LE MOX DK SLAVE
intérêt le développement de la nouvelle Allemagne pour qu’il lui soit permis d’ignorer les nationalités secondaires qui s’opposent à ce développement. Les Slovènes sans doute ne sont qu'un petit peuple : on en compte tout au plus douze cent mille; mais ils ne se sont pas laissé absorber par le germanisme autrichien, et n’ont nul envie d’entrer dans la grande Allemagne. Ils savent fort bien à quelle race ils appartiennent, et si, dans une crise européenne, l’Allemagne les revendiquait au nom de je ne sais quelle raison d’Etat, ils ne seraient pas embarrassés de trouver des alliés chez leurs frères slaves, dussent-ils aller les chercher à Moscou. J’ai vivement regretté de ne pouvoir étudier pendant quelques jours ce peuple intéressant; je comptais retourner plus tard à Laybach; les événements et la police autrichienne ne me l’ont pas permis.
A quelques lieues au-delà de l’ embranchement de Steinbruck (Kameni most, le pont de pierre) commence la Croatie : l’idiome serbe-c.roate succède au Slovène, dont il diffère du reste assez peu. Le sol s’aplanit, et les accidents de terrain deviennent rares. Voici le village et la colline de Krapina d’où, suivant une légende fabuleuse, partirent jadis les trois frères Tchekli, Lekh et Rus. De pareilles légendes se trouvent dans tous les pays slaves, et montrent clairement que l’idée de la solidarité slave n’est pas nouvelle.] A sept heures du soir, nous arrivions à la gare de Zagreb. C'est le nom que les Croates donnent à leur capitale, et que les Allemands ont transformé
A G II A M ET f.KS CROATES.
par une série de modifications dont on peut suivre la filière : Zagrabia, Agrabia, Agrambia, Agramb,
Agram. La gare d’Agram est entourée d’une foule nombreuse, qui semble attendre quelqu’un ou quelque chose. Je jette sur elle un coup d’œil rapide, et ma première impression n’a certes rien de désagréable. Les femmes sont vêtues à la dernière mode de Paris, avec une simplicité élégante qui fait honneur à leur bon goût : cheveux noirs, yeux noirs, taille bien prise et que ne dissimule chez les jeunes tilles ni écharpe ni mantelet; léger chapeau de paille d’Italie, bien préférables à nos modèles parisiens. Le type des hommes est mâle et fier : tous portent la moustache slave, la redingote à brandebourgs que les Tchèques et les Polonais nomment czamara. Je remarque l’absence complète de cette coiffure odieuse que les Allemands appellent vulgairement cylinder , et qui est regardée par les Slaves comme le symbole de la ger* manisalion. Je n’exagère rien. Il est aussi ridicule de se montrer à Agram avec le cylinder , qu’il le serait de circuler chez nous avec un chapeau de mousquetaire. Après deux jours de séjour, j’ai dû, avec grand plaisir du reste, abandonner un chapeau gibus qui avait le privilège d’attirer sur moi les lazzi des gamins.
Cela peut sembler singulier au premier abord, mais s’explique aisqment : le cylindre , chez les Croates comme chez les Tchèques ou les Polonais, n’est pas une coiffure nationale; ceux qui l’ont apporté chez eux étaient des employés viennois ou autres, qui venaient dans le but avoué de détruire leur nationa-