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slave {lingua slavonica). RemaiYjuez bien qu"il ne dit pas les laïKjucs slaves. Certes, Balbin n'avait point la moindre idée du panslavisme politique; il ne se doutait guère qu'un jour une Assemblée française verrait une manœuvre politique dans cette rubrique Chaire de htngue slave, sur les aflicbes du Collège de France ^ « La langue slave, dit Balbin, est aujourd'hui la plus répandue de toutes celles qui existent; elle s'étend de la mer Adriatique jusqu'à l'Océan glacial; elle est parlée en Istrie, en Dalmatie, en Croatie, en Hongrie, en Bosnie, en Bohême, en ^loravie, en Silésie, en Lusace, chez les Lithuaniens, les Ruthènes, dans une partie de la Prusse, chez les Russes et les Moscovites, dont l'empire est immense. 11 n'y a, dans le monde entier, aucune auti-e langue avec laijuelle on puisse, en changeant seulement de dialecte, parler à tant de peuples et de nations. » Ajoutons encore, avant de quitter la Bohême, (|u'au dix-septième siècle, un professeur de Prague, Sudetin, entreprenait de démontrer que les Tchèques descendaient des Russes ou Roxolans, et soutenait à ce propos une vive polémique contre d'autres écrivains, qui les rattachaient aux Croates.
Même langage chez les chroniqueurs polonais. Au douzième siècle, Vincent Kadlubek attribue à un certain Vandalus les origines d(! la race slave, qui
1. Il y a "cinq ans, la chaire de lançjite et lilléralurc slace (lu Golléjre de Fiance a vu changer son nom en celui de chaire de luvçjues et Ultc'ruturcs d'origine slave sous le prétexte puiTil ane le titre priinilil' favorisait la propafrandc panslnvisnic.
30U LI-: Monde slave.
occupe, suivant lui, la quatrième partie de l'Europe, toute la Russie, jusqu'à l'Orient, la Pulogne, la plus grande de toutes les contrées, la Bohême, la Moravie, la Corinthie, la Croatie, la Bulgarie. Dlugosz, riiistorien du quinzième siècle, fait descendre de la plaine de Sennaar le père de tous les Slaves, et Kromerius (seizième siècle), fait rentrer dans la famille slave, non-seulement les habitants de la Dalmatie, de l'ilh rie, de l'Istrie, des Carpathes, de la Hongrie, mais aussi les Bulgares, les Serbes, les Croates, les Russes, les Moscovites, les Lusaciens, les Moraves et les Polonais. Assurément, ce n'est pas la méthode critique moderne, ce n'est pas l'étude raisonnée de la craniologie et de la linguistique qui amènent des écrivains aussi divers à des résultats aussi parfaitement identiques ; il n'y a dans tout cela ni propagande politique, ni émissaires, ni académies. La tradition d'une part, là ressemblance frappante des idiomes de l'autre, voilà les éléments sur lesquels s'appuient les chroniqueurs russes. Ichèijues ou polonais.
Chez les Slaves du Sud, les historiens nationaux font à peu près défaut pendant le Moyen Age, et, d'ailleui's, leurs annales se fondent si vite avec celles des nations voisines et conquérantes quils ont à peine le temps de les écrire. Cependant, il ne faudrait pas croii-e que la conscience de la race soit étouffée chez eux par la difficulté des circonstances; la religion (]ui tendrait à l'abolir chez les populations du rite latin, l'entretient et le développe chez ceux du rite grec orthodoxe; ils retrouvent dans la langue même de leur liturgie l'idée
LES ORiLil.NES OU 1* A -N S L AV I SM K. 307
de leur nalionalité; cette langue, ils l'appellent toujours slovienskij, le slave. Dans leur nom même, beaucoup de ces tribus portent Crlui de leur race. Ainsi, les habitants de la Styrie, de laCorinlhie et de la Carniole s'appellent Slovinzi, ceux qui vivent entre la Save et la Drave, S/ayo?ît;i(Slavons et Esclavons), enDalmatie, par opposition aux conquérants italiens, ils se nomment le peuple slave {il popolo slavo), et ils donnent leur nom à ce fameux quai de Venise, cette rive des Esclavons, où vont aborder leurs vaisseaux, quand ils arrivent dans la ville des Doges. Au début du dix-septième siècle, un dalmate, Orbini, écrit un livre sur le royaume des Slaves S- eu tête de cet ouvrage il traduit à peu près mot à mot le passage du polonais Kromerius, que nous avons cité tout à l'heure. En toute circonstance, il emploie les mots de lingiia slava, nazione slava. (I La nation slave est, dit-il, la plus granle de toutes celles qui existent; la langue slave s'étend de la mer Caspienne jusqu'à la Save, et de la mer Adriatique jusqu'à la Baltique. En tous ces pays se trouve la nation slave. » Ce n'est pas seulement la notion thcori(]ue de l'unité de langue qui domine chez certains écrivains, quelques-uns devancent, pour ainsi dire, la fameuse formubî allemande: So urit tJir deiitsclie zunge
1. Il re(j»<) (h'fjU slavi hofjrji corrollameni^ delti schiaroni. Pesaro, 1G01, in-4''.
Il est curieux de noter que cet ouvrage, d'ailleurs assez faible, fui traduit en Russi; et publié en 1722, à Pélersbourg. par l'archevêque de Novogorod, Théophane Procopovitch.
/ÎOS I. K .\I()M)K SLAVE.
liiinglK Ils sonl convaincus qu'un ouvrage écrit dans l'un des dialectes slaves aura chance d'être lu chez tous les peuples de la race. Ainsi, un bénédictin dalmate du dix-huitième siècle écrit en tête d'une Vie de saint Benoît : « J'ai rédigé cet ouvrage en langue slave {slovinshi) pour embellir, par cette biographie, notre langue, qui est la plus répandue de toutes, et qui s'étend des rives de la mer Adriatique à celles de la mer Glaciale, et des frontières de l'Allemagne aux bords de la mer Noire. »
Si les Slaves du Sud fournissent moins de témoignages à la thèse que nous soutenons, en revanche, c'est l'un d'entre eux, le croate Krijanich qui, le premier, a formulé avec netteté la solidarité des peuples slaves, et tiré les conséquences politiques de cette solidarité. La figure de Krijanich mérite de fixer un instant notre attention. Né en 1G17, en Croatie, il fit ses études il Vienne, puis à Bologne, et fut orionné prêtre catholique ; il séjourna long temps à Rome et y étudia, surtout, les moyens de ramènera l'unité les deux Églises grecque et latine ; la liturgie slavonne fixa spécialement son attention. A Rome, il écrivit un livre sur les schismes, avec cette épigraphe : « Il n'y aura pas deux nations, ni deux royaumes, mais il n'y aura qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur. » Ce fut sans doute ce zèle pour l'unité de la foi qui l'entraîna en Russie, sous le règne du tsar Alexis; à ce zèle se mêlait la passion des tra-
1. LWlleniafrne s"élend partout où résonne l'idiome allemand.
LliS OUliilNES DL" l'A .\ S L AV I SM i:. 'M)[)
vaux linguistiques et historiques : « On me reproche, dit quelque part Krijanirli, d'être errant et vagabond, mais je ne mérite pas cette accusation, car je suis venu chez ma nation et dans ma propre [iatrie; je suis venu dans le seul pays où l'on puisse apprécier et utiliser mes travaux... En toute autre [lartie du monde, plutôt qu'en ce royaume, je serais errant et étranger. » Un peu plus loin il nous apprend (]u'il est venu en Russie pour y répandre ses travaux sur les langues slaves, grammaires, dictionnaires et autres, et aussi pour y écrire l'histoire des peuples slaves. Outre quelques livres en latin, Krijanich a écrit en russe, ou plulùL dans le slavon corrompu du temps, un grand ouvi'age que M. Bezsonov a publié, en 1859, à Moscou, sous ce titre: L'Empire russe an XVJF siècle. Ce titre, imaginé par l'éditeur, n'est pas absolument exact; car Krijanich ne s'occupe pas seulement d.c la lîussio, mais des Slaves en général; il se montre fort avancé pour son temps dans létude de la question slave; à maintes reprises, il constate avec douleur l'état d'abaissement du peuple slave, divisé en nations diverses et dont une seule, la Russie, est arrivée à un développement autonome. 11 manifeste une haine profonde pour les Allemands, auxquels il attribue, non sans raison, tous les malheurs de sa i-acc. Sans insister sur les chapitres spécialement consacrés à la Russie, à ses institutions, aux moyens d'y dévelo[iper le bien-éti'e, nous citerons spécialement les passages (jui se rapportent à l'idée même de la race slave. Le cha[)itre vu de
3lO LE MOXDE SLAVE.
l'ouvrage est particulièrement remarquable'. C'est un dialogue entre un certain Boris, qui représeute la Russie, et un nommé Hervoj, un slave quelconque; ils s'entretiennent de la liaiLarie que certains peuples reprochent aux Slaves. « Souvent, dit Boris, souvent, frère Hervoj, j'ai médité sur la triste situation de notre nation slave, qui compte six peuples : les Russes, les Lekhs, les Tchèques, les Bulgares, les Serbes et les Croates, et je considère comment nous sommes méprisés par toutes les nations ; les unes nous offensent avec acharnement, les autres nous méprisent; d'autres nous exploitent et dévorent nos biens sous nos yeux, et, ce qu'il y a do pins blessant, nous insultent, se moquent de nous, nous détestent, nous appellent barbares et nous rangent plutôt parmi les animaux que parmi les hommes. » Hervoj explique. à Boris les causes de ce dédain ; il les trouve dans la maladresse des Slaves, dans leur facilité à s'incliner devant les étrangers. Le mal des Slaves, dit-il, c'est d'être trop hospitaliers (xènomancs), et il cite les épithètes injurieuses que les autres nations donnent aux Slaves, la facilité avec laquelle on exagère les défauts qu'ils ont, ou on invente ceux qui n'existent pas. 11 fait du reste, luimême, avec une grande franchise, le procès de sa
1. Pendant mon séjour à Moscou, M. Bezsonov, qui prépare, en ce moment, un travail fort curieux sur Krijanich, a bien voulu niL'llre à ma disposition le manuscrit autographe du curieux ouvrafro qu'il a ou l:i Ijoimo forluuo d'éditer.
Les origines du panslavisme. 3it
race ^ il lui reproche trop de penchant à la paresse, une civilisation inférieure à celle des autres peuples euro})éens, une tendance à boire et à dépenser, de la cruauté envers les inférieurs, la mauvaise organisation du pouvoir, anarchie en Pologne, despotisme en Russie, une facilité déplorable cà s'allier aux peuples voisins contre leui's propres frères. « Dans notre naïveté, dit-il, nous nous laissons enguirlander, nous combattons pour les autres; nous nous détestons entre nous; nous croyons en tout les étrangers, nous faisons paix et amitié avec eux et nous avons honte de notre nation. Nous nous mettons, sans réflexion, à leur remorque et nous nous querellons, sans cesse, entre nous. » C'est surtout cette affection pour les étrangers que Hervoj blâme chez ses compatriotes. « Les étrangers, dit-il, se nourrissent de la sueur des Slaves, vivent chez eux, se moquent d'eux à leurs dépens. Non-seulement les Slaves se laissent piller par les étrangers, mais encore ils les appellent pour se faire gouverner par eux, comme, par exemple, les Russes qui jailis ont appelé chez eux les Yarègucs, les Polonais qui vont chercher des rois à tous les bouts du monde. Qui pourrait compter tous les alîronts que les Polonais ont eu à supporter pour avoir appelé des souverains étrangers? On en ferait de gros livres; il y a moins de honte à être comme les Serbes et les Bulgares, soumis aux Turcs, par la conquête. S'il faut choisir un souverain, qu'on le choisisse parmi les