis par les Allemands au christianisme, comme certains peuples chrétiens le furent, plus tard, à l'islamisme. Les Slaves de l'Elbe succombèrent, nonseulement sous la vaillance et la supériorité de leurs adversaires, mais surtout sous le poids do leurs propres dissensions. Les uns furent anéantis, les autres à peu près germanisés... Ne nous étonnons pas que l'histoire de ce peuple disparu se présente souvent à l'esprit des Slaves d'Autriche, en face des dangers dont les menace le Saint-Empire ressuscité!

Les historiens slaves sont d'accord pour signaler chez les Slaves occidentaux, aux premiers temps du Moyen Age, trois tentatives d'union. Le publiciste polonais dont le nom figure au début de ce travail en a esquissé l'histoire; dernièrement, le comité slave de Pétersbourg mettait au concours le récit de ces trois tentatives. La première eut lieu sous la direction de ce Samo, roi des Yénèdes, que Frédégaire nous présente comme l'adversaire victorieux de Dagobert, roi des Francs ; le clironiqueur nous donne une haute idée de sa puissance, (jue des historiens slaves ont été trop enclins à exagérer. L'empire de Samo, qui s'étendait des rives de l'Adriatique jusque chez les Slaves sorabes et qui embrassait des groupes très-divers, ne survécut pas à son fondateur. Ce fut un accident éphémère. Le début du neuvième siècle vit la création du Saint-Empire, dont l'ambition insatiable et la prétendue mission civilisatrice constituèrent pour la race slave un danger pcrmanant. Pour y résister, les princes moraves entreprirent de grouper autour d'eux les principales tribus slaves. L'un d'entre eux, Rasliz, pour échapper aux missionnaires germani(jues, fit venir de Thessaloniijue les deux a[)ôtres Cyrille et Méthode, qui faillirent donner aux Slaves l'unité de la

langue religieuse et liturgique '. Sous son neveu Svatopluk, la grande Moravie, comme on l'appelait alors, s'afFraïK'liit de la tutelle germaniijiie et constitua un puissant Etat ; elle embrassait la Bohême, une partie des pays slovaques et polonais; les chroniqueurs du temps appelaient Svalopluk le grand empereur qui commandait au monde entier. Qn^iicl il mourut, le peuple slave ne voulut pas croire à sa mort. Il se créa sur lui une légende analogue à celle de Barberousse. Aujourd'hui encore, le paysan morave se rappelle ce héros qui faillit donner tant de grandeur à sa patrie, et un proverbe populaire dit en parlant de celui qui cherche une chose impossible : « Il cherche Svatopluk. » Malheureusement, les peuples slaves semblent obéir à un instinct anarchique constaté dès les premiers siècles par leurs plus anciens historiens. Svatopluk, en mourant, présenta à ses fils un faisceau de dards unis, en les invitant à le rompre pour leur faire comprendre la nécessité de la concorde. Mais cette leçon allégorique leur servit peu ; d'ailleurs, l'invasion des Magyares survint, et l'empire morave disparut comme un de ces tourbillons de sable qu'une tempête élève et qu'une autre tempête vient balayer. L'établissement des Hongrois en Europe fut pour les Slaves un coup mortel ; désormais isolés les uns des autres, ils ont perdu leur centre de gravité naturel et sont dans un état permanent d'équilibre instable.

1. Voir notre livre sur la Conversion des Slaves au Christianisme. — Paris, Franck. 1868.

LES OrUGIXES nu PANSLAVISME. 329

Au dixième siècle, Bosleslav le Grand, de Pologne, parut devoir être plus heureux que ne l'avaient été Samo et Svalopluk; grâce aune sage politique soutenue par de grands talents militaires, il obtint de l'Empereur le titre de roi des Slaves, et réunit, dans ses Etats, les peuples situés entre l'Elbe et le Dnieper, entre la Baltique et le Danube. Il se serait étendu plus loin encore sans l'aveuglement des princes de Bohême, que Boleslav essaya vainement d'arracher à l'alliance absorbante de l'Allemagne. Plus lard, menacés par l'ennemi dont ils n'avaient pas su deviner l'ambition, les souverains de la Bohème comprirent les fautes de leur conduite passée. Le sentiment de la solidarité slave apparaît nettement au ti'eizième siècle, sous Przemysl Ottokar, l'adversaire malheureux de la puissance naissante des Ilapsbourgs. Dans une lettre adressée à un cardinal romain, ce prince se plaint énergiquement des torts que les frères Mineurs allemands font, en Bohême et en Pologne, aux Frères de langue slave, « à la grande honte, dit-il, de notre royaume et de notre langue slave. » Sa femme, la princesse Cunégonde, tient, dans une affaire du même genre, un langage analogue à celui de son mari; elle recommande à une abbesse silésienne des religieux bohèmes et polonais, attendu, dit-elle, qu'ils sont de notre langue. Et, quand Przemysl Ottokar voit se dresser devant lui la rivalité fatale de Rodolphe de Hapsbourg, c'est aux princes polonais qu'il demande aide et assistance, au nom d'une commune origine. « Nous sommes pour vous, écrit-il, le plus sûr rern-

part, et, si nous ne pouvons échapper à la tempête qui nous menace, vous êtes, vous et vos sujets, menacés 'd'un grand danger. L'ambition allemande ne se contenterait pas de votre soumission; la libre Pologne serait soumise à unjoux affreux; notre peuple périrait tout entier! » Paroles assurément prophétiques.

Il faudrait un travail spécial et fort long pour étudier à fond les rapports de la Bohême et de la Pologne. Les annales de ces deux pays qui, à certains moments, eurent les mêmes rois, s'enchevêtrent et se pénètrent sans cesse jusqu'au dix-septième siècle. Contentonsnous de rappeler qu'à l'Université de Prague, les Polonais formaient une nation qui vota toujours avec la nation bohème, et que beaucoup de guerriers bohèmes prirent part aux luttes de la Pologne contre les chevaliers porte-glaive. Parmi eux figurait Jean Ziska, celui qui devait plus tard commander avec tant de gloire les phalanges hussitesque, dans un manifeste célèbre, il appelait aux armes « pour la défense de la loi de Dieu et de la langue bohème et slave. « « Il faut, disaient un peu plus tard les Taborites, au moment où certains politiques préparaient l'élection d'Albert d'Autriche au trône de Bohême, il faut chercher un souverain de langue slave et ne jamais tolérer un allemand. » Tout le quinzième siècle et une partie du seizième sont pleins de tentatives pour rapprocher intimement la Bohême et la Pologne. Ces tentatives s'accomplissent sous l'influence d'idées religieuses et politiques; la langue bohème, élevée à un haut degré de culture par Jean Huss et ses disciples, est favorablement accueillie

à la Cour des rois de Pologne el des grands princes de Lithuanie. Les livres bohèmes se répandent en Pologne, et quelques-uns portent sur leur frontispice qu'ils ont été écrits pour le bien du royaume de Bohème, des Tchèques, des Moraves, des Polonais. Dans leurs ambassades, les représentants des deux peuples emploient indifféremment l'une ou l'autre langue. On a vu plus haut ce qu'écrit, à propos de la langue tchèque, l'auteur du Courtisan polonais.

On connaît d'autre part les relations fréquentes des Polonais avec leurs voisins de race russe, on sait que l'histoire des Ruthènes, ou Russes blancs et rouges, se confond en grande partie avec celle de la Pologne. Ce qui est plus ignoré, ce sont les rapports de la République avec le Tsarat de Moscovie. Plus d'un document atteste la foi qu'avaient alors les deux États en l'identité de leur langue et en l'unité de leur race. « L'unité seule de la langue, dit le chroniqueur polonais Bielski, indique que nous et les Moscovites nous sommes issus d'une seule et même nation ; nous devons donc être les fils d'un même père. » Un instant, après l'extinction de la race des Jagellons, il fut question de confier le trône de Pologne à Ivan de Russie; l'archevêque primai de Gniezno, Uchanski, conseille à Ivan de faire comprendre aux Polonais, dans les lettres qu'il leur adresse, qu'il n'est pas hérétique, mais chrétien baptisé au nom de la Très-Sainte Trinité, et que les Polonais et les Russes, étant d'une même race slave ou sarmate, doivent, comme de bons frères, n'avoir qu'un seul souverain.

d'o'l L li .MO > IJ E S i. AV K.

A plusieurs reprises, dans les rapports des deux nations polonaise et russe, il est question de cette identité de la race, qui trouve son contre-poids dans la difï'érence des religions. En 1646, un seigneur polonais, Kysel, est envoyé comme ambassadeur près du tsar Alexis, pour négocier une alliance de la Pologne avec la Russie moscovite contre les Tartares de Crimée, au moment même o'i le croate Krijanich invite le tsar à cette alliance.

Dans le discours qu'il prononça à l'occasion de son ambassade, Kysel s'étendit longuement sur l'alliance de ces deux pays « (jue la main du Très-Haut avait fait naître d'une même souche, comme deux cèdres du Liban, d'un même sang slave, d'une même nation, ainsi que le démontrent les sources hisloriques et surtout la langue commune de ces -deux grands empires. L'histoire des Slaves, disait l'orateur, peut se diviser eu trois périodes, le temi)S heureux oj les Slaves, par l'union de toutes leurs forces, s'illustraient dans le monde entier; le temps malheureux, le temps des querelles et des divisions, où les Slaves laissèrent conquérir beaucoup de leurs contrées parles étrangers et par les païens; euhn, la troisième période sera celle de l'éternelle alliance, de l'amour fraternel, le retour au premier état d'unité. »

Ce langage prouve sullisammenl qu'à l'époque oii il fut tenu, les deux peuples russes et polonais ne songeaient guère à s'exclure mutuellement de la race slave au profit d'un intérêt égo'iste. Ce n'est que plus tard qu'éclata entre eux cette haine profonde que les

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Slaves considèrent avec raison comme un des plus grands malheurs de leur race.

Etfacée du rang des nations européennes au moment même où la Russie y prenait place, la Bohème n'eut point avec elle de rapports politiques. Cependant Pierre le Grand n'ignorait pas la parenté des Russes et des Tchèques; dans une lettre célèbre, il demandait qu'on lui envoyât de Bohème des littérateurs capables de traduire des livres en russe; il demandait aussi des Moraves et des Silésiens, h une époque oà l'existence des Slaves de Bohème et de Moravie était à peu près complètement ignorée de l'Europe entière.

C'est là un fait isolé. En revanche, au Moyen Age, les relations des Tchèques avec les Slaves du Sud furent assez fréijuentes. La Bohême avait été en partie convertie au Christianisme par le grand apôtre Méthode; elle avait dû, comme les Serbes et les Bulgares, célébrer sa liturgie en langue slave ; cette litui-gie avait disparu devant les efforts du clergé romain; il en suljsistait cependant quelques traces. Au quatorzième siècle, l'empereur Charles IV, trèssympathi(]ue aux choses slaves, enlrepiit de fonder un monastère où il ferait refleurir la liturgie proscrite; ce monastère s'éleva, en effet, sous l'invocation de saint Jérôme, avec l'autorisation du Saiut-Siége. Pour le peupler, il fallut évidemment faire venir des religieux des pays méridionaux, où la liturgie slave était encore en nsauc. Ciiarles ]\', qui eut de grandes idées, rêvait runificalion des deux églises latine et

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orientale; il s'adressait dans ce but à Douchan, tsar de Serbie : « Si nous nous réjouissons, lui disait-il, de la sodété de tout homme à cause de l'identité de la nature humaine, à plus forte raison devons-nous vous aimer comme un frère très-cher, vous qu'égale à nous la hauteur du rang royal et l'usage commun de cette belle et généreuse langue slave ^ » Un peu plus tard, au concile de Constance, au milieu même de l'ardeur des controverses religieuses, le tchèque Procope le Grand et le dominicain ragusain Stoïkovich se reconnaissent et se saluent comme compatriotes par la langue et par la nation. Stoïkovich avait traité Procope d'hérétique : « Comment! s'écrie le fougueux hussite, notre congénère (conterraneus iste noster) nous injurie et nous appelle hérétiques. » Et le dominicain de ré[iondre : « C'est parce que- je suis votre congénère de langue et de nation que je désire si avidement vous voir revenir à la foi catholique. » Ajoutons (ju'au dix-septième siècle il se faisait dans les pays croates une exportation considérable de livres de piété en langue bohème. C'est un archevêque de Pi-ague qui nous apprend ce fait peu connu.

Les Slaves du Sud, après la ruine des royaumes Serbe et Bulgare, s'obstinèrent longtemps à espérer leur tlélivrance des empereurs d'Allemagne, rois de Hongrie. Trompés dans leur attente, ils se tournèrent vers la Russie, à laquelle les rattachait l'identité de la

1. Ejusdem nobilis slavici idiomatis participalio. Ap. Palaçky, Histoire de Bohême.

LES ORIGINES DU PANSLAVISME. îîH.S

foi et de la langue liturgique. Sous le règne de Pierre le Grrand, un grand nombre de Slaves méridionaux entrèrent au service de la Russie et s'efforcèrent de faire tourner au profit de leur nation les intérêts de l'État moscovite; ainsi, un ragusain, Sava Yladisvavich, traduit l'ouvrage d'Orbini sur le royaume des Slaves et signale au tsar les avantages que la Russie retirera de ses relations avec les populations du Monténégro, de la Bulgarie, de la Serbie, de la Macédoine, de la Bosnie et de la Dalmatie, pays qui ont la même langue et la même foi que la Russie. Pierre le Grand, quand, en 1711, il déclara la guerre à la Turquie, songea sérieusement à s'appuyer sur les Slaves méridionaux et leur envoya un agent, le serbe Miloradovich. On a gardé le texte d'une chanson composée par Miloradovich, oi'i il invite les Monténégrins au combat pour sauver, dit-il. le peuple chrétien, et illustrer le nom slave. 11 ne manque pas de rappeler que Russes et Monténégrins professent la même foi et parlent la même langue. Pierre le Grand écrit aux sénateurs de Raguse une lettre pour leur annoncer les succès qu'il a remportés sur le roi de Suède; « .l'espère, dit-il, que vous vous en réjouirez comme de bienveillants amis de notre nation et de notre langue. » Deux poètes ragusaius, Gradich et Rujich célèbrent avec enthousiasme la gloire du tsar moscovite.

Dans les luttes ultérieures de la Russie contre la Turquie, la propagande slave deviendra de plus en plus un moyen d'action. C'est surtout chez les libres populations du Monténégro qu'elle trouve le terrain

tout préparé. Citons seulement ce fragment d'une lettre que le métropolitain du Monténégro écrivait en 1771 à la république de Raguse : « Nous savons que, dans le temps présent, vous avez beaucoup à souffrir des Italiens et des ennemis de la Croix; nous prions donc le Tout-Puissant de bénir les armes russes, de relever la Croix, d'illustrer de nouveau notre main slave de la gloire qu'ont eue nos aïeux. » Ecoutons, d'autre part, le langage que tenait, en 1807, le vladyka Pierre au maréchal Marmont qui lui reprochait son alliance avec les barbares de Russie : « Vous détestez et calomniez les Russes et vous flattez les autres peuples slaves pour que votre empereur puisse arriver à ses fins. Mais nous, nous Slaves, nous ne connaissons d'espérance et de gloire qu'avec nos puissants frères de Russie ; s'ils périssent, tous les autres Slaves périront, et qui est contre les Russes est contre les Slaves. » Il n'entre pas dans notre plan de discuter la portée de ces paroles ; l'époque où elles furent prononcées dépasse déjà les limites du cadre que nous nous sommes imposé. Ce n'étaient pas, d'ailleurs seulement les Slaves de Turquie qui mettaient leur confiance dans la Russie et qui imploraient sa protection ; les colons serbes établis dans le rovaume de Hongrie eurent, plus d'une fois, maille à partir avec le gouvernement de Pesth à propos des privilèges qui leur avaient été concédés. Dans leurs conflits, ils invoquèrent souvent l'intervention de l'ambassadeur russe à Vienne. Ils offrirent leurs services à Pierre le Grand; en 1751, un grand nombre d'entre eux émi-

].?.<< ORIGINES DL' lANSLAVlSME. ,->.!<

grèrent en Russie, où on retrouve encore leurs descendants; beaucoup prirent du service en Russie ou y firent leurs études, par exemple, Raitcli, le fameux liistorien des Slaves méridionaux.

Nous voici arrivés aux limites du dix-neuvième siècle; les nombreux rapprochements que nous avons signalés se sont produits jusqu'ici sous l'influence de l'instinct ou de la tradition ; les svstèmes ethnoi'raphiques, la politique scientifique ne sont pas encore élaborés. La théorie d'une politique panslaviste a pu être entrevue par certains esprits; elle n'est pas encore nettement formulée. Cette théorie ne pourra s'établir que lorsque les historiens et les philologues en auront préparé les éléments. Tandis que la Russie grandit par les armes, l'érudition slave s'élabore lentement dans les livres de quelques savants bohèmes qui, assurément, ne se doutent guère des conséquences auxquelles doivent aboutir leurs studieuses élucubrations, sous l'influence des idées nouvelles que la Révolution française et le principe des nationalités ont aiiportées dans le monde européen. L'histoire de cette élaboration scientifique peut devenir elle-même la matière d'une étude non moins patiente et non moins minutieuse que celle à laquelle nous venons de nous livrer. Ce n'est qu'après l'avoir menée à bonne fin qu'on pourrait aborder, dans tous ses développements, l'histoire de l'idée panslaviste au dix-neuvièrne siècle. Nous avons en France, contre cette idée, bien des préventions; mais le rapide développement de la puissan(!e allemande nous fait un devoir impérieux de

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