‹ Le monde slave, voyages et littéatureChapitre 9 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

BELGRADE Eï LES SERBES

Agrairi cl Belgrade sont acUielhMneiil les deux [jùles, les deux foyers du moude jougo-slave. Agram, capitale du royaiuiio Iriunitaire, est le centre de résistance des Slaves d'Autri(die contre les Magyares et les Itali.'us. Belfirado, i-ai)itale de la prinri[)auté serbe, est le centre d'action des Serbes contre la Tiininii'. Kntreces deux villes sirurs, la Save sei't de Irait-d'nniou : elle passe au pied d'Agram dont (die baignait autrefois les r('ni[)arls, d('\it'nt navi.^uable à Sissek, imis descend eu ligne droiti; jusqu'au Danube, et le rencontn^ an pit'd (le la colline on s'rléve Jielgrade. Dans la belle saison, un bateau à vapeur jiart tonîes les semaines de Sissek, et descend à IJelgrade en Lr.'nle six benres. Mais quand la Save a trop ou trop peu d'eau, ce (jui arrive à tons les fleuves rectilignes, le chemin le jilus court entre les deux cités n'est pas précisément la liyne droite. U faut remonter en chemin de 1er jusqu'à

Pesth, et prendre le Danube ou la ligne de Temesvar et Bazias; ce trajet est trois ou quatre fois plus long (]ue le chemin direct, liien plus court cependant que ne serait un voyage à travers les plaines poudreuses de la frontière militaire.

Quand je cjuittai Agram, le l'2 août 1867, la Save était encore navigable, et je pus m'épargner un détour pénible et dispendieux. DWgram à Sissek le chemin dt> fer met environ une heure et demie; il traverse une vaste pjlaine, semée de blé et de maïs, et plantée par endroits, de chênaies qui s'ouvrent en larges clairières. La nuit, ces clairières sont illuminées par les feux qu'allume le bei'ger croate; il fait pâturer ses bêtes jusqu'au matin, et le jour, elles rentrent à retable. Le paysage est mélancolique et monotone, Sissek, que nous atteignons bientôt, est une petite ville de huit mille habitants. Sa position est fort importante. Tête de ligne du chemin do fer croate, elle.est liâtie presque à l'embouchure de la Kulpa et de la Save, et son ])0i t est le point de départ de la navigation sur ces deu\ rivières. La Kulpa sert de frontièi'oà la Croatie pro|)rement dite, et à la frontière militaire. Une partie de la ville appartii-nl à l'Ktat croate, Taulre à la frontière, riril Sis.seli, mililar Sis.srk. Les Romains, bons connaisseurs, avaient déjà un fort en cet endroit : des fouilles récentes ont mis à découvert des débris l'e murs, des fragments de briques, des médailles. \a) grand commerce de SissLk consiste surtout en bois de chêne, brut ou travaillé. On i"e\p'''die par le chemin de fer, à Vienne, à Trieste : une compagnie fran-

lii:i, GRADE KT (. R S SKRBES. (j',)

çaise en envoie de grandes quantités à Maiseille. La Save, dans laquelle on entre presque au sortir de Sissek, bien que simjjle affluent du Danube, peut compter parmi les grands fleuves de l'Europe. Son parcours, navigable entre Sissek et Belgrade, n'est guère moindre que celui de l'Elbe entre Dresde et Hambourg. Son bassin est purement slave. Elle prend sa source au mont Triglav (Terglou), dans le pays Slovène, elle vient finir dans le pays serbe : Slovènes, Croates et Serbes l'appellent, avec raison, notre Sava, et leurs chansons populaires la célèbrent comme un fleuve national. Mais ce fleuve est loin encore de l'endre aux peuples de ses rives tous les services qu'ils en pourraient attendie. L'unité physique, je dirais presque morale, que la nature avait donnée à son bassin, lui a été enlevée par les circonstances politiques, et n'est, pour les Jougo-Slaves, qu'un rêve d'avenir. Une partie de la Save appartient à celte contrée, que M. de Beust a réi;emment découverte sous le nom de Transleithanie; une autre à la Croatie; une autre au.x confins militaires, à l'empire ottoman, à la [irincipaulé de Serbie. Le peuple slave, morcelé conmie le bassin de son fleuve, ne peut, on le comprend, ex[»loiter ce grand chemin que la nature lui a donné. Loin d'être un lien, la Save devient, aux mains des gouvernements turc et autrichien, une barrière, une sorte de nun-aille chinoise, destinée à empêcher autant que possible les communications des peuples. La compagnie du Lloyd autrichien, (pii exploite la navigation de la Save, ine paraît avoir parfaitement ronipris les

70 IV. MOXDE SLAVE.

intérêts turcs et antrirhiens, si j'en juj^c par lt> peu de soins qu'elle met à servir ceux des riverains et des voyageurs. Deux ou trois faits permettront d'en juger.

La moiniaie autrichienne, connne on le sait ou [)lutôt comme on devrait le savoir chez nous, consiste en petits chiffons polyglottes, fort sales, fort désagréables à manier, ci (jui })is est, soumis par l'agio à des varialions quotidiennes qui exposent parfois l'étranger h de singuliers ennuis, ^'ous voulez alliM', jt^ sup[iose, de Vienne à Paris; le [)rix de la place est de .")() Ilorins. Vous arrivez au guichet avec vos 50 florins, on vous enréclame C5, attendu que le papier est on ce moment à 30 O/q au-dessous du pair; si par malheur le train est sur le point de [larlir, vous le niauijucz. Ai'i'ivé à la frontière autrichienne, le papier sultil au change une nouvelle dépréciation. Le plus sage est donc d'en ]iren(lre aussi peu que possible. ['(Miétré de ce priuci[)c, j'avais, pendant mon séjour à Agrani et à Siss'ek, échangé tout mon paiiiei' conli'e dt\s ducats d'or. Je me X)résente an bureau du Lloyd, je demande une première pour Jîelgrade et offre en payement mes ducats. Je ne puis les accepter, me répond l'employé, je ne sais (juelle est la valeur de l'or, dounez-moi du [lapier.

Ainsi, réduit av(^c mon ovh une comi)lète indigence, j'allais rester à Sissek sans l'obligeance d'un ami, qui voulut jiien me [irèler iiueliues-uns des précieux chiflous. Te deniandt^ un billet pour Helgrade, on m'en donne nn pourSemiin. (»r, Belgrade est situé sur la l'ive droite de la Savt\ avant Semlin (jui se trouve siu- le

L!EL GRADE KT I, lis SEUIJES. 71

Danube. J'en fais robsenalion. Fort bien, nie répond l'employé, mais à Semlin vous aurez le droit de reprendre, en payant, le bateau local qui fait le service de Belgrade : si nous louchons trop tard à Semlin, vous en serez quitte pour coucher dans celte ville. On verra plus loin pourquoi le Lloyd vous impose ce supplément de trajet plus ou nioius vexatoire.

Eniin, nous voilà à Ijord de YAnjo, c'est le nom poétique de notre vapeur. « Nous allons faire le voyage des Argonautes, » me dit un docteur allemand avec qui je me suis lié la veille, et qui a passé une partie de la nuit à me réciter du Gœthe et même de rHomère dans le texte original. Chacun s'installe, je parcours le bâtiment de haut en bas, de long en large, curieux d"en étudier raménagement, curieux surtout de lire les inscriptions polyglottes dont il ne peut manquer d'être orné. .l'ai toujonrs été, surtout en voyage, grand fureteur d'enseignes, comme les Allemands dont parle Molière. Une chose me frappe, c'est l'absence de toute inscription en langue serbe ou croate ("c'est tout un}.

Au milieu du bâtiment, au-dessus de la ligne qui sépare la première et la seconde classe, je lis en français nue inscription fort polie, qui défend aux voyageurs de passer dans la première sans payer un supplément. La même défense est renouvelée en allemand et en magyare. On n'a oublié (|ne ki langue de la Save, la langue des passagers, le serbe-croate. « Toth einho- neni cmbci\ l'homme slave n'est pas un homme » dit le proverbe magyare. Ce petit détail en démontre mie fois de plus la vérifi'. Poui' niui qui u'étai.5 ni

Il LE MO.NDli; SL.W E.

Serbe, ni Croate, je me sentis pourtant blessé au vif par ce. manque de tact et je résohis de m'en venger. L'occasion s'en présenta Ijientôt. J'allai à l'avant dil bateau lier conversation avec un raïah bosniaque; je le ramenai tout en causant à la stalle des premières et le fis asseoir à côté de moi. .\u bout d'environ une demi-beure, le capitaine ariive, et de son allemand le plus rauque, invite mon bosniaijue à retourner d'où il était venu. Le raïah ne comprend pas et reste à sa place: « Capitaine, dis-je en alleniand, ce brave homme a certainement le droit de rester ici : le règlement que vous affichez en français, en allemand et eiT magyare, ne regarde évidemment que les Français, les Allemands et les Magyares; il n'est pas fait pour les Serbes. Cependant, si vous jugez convenable, je me ferai, quoique Français, un grand plaisir de vous servir d'interprète. » Le capitaine s'en alla en grommelant, fort étonné de voir un étranger doimer à sa Compagnie une leçon de savoir-vivre. Je crois pouvoir afhrmer, sans vanité, qu'il n'eut pas les rieurs de son côté. J'insiste à dessein sur ce détail, il peut paraître puéj-il, mais c'est dans les pelits faits de ce genre qu'on trouve l'explication de bien des mouvements poHtiqnes. On les interprète chez nous comme on peut, on fait intervenir à tous propos les roubles et les agenis russes: c'est fort connnoJe ; mais pour qui étudie les choses de près, il y a de petites ve.vations, des griefs infimes qui s'accumulent en silence dans le cœur des peuples, et font éclater un beau jour des haines d'autant plus terribles qu'elles sont restées

plus longtemps concentrées. Le grand art de la displomatie devrait être d'étudier et de découvrir ces ferments de révolution qui couvent lentement dans le cœur des peuples ; mais ce n'est pas dans les salons de Vienne ou de Pesth qu'on peut en constater l'existence.

Autre avantage de la Compagnie austro-magyare. Non contente de vous mener à Semlin, quand vous voulez aller à Belgrade, elle a soin de ne déposer ses voyageurs sur aucun point de la côte serbe. On passe devant l'importante ville serbe de Scbabats sans y débar(|uer. Du reste, on ne peut même pas traverser la Save sans montrer un passe-port ou une permission ad hoc aux soldats qui gardent la rive. N'avais-je pas raison de dire que dans ces conditions le fleuve n'est pas un lien, mais une barrière?

Au départ de Sissek, la Save coule d'abord entre deux plaines, cachées le plus souvent par les saules du rivage. Quelques moulins flottants sur l'eau, quelques villages de loin en loin rappellent que le pays est habité. Les villages sont d'un aspect assez misérable ; les maisons, basses, crépies de chaux, et couvertes de maïs. Jusqu'à Semlin, la rive autrichienne n'est (pi'une immense plaine. A Jassanovals on atteint la frontière tur(jue : voici la Bosnie, avec ses collines verdoyantes étagées sans fin les unes derrière les autres, et formant le plus bel horizon que puisse souhaiter l'œil d'un peintre ou d'un poète. Admirable pays! Ou'en font les Osmanlis, et que n'en ferait point notre civilisation ! Mais comment pourrait-elle franchir la

4 Lli MUNUE SLAVE.

Save, gai-dée d'un côlé parles loachthaus autrichiens, de l'autre par les tchardaks des Musulmans. Les waclithaus sont des postes militaires, bâtis le long de la Save de distance en distance : le rez-de-chaussée est remplacé par des piliers en pierre détaille; l'étage supérieur est habitué par les kaiserlicks. La Save capricieuse et mal endiguée inonde souvent ses rives. Aussi la plupart des villages voisins sont-ils bâtis sur pilotis. Il est curieux de voir d'immenses meules de blé ou de foin suspendues pour ainsi dire sur trois étais à huit ou dix pieds au-dessus du sol. Les tchardaks des bachi bouzouks répondent, sur la rive tur(|ue, aux" wachthaus des Autrichiens. Ce sont des espèces de colombiers établis sur une forte poutre. Au balcon de ce colombier, le chef du poste fume gravement son chibouk ; en bas se promène un soldat au teint hâlé, coiffé d'un fez jadis rouge et d'une tunique jadis bleue. D'un air hébété il regarde glisser le vapeur et couler l'eau. A quoi pense-t-il ce pauvre diable venu peutêtre des plaines de Bagdad ou des montagnes du Liban ? Ne le lui demandez pas, il serait bien embarrassé de vous répondre. L'Autrichien là-bas, sur l'autre rive, a du moins, s'il est un peu naïf, une consolation, celle de croire qu'il défend l'Europe contre les Turcs, ou à leur défaut, contre la peste. « Les officiers confinaires, me disait un mauvais plaisant, sont des officiers de santé. »

La nuit éclairée par une lune splendido prête un charme étrange à cette scenerij de la bosnie : la baïonnette des bachibûuzouks que l'on voit rayonner dans

BELGRADK ET LES SERBES. (,l

l'ombre ajoute an lahleau je ne sais quel relief fantastique. Mais les eaux sont basses: l'équipage fatigué a besoin de repos. Nous nous arrêtons une partie de la nuit et reparlons le lendemain matin. Nous atteignons la frontière seibe : nous dépassons sans nous y arrêter lavilledeScliabats, dominée par une forteresse que les Turcs ont récemment évacuée. Schabats fut une des premières villes serbes atfranciiies en 1 804 . De Schaba ts à Belgrade, la rive serbe otire l'agréable spectacle d'une perpétuelle verdure: le paysan serbe n'aime pas les villages compactes ; il bâtit sa maison au milieu d'un boucpiet d'arbres. Les éulises sont en général sans clocher. Sous la domination turque l'usage des cloches était interdit. Depuis l'expulsion des Osmanlis, au lieu d'ajouter aux églises des appendices dispendieux on a bâti auprès d'elles des cages en charpentes ; le sonneur y monte à l'aide d'une échelle, et la voix de la cloche rappelle tout ensemble au paysan serbe son Dieu et sa liberté.

Le pittoresque fatigue, à la longue : mais sur le pont d'un bateau à vapeui' on peut aisément s'en délasser. Le compartiment de wagon est souvent une prison désagréable, si votre mauvaise étoile vous a donné quelque comi'agnon maussade ou disgracieux. Le [iont du bateau à vapour, surtout dans ces pays danidjiens, est un mon le o'i l'on peut tout étudier ; races et (costumes, langiies et religions s'y confondent dans un ensemble bigarré o^ l'artiste et le penseur trouvent chacun leur part. Sur VArgo, l'Allemagne est représentée par un journaliste viennois, en quête d'impres-

sioiis, de feuilletons et de Reisebilder. II promène sa morgue teutonique au milieu de ces peuples barbares, et ne peut comprendre qu'un Français, homme éclairé, ait pu s'abaisser jusqu'à apprendre leur idiome. Il n'est pas fâché cependant de m'avoir pour interprète, et note sur ses tablettes les bribes de conversations que je veux bien lui traduire. Viennois et qui plus est journaliste semi-officiel, il rêve à la gi'ande Allemagne et fredonne l'hymne prussien :

Salut à toi, roi couronné de gloire.

Salut, père de la patrie !

Il m'expose tout au long ses théories pan germanistes, et discute gravement les avantages du fnsil à aiguille ou du (^hassepot. OLiebjues Serbes groupés autour de nous l'écoutent en haussant les épaules, et murmurent à demi-voix les épitlièles de Scliwab (Teuton!) et même de spilzel (mouchard). 11 ne fait pas bon voyager chez les Slaves du Sud quand on écrit | dans une certaine presse viennoise. Mais j'ai eu assez I occasion de rencontrer des pangermanistes à Berlin et à Vienne, à Dresde et à Stuttgart. Aux théories nébuleuses de mon doclcur. je préfère, et de beaui'oup, l'entretien des voyageurs bosniaques, serbes ou monténégrins. Je cherche à lier conversation avec un raïah bosniaque. J'apprends de lui qu'il se rend à Pesth pour vendre ses pruneaux. C'est à peu près tout ce que j'en puis tirer. On sent que la domination musulmane a pesé de tout son poids sur le pauvre chrétien.

BELURADKETLESSERBES. il

« One penses-tu du Turc ? Qu'espérez-vous eu Bosnie ?» — « Ah ! fi'ère, je sais bien ce que tu veux dire ; mais il n'y faut pas songer. »

Il n'y a guère plus moyen de causer avec ce Cosnia(]ue maliométan qui, accroupi à l'orientale, regarde paresseusement monter vers le ciel la lumée blanche de son narghilé. L'habitude de ne penser à rien l'a rendu à peu près muet. Cet autre, tout jeune encore, lui aussi musulman, est plus communicatif. Il a vu le monde, il a souvent été jusqu'à Trieste et même jusqu'à Venise. Il fait à Saraïevo (lîosna-Seraï) un grand commerce d'articles européens et me vante les merveilles de cette cité sans rivale. « Frère, quelle belle ville ! Il y a cent trente-deux mosquées ! » II faut savoir que ces mosquées sont fort petites, les villes musulmanes fort grandes et les Musulmans fort paresseux. Je l'interi'oge sur les routes: le voyage de la frontière turque à Saraïevo est encore fort pénible. Les marchandises sont transportées à dos de mulet, et le trajet dure trois jours et trois nuits.

« Avec un chemin de fer, lui dis-je, il se ferait en sept ou huit heures.

— Sans doute, et pourtant nous n'y tenons pas.

— Et pourquoi?

— Vois-tu, frère, si nous faisons un chemin de fer, les Allemands (les Européens, n'auront plus peur de voyager chez nous : ils viendront s'y établir, feront mieux ({ue nous et nous serons ruinés. »

Ce Bosniaque certainement n'aime pas les traités de commerce.

A Brod, je vois monter sur notre ])atoaii nn effendi (colonel) suivi de son momak. Ce mot pourrait se traduire en français par Lrosseur, si l>//(?n(/i avait jamais été brossé. Lourd, obèse, enseveli ^ dans sa tunique poudreuse, le colonel turc se promène lentement sur le pont et dévisage les femmes avec une bestiale curiosité. Il m"entend parler français, vient à moi et m'adresse la parole dans cette langue :

« Pourriez-vous me dire s'il y a ici de l'éau glacée?

— Je n'en sais rien. Adressez-vous au sommelier. Au bout de deux minutes, l'etiendi revient de fort

mauvaise humeur. Il n'y a plus de glace à bord. Je* l'engage à boire un peu de vin ])lanc.

— Impossible; le Coran me le défend.

— Prenez du thé.

— Je ne l'aime pas. »

Et notre honnue descend dans le salon des premières, tout en gruuiuichint. Je profite de son absence pour fair(î causer son uiomak. C'est un garçon de dixhuit ans. à la mine peu intelligente. Ses pommettes saillantes, ses lèvres proéminentes révèlent un mélange de sang serbe et touranicn. Il ne [)arle que le Serbe, et répond le plus souvent par monosyllabes on par signes de tète. Et encore n'est-il pas toujours facile de comi>rendre ce muet langage. Car le mouvement qui chez nous indique la négation veut dire oui chez les Turcs, Le dialogue suivant s'engage, non sans peine, entre le momak et moi.

« De quel pays es-tu?

— De la Bosnie.

— De quelle nation?

— Je suis Turc.

— Parles- tu le Uirc?

— Non.

— Comment donc peux-tu dire que tu es Turc, si tu ne sais pas le turc?

— Je ne sais pas : on m'a dit que je suis Turc.

— Qi^ielle langue parles-tu avec mai en ce moment ?

— Je ne sais pas.

— Je te parle serbe, et tu me réponds en serbe. Donc nous sommes Serbes tous deux.

— Pas du tout; tu me parles serbe, et je te réponds en bosniaque. Tu es Serbe et je suis Turc. »

Il ne faudrait pas juger d'après ce fragment de dialogue les cinq cent mille Serbes musulmans que l'on trouve en Bosiùe. Convertis jadis par le glaive à la religion musulmane, ils l'ont acceptée sans jamais renoncer à leur idiome national. Beaucoup d'entre eux le cultivent avec zèle et se considèrent simplement comme des Serbes d'une religion difîérenlo.

QuauL à leur fanatisme religieux, il n'est pas aussi grand qu'on pourrait le croire. Tout porte à penser que si la domiuation musulmane venait à se retirer, ce fanatisme subirait un grave échec. La suite de mon dialogue avec le momak bosniaque peut servir de preuve à cette assertion. Curieux d'éprouver l'intensité de sa foi, je fais apporter une bouteille de vin et lui offre de la partager avec moi :

« Je ne bois pas de vin; Mahomet le défend.

— El ton effendi en boit-il?

— Je ne sais pas. »

Je descends à pas de loup dans la cabine, et surprends l'effendi en train de vider paisiblement une bouteille de vin de Hongrie. Je remonte.

« Sais-tu ce qu'il fait, ton etfendi? Il boit du vin, tu peux bien faire comme lui.

— Ob ! non ! lui et moi ce n'est pas la même cliose.

— Que veux-tu dire?

— Si mon effendi boit du vin, il n'aura pas de coups de bâton, et moi, si j'en bois, j'en aurai. »

Les coups de bâton! voilà la loi et les prophètes. N'y a-t-il pas dans cette naïve révélation une curieuse ' page à ajoutera l'histoire de la crise musulmane?

Qu'il y a loin de cet enfant abruti par l'islamisme à ce fier Monténégrin qui est là debout à l'avant du bateau. Sa belle prestance, sa moustache noire, son œil d'aigle, tout dénote en lui un enfant de la libre montagne. Comme il faut l'entendre raconter les merveilles de la Tserna Gora, et les progrès de sa patrie. « Frère, nous avons à Tsettinié tout ce que vous avez x en Europe, même des cafés et des billards! » Et il me 1 montre son passe port parfaitement en règle : Le prince du Monténégro ((jui est lui-même son préfet de police) prie les autorités des Etats alliés et amis du Monténégro, de, etc. Je lui demande quelques détails sur l'administralion de son pays. «Oh! frère, c'est bien simple. Notre prince sait tout ce (ju'il nous faut. Tout notre argiMit toules nos ressources sont à sa disposition. Tout ce (|u"il fiiil, il le lait pour notre bien. » Le despotisme patriarcal semble tout naturel ù cet

enfant de la montagne noire, et il aurait quelque peine à se faire à l'idée d'un gouvernement représentatif. 11 n'eu faut savoir que plus de gré au prince actuel qui, dernièrement, a déposé aux mains du Sénat une partie de ses attibutions, la gestion des finances, et s'est fait assigner une liste civile comme un simple souverain constitutionnel. Un organe slavopliobe a trouvé très-plaisant de tourner en ridicule ce progrès, minime sans doute, mais qui est pourtant un progrès. Pour nous, qui n'avons jamais vu dans le maintien de la domination musulmane une garantie pour l'Europe ou pour la civilisation, nous applaudissons à l'acte du jeune prince et nous souhaitons au Monténégro comme à la Serbie, d'entrer, chaque jour plus avant dans la vie européenne.

Le temps passe : le bateau file toujours : Belgrade paraît enfin à fhorizon. On aperçoit tout d'abord la llèclie dorée de la cathédrale, et la forteresse dominée par l'ancien palais du pucha. et la mosquée abandonnée, sur une colline dont la Save et le Danube baignent les pieds. La jeune capitale étage sur la colline, ses blanches maisons, bâties, pour la plupart, au milieu d'un bouquet d'arbres. Nous saluons avec joie le terme de notre voyage : déjà nous voici devant la ville; voici les quais de la Save et les bâtiments de la douane serbe. Nous pouvons reconnaître et appeler sur le rivage les amis qui attendent notre arrivée. Mais on ne débarque pas.

Bon gré mal gré, il faut entrer dans le Danube et remonter jusqu'à Semlin, où la police autrichienne

attend les voyageurs pour viser leur passe-port. Cette petite vexation a cependant son bon côté. Elle permet ■ de jouir plus longtemps du panorama de Belgrade et de l'embrasser sous un nouvel aspect. .\u confluent de la Save et du Danube se trouvent deux ou trois îles boisées et inliabitées. On les appelle les îles de la guerre, et ce nom rappelle celui (|ue les Turcs donnaient jadis à Belgrade : Dimll Dji/iiid, la ville de la Guerre sainte. C'est, qu'en elîet, ces îles ont été bien souvent prises et reprises dans les luttes de l'Empire et du Croissant. Le prince Eugène les a traversées bien souvent, et sur les rives du Danube, résonneencore la vieille chanson d'Euf/eiic le vailUuit chevalier. C'est une consolation pour nous de penser que cet illustre guerrier, cliassi' de France par l'orgueil de Louis XIV, employa du moins une partie de ses talents militaires à combattre le graud ennemi de l'Europe et à continuer celle noble épopée des Gcs'ta Dei jicj- FrancDs. Aujuurd'luii la France s'est retirée de celte lutte : depuis Navarin clU' iaisst- jHMMidre son rôle par la Russie. Muant à l'Aulricho, il y a longtemps qu'elle n'a plus de [)rince Eugène!

Nous voici a Senilin (Zemun). C'est un bourg habité par des Serbes au juel le voisinage de Belgrade donne une certaine importance. Le bateau serbe chauffe déjà; j'y fais transborder eu h:\te mon bagage et m'élance sur la passjrelU;.

In gendarme m'arrête,

« ^'utI■^' passeqiort, .Monsieur, me demauila-t-il eu serbe.

— Mon passe-porl, lui dis-je, dans la même langue, et qu'en veux-tu faire? Je suis venu de Paris ici sans qu'on me Tait une fois demandé : je suis Français, tu es Serbe, nous sommes amis. Pourquoi me demandestu un passe-port?

— Ah ! Monsieur, je suis Serbe, répond le gendarme, mais je sers le Schwab (Teuton). Jesam Serbin : aie sloiijini kod Schwaba .' »

J'eus vraiment pitié de ce pauvre diable : il était si triste, si humilié en prononçant ces paroles ! Le gouverneur autrichien ou magyare, ne voit pas avec plaish- des rela'ions s'étaljlir entre les Serbes soumis à son pouvoir et ceux de la Principauté. Au moment de mon voyage, un congrès d'étudiants devait avoir lieu à Belgrade; les Serbes de Hongrie et les Croates y étaient naturellement invités. Le gouvernement magyare, effrayé, je ne sais trop pourquoi, avait défendu aux étudiants et aux professeurs de se rendre à Belgrade. Grâce à Dieu, je n'étais pas sujet autricliien, et on me laissa partir. Au bout de viugt minutes, j'étais à Belgrade, cordialement accueilli par des amis anciens ou nouveaux, connus ou inconnus. Puissent ces lignes leur porter le témoignage de ma reconnaissance j)0ur l'affectueuse hospitalité que j'ai trouvée chez eux, et que je n'oublierai point de sitôt.

Le nom de Belgrade (Biograd) veut dire, en slave, la

blanche ville, la belle ville. Il se retrouve sous des formes diverses, en Bohême, en Croatie, etc. La ville serbe le mérite à tous égards. Peu de cités out en Europe une position plus heureuse et' plus importante au poiut de vue commercial et politique. Bâtie sur une hauteur (|ui ilomine à la fois la Save et le Danube, Belgrade tient pour ainsi dire la clef de ces grands fleuves. Par la Save, elle se met en communication avecAgram, Trieste et les chemins de fer de l'Allemagne du Sud ; par le Danube, avec Pestli et Vienue; par ses nfîluents, la Tlieiss et la Drave, avec les régious nord est et le sud- ouest du royaume de Hongrie. Tous ces cours d'eau sont navigables. Dans l'iutérieur de la Péninsule turque, la Morava et la Drina pénètrent profondément, et ne demanderaient que quelques travaux pour otfi-ir toute sécurité à la batellerie. Ou'une double voie ferrée mette Belgrade en lapport avec Raguse et Thessalonique, et vous en ferez une ville lianséatique de premier ordre. Cet ensemble saus rival de grands cours d'eau a fait justement comparer la SerJjie à la Mésopotamie de l'antiquité. L'importance du poiut où est aujourd'hui situé Belgrade u'avait poiut échappé aux Romains. Ils y avaient bâti la ville de Singidiiiiu))i. Peut-être en creusant daus les fondements de la citadelle, y retrouvera-t-on des vestiges des constructions rouiaines. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en fouillant le sol à Belgrade, notannneut sur l'esplanade qui précède la forteresse, on y découvre encore tous les jours des médailles dout qucliines-uues sont fort bien conservées.

Les Serbes ne s'établirent qn'au septième siècle de notre ère dans le pays actuel : on sait peu de choses de l'histoire de Belgrade pendant les premiers temps. A partir du onzième siècle, elle est sans cesse prise et reprise par les différents peuples qui se disputent le bassin de la Save inférieure. An onzième siècle, le roi de Hongrie Salomon en fait la conquête ; dans les guerres qui suivent eutre les Bulgares, les Grecs et les Hongrois, Belgrade est détruite; l'empereur Douchan, le Charlemagne des Serbes, la reconstruisit eu 1382. Les Hongrois la prennent, puis la reperdent, puis se la font céder, après le désastre de Kossovo, par le despote de Serbie George Brankovltch. En 1440, Belgrade soutient, contre Ali-Bey, vizir de Mourad II, un siège de sept mois oà périssent, environ, 17,000 Turcs. Jean Hunyady gagne une grande victoire sous ses murs. En 1 iu6, les Turcs reviennent, mais, cette fois, avec 150,000 lionmies. sous la conduite de Mahomet H, le fameux vain(]ueur de Constanlinople. Ils échouent contre la bravoure de Hunyady. Le sultan même est blessé ; ils se retirent en abandonnant trois cents canons et vingtsept galères sur le Danube. En 1 193, nouvelle tentative des Turcs, nouvel échec. En 1521, Soliman vient assiéger la ville, défendue par wne poignée de Serbes et de Hongrois. Cette fois elle tombe aux mains dos Osmanlis, et ils la garderont deux siècles et demi. C'est de cette période que date l'agrandissement de la forteresse. .Vu dix- septième siècle, Belgrade est reprise par le prince Maximilien de Bavière et reperdue en 1G90 : le grand-vizir Ali met la forteresse sur un pied formi-

8t> LK MONDE SLAVR.

dable, et y établit une garnison de 12,000 hommes, qui repoussent victorieusement les attaques du prince de Croy. Puis arrive à son tour (1707) le héros du Danube, Eugène de Savoie. Il entoure la ville de ses parallèles; 80,000 mille hommes sont sous ses ordres. Le grand-vizir Tchuprugli amène à la défense de Belgrade 150,000 Osmanlis, et assiège le prince dans son camp. Les deux armées restent en présence; la lièvre et la dyssenterie les épuisent. Eugène se décide à livrer bataille. Belgrade se rend. La paix de Passarovitz (Pojarevats) laisse la ville à l'Autriche ; mais elle la vend en 1730. Laudon la reprend en 17813: par bonheur il ne la garde pas. Je dis : [lar bonheur, car si belgrade était restée aux mains des Habsbourg, la ville serait devenue une ville quelconque de leur fronlu-re militaire^ un régiment, une fal)ri(jue de kaisorlicks, et la Sarbio n'existerait pas aujourd'hui. Eu 1701, la Porte ètaltlit un pacha à Belgrade.

Mais ce pacha fut chassé par quelqiu}s-uns do ses officiers, les daliias; leurs exactions poussèrent le peuple serbe à l'insurrection. George le Xoir (Kara George) vint avec 9,000 hommes assiéger Belgrade. Après des péripéties, (ju'il serait trop long de raconter, les janissaires évacuèrent la ville et la forlercsse. En 1812, le traité de Bukharest rendit aux Turcs la forteresse de Belgrade, ainsi que celles de Sokol, Schabats, Ujitsa, Semendria (Smederevo), Kladovoet Adakaleh. On saitqu'ellesontétéôvacuées,en 18G7,gràceà l'habile politi(|ue de feu le prince Michel, et de son ministre Garachanine. Cette victoire diplomatique, plus importante

que dix batailles gagnées, a enfui rendu la Serbie maîtresse de ses destinées.

J'avais été étonné de me voir demander mon passcport au départ de Seralin ; je ne fus pas moins surpris de me voir saluer à mon arrivée, sur le quai de Belgrade, par un agent serbe qui me réclama, très- poliment du reste, le précieux parchemin. Sur la loi de quelques voyageurs, je me figurais la Serbie comme un pays d'entière liberté, une sorte de Belgique slave. . Et voilà qu'au premier pas que je faisais sur le sol de la principauté, toutes mes illusions s'envolaient. Nonseulement on me demandait mon passe-port, mais on le gardait pour le renvoyer au consulat de France, et je ne pouvais faire le moindre voyage dans l'intérieur du pays sans aller le réclamer. J'ai cherché depuis à m'expliquer ce luxe de précautions et de formalités auxquelles l'urbanité du consul français et de sa chancellerie ôte d'ailleurs tout ce (pTclle pouri-ait avoir de désagréaltle. J'ai compris que le gouvernement serlje pouvait avoir de bonnes raisons pour agir ainsi.

Si r.Vutriche réclame les passe ports des sujets serbes, la l'éciprocilé diplomatique veut que les sujets au- Iricliiens soient soumis à la même formalité. Puis le gouvernement sei-be a (la récente catastrophe de Topchidéré le prouve suffisamment), quelques motifs de se défier des étrangers. Plus d'une fois, des intrigues hostiles se sont nouées contre lui sur le sol de l'Autriche ou de la Hongrie. Il y a à Peslli, autour de la famille des Karageorge, à Novi Sad (Neusatz), chez les Serbes de Hongrie, des mécontents, des ambitieux

peut-être, des exilés dont le Gouvernement a quelque intérêt à surveiller les pas et démarches. Il est néanmoins regrettable que le système policier de l'Autriche ait trouvé à Belgrade et dans la [irincipauté de trop fervents imitateurs. .l'ai eu occasion de le constater plus d'une fois. Après avoir traversé, tour à tour, la Belgique et la France, l'Italie et l'Autriche, la Prusse et l'Allemagne du Sud, sans avoir nulle part à décliner mes nom, prénoms ou qualités, il m"a été pénible de trouver au seuil de la jeune Serbie ces institutions vexatoires dont l'Europe s'est, grâce à Dieu, enfin débarrassée. Néanmoins, un progrès s'est accompli dans le jeu de ces institutions. Blanqui raconte qu'en 1842 il ne lui fallut pas moins d'une journée pour remplir toutes les formalités nécessaires à l'expédition des passe-ports. Un quart d'heure suffit amplement aujourd'hui.

Blanqui' raconte ainsi l'impression qu'il éprouvgiit, il y a vingt-cin(| ans, au premier aspect de Belgrade :

« Dès qu'on aj)proche de Belgrade, à part (juelques maisons blanches à volets verts bâties dans le goût européen, tout ce qui apparaît aux regards est de physionomie turque : les murs de la forteresse eu ruine, les loUj;? minarets blancs entrelacés de cyprès, les grillages de mille couleurs aux fenêtres, le pavé défoncé, les ordures amoncelées dans la rue. Ici, des maisons en ruine, plus loin de vastes espaces décou-

\. Voyage en Bulgarie.

verts, des boutiques sales et obscures, des croisées sans vitres, des habitants déguenillés. »

L'illustre économiste, s'il revenait aujourd'hui à Belgrade, trouverait la physionomie de la ville bien changée. Belgrade n'a plus de Turcs. Ce n'est pas à dire qu'elle ait pris du jour au lendemain un caractère complètement européen. Ce qui en fait aujourd'hui le charme et l'intérêt, c'est précisément le contraste et le mélange des deux éléments européen et asiatique. Il va de soi que l'un tend de plus en plus à absorber l'autre Dès que vous avez mis le pied sur le quai de Belgrade, ce qui frappe tout d'abord vos yeux, ce sont les échoppes des changeurs juifs, munies pour tout mobilier d'un coffre-fort et d'une table de marbre. Ce vieillard à longue barbe, aux yeux perçants, c'est bien le trapezitès des Grecs, le banquier du moyen âge. Même caractère oriental dans ces magasins où s'entassent, sans ordre, les blocs de sel brut, les poteries, le savon, les denrées coloniales. Quelques planches mal jointes les ferment la nuit. Quand le marchand s'absente dans la journée, il lui suffit de mettre en travers de la porte un meuble quelconque, une chaise : personne n'entrera. L'épicerie, ce commerce si prosaïiiue chez nous, revêt je ne sais quoi de poéti(|ue en ces pays du soleil. Un large auvent s'avance jusqu'au milieu de la rue et protège de son ombre un banc hospitalier, sur lequel on peut s'asseoir ou s'accroupir à volonté. Dans les nuits d'été, il n'est pas rare de voir le Serbe de basse condition jeter le soir sur ce banc une peau de mouton, s'y endormir et y passer la nuit tout entière. Le pavé

0(1 LE MONDK SLAVK.

nu suffit aux plus TObusles : il esl prudiMil de no pas marcher le soir en rêvant aux étoiles on en adressant des sonuets à la lune, sous peine de trébucher tout à coup contre quelque dormeur qui néglige de ronfler pour vous avertir. Il faut Lien du courage pour dormir sur ce pavé de Belgrade : c'est nn véritable supplice pour un pied accoutumé à l'asphalte du boulevard. Cubiques ou arrondis, aigus ou obtus, les pavés se pressent sans ordre les uns à côté des autres, et forment le terrain le plus Apre que l'on puisse imagiuer. Cela s'appelle haldcnna, de deux mots grecs -/.zas: cpo;;.s; (beau chemiu). L'étymologie a parfois d'étranges iro-" nies. Il faut entendre crier là-dessus les tombereaux construits tout entiers en bois, sans un morceau de fer et traînés par des bœufs pesauts. Ce beau cJtcmin est d'autant plus pénible que, dans Belgrade, tout n'est (juc descentes et mon.tées. La ville est peu éclairée le soir : le gaz n'a point encore passé la Save. Les rues n'ont point de nom, les maisons point de numéros : on se perd encore dans les rues ot ruelles de Belgrade comme dans les calli, les campclli et les canalcUi de Venise. N'-anmoins, la ville n'est pas si grande qu'on ne puisse à la longue s'y retrouver. Depuis que les Turcs l'ont enfin évacuée, on parle sérieusement de la régulariser, d'étiqueter les rues, de numéroter les maisons. Du reste, les lacunes que je signale ici constituent à peu près la seule ditlérence entre Belgrade et les villes européennes. 11 eu est d'autres encore, mais (]ui ne dépendent pas précisément de la volonté des habitants. Tel est, par exemple, le manque d'une

monnaie uniforme et nationale. La Serbie, en tant qu'Etat tributaire, n"a pas le droit de battre monnaie. Elle est trop sensée pour accepter le papier autrichien; elle ne veut pas non plus des pièces turques qui lui rappelleraient trop souvent une désagréable suzeraineté. Elle vit sur les anciennes monnaies de l'Allemagne et de la Russie : gros, paras, florins et thalers, roubles et kopecks, piastres et ducats circulent les uns à côté des autres, et composent la plus effroyable anarchie monétaire (jue l'on ait jamais imaginée. Avec un peu d'habitude, on finit par s'y reconnaître, mais il faut du temps. Les roubles dominent ; ils entrent en Serbie par les principautés moldo-valaques.

Je ne suis pas de ceux qui voient dans toutes les agitations slaves une manœuvre russe : je crois qu'on exagère beaucoup le rôle de la Russie sur le Danube et ailleurs ; mais je crois qu'il serait juste et habile d'enlever à la Russie le moyen de propagande toute naturelle que lui donne la circulation de la monnaie dans les principautés danubiennes. A ce point de vue, la Turquie elle-même aurait intérêt à autoriser la Serbie à frapper une monnaie nationale. Plus un peuple a d'occasions de saisir et de constater son individualité, plus il s'y attache, plus il est prêt à la défendre contre les entreprises et les suggestions de l'étranger. Un des derniers soins du prince Michel a, du reste, été d'obvier à l'inconvénient <]ue je signale. Déjà, de la monnaie de cuivre a été frappée à Vienne au coin de la Serbie : les premiers échantillons ont été déposés dans le cercueil du prince défunt.

9i LE MONDE SLAVE.

Deux choses manquaient encore à Belgrade pendant mon séjour dans cette ville : une poste serbe et un service de transport pour les voyageurs. La poste pour l'Europe était encore aux mains du consulat autrichien, et ce monopole était d'autant plus vexaloire, qu'à tort ou à raison, on accusait la chancellerie autrichienne de ne pas respecter très-scrupuleusement le secret des lettres. J'ai lu dans les journaux de Belgrade de graves récriminations à ce sujet, et j'ai entendu, dans les bureaux des consulats, des plaintes qui m'ont paru très -fondées. Il est question, en ce moment, de supprimer cette institution surannée, comme on a supprimé les capitulations conclues du temps de la souveraineté ottomane, et le Cabinet de Vienne s'est rendu de bonne grâce au réclamations du prince Michel. Quant au transport des voyageurs, il n'existait encore en septembre 18G7, ni voitures de poste, ni diligences eu Serbie. On n'avait d'autre ressource que de louer, à grands frais, un carrosse. La poste princiè're fournissait, il est vrai, des chevaux; mais il fallait acheter ou emprunter selle, bride, mors, en un mot, tous les barnais.

Aujourd'hui, on m'assure i^u'un service de diligences est organisé; il est également question de créer une ligne de chemin de fer de Belgrade à Conslantinoitle. Ainsi le progrès gagne chaque jour; il ne dépend [ihis que de l'Europe de lui imprimer encore un plus vif développement.

Ce qui contribue surtout à donner à Belgrade un aspect oriental, ce sont les mosi|uées 'djamie} qui

BELGRADE ET LE? S El! DES. \}o

ornent ou plutôt défigurent encore la haute ville ; elles sont au nombre de onze. Toutes sont fermées depuis le départ des Turcs; mais il paraît que les conventions conclues avec la Porte interdisent de les démolir. Tous ces édifices se ressemblent : une rotonde à coupole, grande comme un cirque de province; à côté une flèche blanche, qui s'élance du sol même, surmontée d'un petit balcon où le muezzin annonçait aux fidèles l'heure de la prière, et d'un clocher en fer blanc : quelque chose comme une bougie coiffée d'un éteignoir. Parmi ces mosquées, il en est une qui mérite d'attirer Fattention. C'est la mosquée dite BaUaldjamid; enlevée aux Turcs par les soldats de George le Noir, cette mosquée est abandonnée depuis un demi-siècle; elle s'élève solitaire sur une grande place, vis-à-vis du cimetière; le temps lui a donné cette couleur grisâtre qui est le charme des vieux édifices; les oiseaux ont fait leurs nids dans les crevasses de ses murs, l'herbe et la giroflée sauvage croissent sur sa cou])olc à demi etfondrée. Elle se dresse solitaire, débris d'un passé glorieux, mais à jamais disparu, comme le tombeau d'une race maudite. Vers le milieu de la ville actuelle, on reconnaît les restes des remparts où la Belgrade turque était renfermée; un vieux pan de mur iudifjue la [dace o^ s'élevait naguère la porte de Constantinople, Staniboul-Capia. La ville affranchie a fait éclater l'enceinte de ses oppresseurs, et de la colline où elle s'élevait naguère, elle descend [lou à [lou dans la plaine.

Un quartier conserve encore tout euLicr r('iu[»n'inLe

du peuple qui l'a pendant longtemps habité. C'est l'ancienne ville turque cachée, pour ainsi dire, derrière la nouvelle cité européenne. C'est un ensemble de ruelles mal pavées, bordées de murs chancelanls. Par les crevasses de ses murs on aperçoit des jardins, aujourd'hui incultes, plantés de vignes sauvages, d'arbres luxuriants et de mauvaises herbes. Derrière ces arbres se cache la maison, où un grillage vermoulu indique l'appartement des femmes. Du temps où les Musulmans habitaient ce quartier, il n'élait pas toujours prudent, pour un giaour, de s'aventurer dans ces lugubres corridors. Au moment où on y jiensait le moins, une porte s'ouvrait, luie balle silllait, le chrétien tombait et la porte se refermait, (in j)0uvait liion réclamer justice au pacha de la forteresse; mais le mieux était de se taire; \ni caprice du pacha sutiisait pour détruire la ville : témoin le fameux bombardement de !8G"2. L'Europe ne se rappelle guère aujourd'hui ce sinistre événement, mais tout le monde s'en souvient à Belgrade. On me l'a raconté bien des fois, et il ne sera pas hors de propos d'eu dire quel((ues mots ici. et de montrer, par un exemple de plus, quelle étrange situation la jalouse sollifitude d'une diplomatie sénile avait su faire aux chrétiens de Serbie.

C'était un dimanche soir, le lô juin \H&2'. Deux jeunes enfants puisaient à une fontaine publicjue que l'on montre encore aujourd'hui; surviennent deux »/':rrt»/5 (soldats turcs); suivant un usage anti(]ue, ijue l'on retrouve, hélas! ailleurs qu'en Tui'quie, ils prétendent chasser de la l'ont;iineles deux enfants, puiser

BKLGRADEETLESSEBBES. 9o

leur eau avant eux, et dégainent leurs sabres. La chose se passait en face de la jjréfecture serbe. Quelques gendarmes serbes sortent, désarment les deux Turcs et se mettent en devoir de les conduire à la police turque. Arrivés en face du poste, ils sont accueillis par une décharge de moiisqneterie et tombent morts; la foule accourt au bruit de la décharge. Les Turcs se fortiflent dans leur poste, continuent de tirer sur des spectateurs inolTensils, et envoient même demander du renfort à la forteresse. Le prince était alors en voyage ; la princesse, seule dans son palais. Prévenu de ce qui se passe, le ministre président du cabinet, M. Garachanine, s'élance dans la direction de la forteresse, court au-devant des uhams. et finit par leur persuader de retourner dans la forteresse. Ils font, en ehet, semblant de rebrousser chenan, puis se retournent brusquement et font feu sur le peuple. Cette fois, l'indignation des Serbes ne connaît plus de bornes. Ils courent dans leurs maisons, en tirent les vieux fusils de la gu:^rre de l'indépendance, les handjars, les pistolets. Les Turcs épouvantés se barricadent dans une mosquée. Les Sei-bes se précipitent sur la ville turque et commencent à piller ; mais sur l'ordre du preinier ministre, le pillage s'arrête. Le prince, absent, averli par le télégraphe, donne l'ordre de consigner les troupes dans les casernes. Le corps diplomatique intervient, et grâce à lui, une convention est signée le 10 juin, en vertu de laquelle les troupes turques devront rentrer dans la forteresse. Elles y ren- Irenl. en effet, [irolégées contre la fureur du peuple

^(\ i.E MONDE SLAVE.

par les soldais serbes et les consuls européens, tandis que du haut des remparts les nizams continuent à tirer sur la ville. La nuit fut tranquille; néanmoins les Serbes presseutaient quelque sinistre événement, et se préparaient à la défense. Un m'a montré, sur les murs du gymnase, des meurtrières faites alors par les écoliers serbes, et par lesquelles ils comptaient tirer sur les Turcs, s'ils osaient descendre vers la ville.

Le lendemain matin, l'ordre paraissait à peu près rétabli : la police serbe publie une proclamation rassurante, invite les habitants à ouvrir leurs magasins et à vaquer paisiblement à leurs occupations. Tout a coup, à neuf heures du malin, une colonne de nizams débouche brusquement de la forteresse : presque aussitôt boulets, bombes et obus commencent à pleuvoir sur la ville. Qu'on juge de la terreur et de l'indignation des habitants. Tandis que les femmes et les enfants s'enfuient vers les bois de Topchidéré, les hommes valides courent aux armes, s'embusquent dans les maisons voisines de la forteresse. Grâce à Dieu, les canons des Turcs étaient vieu.x, leur poudre mauvaise, leurs artilleurs maladroits. Les balles des Serbes les clouaient l'un après l'autre sur leurs alfùts. Le bombardement dura cinq heures; mais il fit aux habitants plus de peur que de mal. Certains édifices, le palais du métropolitain, le séminaire, l'académie, le consulat autrichien furent gravement endommagés. L'énergique attitude des consuls européens arrêta enfin le bombardement. On comprend aisément quelle perlur^ bation il avait jetée dans les affaires commerciales.

Elles restèrent suspendues pendant près de trois mois. Le port de Belgrade, vaste entrepôt, demeura désert. Quel négociant de Vienne ou de Leipzig eût osé confier sa marchandise à tous les risques de l'incendie ou du pillage?

Le bombardement donne lien à de longues négociations entre la Porte et les puissances protectrices de la Serbie. Une convention fut signée, le 4 septembre, à Constantinople. Elle décidait que le Gouvernement serbe serait indemnisé par l'abandon de tout le territoire de la ville turque, et que les forteresses de Sokol et d'Ujitsa seraient rasées. Les autres devaient être maintenues comme indispensables au système général de défense de l'empire. Les Turcs civils abandonnaient les villes de Schabats, Semendria, Belgrade. Ce n'était qu'une mince compensation pour un attentat aussi monstrueux, et dont les conséquences pouvaient être si terribles. Mais il était réservé à l'habile gouvernement du prince Michel de pousser jusqu'au bout les conséquences de cette convention toute provisoire. Un publiciste allemand écrivait, en 1865 : Toutes les concessions que l'on fera à la Serbie seront sans valeur tant que deux cents bouches à feu menaçantes seront tournées vers Belgrailo, tant que l'on pourra dire avec le poëte :

(Je qui est arrivé une ibis peut arriver eucore.

Ce qui est arrive une fuis n'arricira plus aujourd'kui. La forteresse est aux mains des Serbes, et si jamais on

98 1. E MO.NDi: SLAVli.

entend retentir les canons de lu forteresse, ce sera ponr défendre la capitale et non [»our la ruiniM'. l'ai visité cette fameuse forteresse, ayant pour ^uide l'oiliciei' (jui la commandait. C'est une ville, tout entière, un prodigieux labyrinthe de courtines et de Ijaslions, d'enceintes, de fossés et demi-lunes. Les Turcs, les Autrichiens l'ont tour à tour agrandie, et les systèmes les plus divers se sont superposés sans se fondre, (^e qui fait surtout la force de cette citadelle, c'est sa merveilleuse situation à l'angle du Danube et de la Save dont elle domine le cours, du y iruuve des casernes pouvant contenir au moins quatre mille hommes, * d'immenses magasins, des écuries, un hôpital, une mosquée, des rues bordées de maisons où s'étaient letirés les Turcs civils a[)rès l'allaire du bombardement. (Juelques-uns s'y trouvent encore aujourd'hui et y vivent soumis aux lois serbes. Au moment où je visitai la forteresse, le gouverneur était en train de l'approprier aux besoins d'une garnison européenne, 11 était fort en peine d'en déloger certains hôtes que les Musulmans avaient laissés après eux : « Nous avons bien fait partir les Turcs avec des protocoles, me disait-il, mais pour chasser les insectes qu'ils ont oublié d'em[)0rter, il me faudra employer le fer et le feu. I) En elli.'t, tout a besoin d'élre remis en état. l)ejà le palais du pacha a été convcrli en une fort belle résidence. Nous lumions d'excellents cigares serbes dans ce même salon où trois mois auparavant un pacha à trois (jueues fumait le long cliibouck ou l'odorant narghilé : nous devisions de la question d'Orient, dans

celte chambre aux fenêtres jadis grillée?, où élaienl renfermées les femmes du harem. Le pacha turc qui commandait la forteresse était un haut dignitaire de l'empire, et recevait un ti-aitement qui. dans les bonnes années, s'élevait jusqu'à deux cent mille francs. La Serbie, moins fastueuse, confie la citadelle à un simple major : en temps de paix, le gouverneur serbe n'entretient pas de généraux. L'esprit civil, dans cet heureux pays, prime encore l'esprit militaire, et s'il est pour lui un danger à redouter, ce n'est pas assurément le prétorianisme. L'armée serbe, en temps de paix, ue dépasse guère six mille hommes; mais, derrière cette petite armée se trouve la milice nationale, organisée en 1861, et dont font partie tous les Serbes ;lgés de vingt à cinquante ans. Cette milice, exercée tous les ans, peut fournir, en cas de besoin, un contingent d'environ cent cinquante mille hommes, auquel viendraient se joindre tous les citoyens valides. Il n'y a guère de familles en Serbie où l'on ne trouve au moins un fusil. On peut donc porter à deux cent mille le nombre des combattants que la Serbie peut mettre sur pied. Peu d'Etats, en Kurope, présentent un [)areil efl'ectif,

La forteresse est précédée par une vaste esplanade appelée le h'ilime//dun. Elle sert aux manœuvres militaire : le dimanche c'est la [iroi;i;';iadc favorite de la société belgradionne. Ce jour-là elle mérite toute l'attention du lourisle. Dans le costume des Serbes conmie dans l'aspect de leur capitale, on retrouve encore ce dualisme, cette lutte do l'élément oriental et européen

que j'ai déjà signalée. Les liommes, pour la plupart, ont adopté Ihabit, le paletot et le chapeau cylindre : . le peuple cependant garde encore le fez rouge, la veste courte, les culottes larges et les guêtres. Parmi les femmes, quelques-unes portent les modes de Paris : i mais le plus grand nombre est resté fidèle au costume ' national. Elles ont raison. « Si la Hongrie, dit un clergyman anglais, M. Denton, est le pays où l'art du tailleur a atteint sa plus grande perfection, si le costume de la noblesse magyare peut être regardé comme le véritable type d'un beau vêtement masculin, la Serbie est celui où les couturières et marchandes de modes devraient chercher des modèles et apprendre l'art de donner du pittoresque à leurs ouvrages. » M. Denton a raison : le costume des femmes serbes mérite d'être décrit, et je le recommande à mes lectrices pour leur prochain travestissement. La robe tout unie, soie ou mousseline, ressemble à peu près à celles des Parisiennes du temps ou la crinoline existait encore. Le corsage est ouvert sur le devant et laisse voir une guimpe ou chemisette de batiste. Les manches collantes sont brodées d'or ou d'argent. Par-dessus ce | corsage se porte une jaquette [libada) qui descend jus- I qu'à la taille : c'est ce que nos dames appelleraient, je " crois, un zouave; cette ja juette à manches courtes et larges, est en soie ou eu velours, suivant la saison : elle estbrodéed'or ou d'argent; autour delà taille est nouée une écharpe blanche dont les deu.\ bouts retombent jusqu'à terre. La coill'ure est un fez rouge posé sur le sommet de la tête et maintenu par des tresses de che-

veux enroulées autour : ce fez est brodé de perles chez les dames riches, orné de pièces de monnaie chez les femmes du peuple. Ces dernières portent volontiers à leur cou ou dans leurs cheveux, des ducats ou des florins : ces pièces percées subissent, dans la circulation, un rabais d'environ 5 p. 100. Ce costume est généralement fort coûteux : une libada brodée d'or vaut de 2 à 300 francs. On m'a montré des personnes qui portaient sur leur fez jusqu'à lOÙ ducats de perles fines- Aussi, certaines femmes ont-elles adopté la toilette parisienne par économie, disenl-elles, mais elles n'y trouvent pas leur compte. La libada et le fez ont l'avantage de durer fort longtemps et d'échapper à toutes les variations de la mode, c'est-à-dire, à tous ces impôts directs ou indirects que la féconde imagination des couturières prélève chaque année sur la vanité féminine. La broderie de la libada, les perles du fez se transmettaient jusqu'ici dans les familles, et passaient de la garde-robe de la mère dans le trousseau de la fille. Mais, voici qu'une nouvelle génération commence à rêver de nos robes courtes et de nos suicez-moi.

Le Kalimegdan, oà la foule insouciante vient le dimanche respirer l'air du IJanube tout en écoulant la musi(jue militaire, a été le tliéàtre de bien des luttes entre les Serbes et les Turcs, lors de la guerre de lindépendance. Des vieillards se rappellent encore avoir vu au con)meucement de ce siècle les cadavres de leurs compatriotes empalés, suspendus au soleil, et empestant l'air de leur fétides émanations. C'est sur ce même emplacement qu'a été lu le firman en vertu

duquel la forteresse a été remise aux troupes serbes. Du Kalime'idan on domine toi t Helurade: à droite ajiparait la nouvelle ville européenne, à gauche l'ancienne ville turque, remarquable par ses massifs de verdure, et les minarets de vSes mosquées. En y descendant, après avoir traversé quelques-unes de ces sinistres ruelles dont il a été question plus haut, on rencontre l'ancienne tchmrhia, bazar ou marché des Turcs. C'est une longue et a.s->ez large rue, garnie d'échoppes en bois et en plâtre, où les Turcs faisaient jadis leur commerce. Le bas peuple de Belgrade y rési le aujourd'hui : {,'ost le Temple de Belgrade. On y' vend un peut de tout : ici un chapelier en plein vent découpe dans un drap rouge le fez du paysan ; là un cordonnier adapte de louiiues lanières aux pittoresques o/ja/î/i'e (sorte de ciiausjures) des femmes; plus loin quelques ouvriers au teint IjAIi' dégustent l'eau-dev!e de prunes, la sUvovilsa, si chèr-î aux riverains du Danube ; un zingari leur joue sur (juehiue instrument hizarrs un de ces airs fantasli(]ues dont sa race a le secret ; un vieux Serbe, un aveugle, accorde sa gusla et entonne d'une voix dolente une chanson populaire. Voici les crémeries du lieu,o.'i l'on débite à la portion, des mets plus on moins excentriques, poissons cuits dans du lait aigri, aubergines farcies de riz, tomates bourrées de viande, concombres conlits dans du vinaigre, le tout assaisonné de poivre rouge ; un mouton tout entier i:ît dans sa graisse sur un grand plateau de bois, et l'on peut en acheter, pour quelques paras, un morceau fort appétissant. Ce qui a plus de

séduction pour le voyageui" européen, ce sont ces boutiques Od s'étale en grands monceaux l'odorant tabac de Turquie. Il se vend à des prix vraiments infimes et a l'avantage d'être toujours frais : le marchand garde en cave les feuilles entières et n'en hache le matin que ce qu'il croit nécessaire à la consommation de la journée.

Vers le milieu de la Ichairliia s'élèvent les ruines du palais qu'habita jadis le prince Eugène.

Au début du dix-huitième siècle, lors de l'occupation autrichienne, ce quartier de Belgrade était riche et florissant : à cùté du palais du prince Eugène on rencontrait celui de l'évèque serbe de Karlovitz, et de riches négociants allemands avaient installé leurs comptoirs aux environs. Aujonrd'Jiui, il ne reste de tout cela que de grands muis noircis, des fenêtres par ou sifflent to :s l-'s vents, une courori les gens du voisinage entassent les immondices du (juartier ; des poules picorent dans un coin, un coq chante thins l'autre, une cigogne a fait son niil dans le trou d'une muraille, et, perchée sur sa longue jambj, (die regarde d'un air étonné le passant qui vient rêver sur ces ruines. — Mais déjà dans ce quartier désolé commencent à s'élever des habitations coquettes, de blanches maisons aux volets verts, aux iialcons élégants. Encore quelques années et une ville curoi»éeune aura remplacé l'anidenne Irhnixhia des Musulmans.

404 m MONDE SLAVE.

Page 1