‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 15 sur 68 · I. E MONDE SLAVE · texte numérisé non relu

I. E MONDE SLAVE

l'oppression de Venise et la tyrannie des Bourbons de Naples ont fait la fortune du Piémont. [Oui sait si la Serbie ne sera pas appelée à jouer le rôle du Piémont en faveur des Slaves de Turquie et même de Hongrie? Il est positif que depuis quelques années l'idée jougoslave a pris un corps, grâce surtout au maladroit égoïsme des Magyares. Jusqu’ici le mouvement est encore purement moral et littéraire; mais il peut devenir politique dans certaines circonstances. Il y a là un phénomène de gravitation, tellement clair, tellement naturel, que je me crois dispensé de l’expliquer plus longuement. Il n’a ripn d’ailleurs qui nous puisse inquiéter. jfün État jougo-slave établi sur les bords de l’Adriatique ne serait pas bien compromettant pour la paix européenne. En dehors des Serbes de Turquie, les Croates cherchent et trouvent encore des sympathies chez les Slaves d’Autriche : ils ne croient même pas devoir refuser celles que leur offre en Russie le parti dit slavophile. Le slavisme, qu’il ne faut pas confondre avec le panslavisme, est une conséquence naturelle de la situation des Slaves dans l'empire d’Autriche et l’empire Ottoman. Opprimés par les minorités allemande, magyare, italienne ou turque, il n’est pas étonnant qu’il cherche dans une action commune le salut de leur existence et retournent à leur profit l’exergue bien connu des monnaies autrichiennes : Viribus unitis. Trop faibles, pris à part, pour résister à leurs adversaires, ils espèrent trouver dans leur union (en dehors de la Russie bien entendu) une force qui, sérieusement organisée, peut devenir

AGRAM ET LES CROATES

irrésistiblèy Cette organisation, ils tentèrent de se la donner en 1848 an congrès slave de Prague, trop tôt dispersé par les canons de Windischgrœtz. Ils la poursuivent encore aujourd'hui, sans prétendre toutefois

absorber dans une chimérique unité leurs individualités nationales et hislorique^TTa fondation d'une grande Allemagne , qui ne dissimule pas son ambition et réclame la Moldau et le Danube comme fleuves ger-

maniques, donne aux Slaves des craintes légitimes pour l’avenir. D'autre part, le rôle protecteur que la Russie a pris en faveur des chrétiens d'Orient leur inspire une confiance que l'on aurait tort de blâmer avant de s’en être rendu compte. Ils ne veulent point de la Russie comme dominatrice, mais ils ne croient pas devoir la rejeter comme alliée, si jamais son alliance leur devenait nécessaire. Ils ne la voient pas du meme œil que nous. Le spectre du panslavisme moscovite, le souvenir des Cosaques, le douloureux

spectacle de la Pologne égorgée dominent toutes nos idées sur la Russie : nous frémissons à la seule pensée

de quatre-vingt millions de Slaves montant sous les étendards du tsar à l’assaut de la civilisation européennejune théorie fataliste, qui a trouvé en France d'illusfres représentants, va jusqu’à refuser aux Moscovites le droit de cité en Europe pour les reléguer dans le monde louranien d'oi ils n 'auraient jamais dû sortir. Celte théorie n'est ni comprise ni goûtée par les Slaves. Ils n'ignorent pas les misères de la Russie, mais ils les attribuent moins à son peuple qu’à son gouvernement: ils croient les Russes hommes, c’esl-

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I, E MONDE SLAVE

à-dire, perfectibles; ils savent ce qu’ils ont souffert sous leurs dominateurs actuels; mais ils croient que la domination russe (qui n’est pour eux que le dernier des pis aller) serait peut-être moins dure que celle des Germains, des Turcs ou des Magyares. Ne leur alléguez pas l’exemple de la Pologne. Ils vous répondraient que la haine de la Pologne et de la Russie ne date pas d’hier, que, si les Russes sont aujourd'hui à Varsovie, les Polonais ont été jadis à Moscou : ils déplorent une lutte fratricide, ils espèrent en voir un jour la fin ; mais à leurs yeux, les Russes ne sont pas plus coupables que ne l’étaient les Autrichiens à Venise ou en Galicie, les Anglais en Irlande, et les Français au Mexique.

Ils croient que la politique de Wielopolski était la seule vraie, et que les Polonais ont eu grand tort de l’abandonner.

— Il se peut que vous ayez raison, disais-je à mes hôtes slaves ; Quais je dois vous avouer que vos sympathies pour la Russie, sympathies dont nous exagérons d’ailleurs la portée, vous nuisent beaucoup chez nous, et vous compromettent gravement dans l'opinion de rOccidentJ

— C’est possible, me répondait-on : l'Occident nous juge sans nous connaître, et 11e veut pas nous étudier. S’il avait fait quelque chose pour nous, il aurait peutêtre le droit de nous imposer des haines et des affections; mais il applaudit, par ignorance sans doute, à la politique qui nous écrase en Autriche ; il soutient les Turcs contre nos frères Serbes et Bulgares. Que lui

AG RAM ET LES (’.R GATES. Si

devons-nous? L'exemple de la Pologne, tant de fois leurrée par des promesses menteuses et des sympathies stériles, a pu nous apprendre ce que valent les unes et les autres. A supposer que, dans un jour de désespoir, nous venions à appeler le Moscovite à notre secours, qui donc oserait nous en faire un reproche? La Prusse et l’Autriche n’ont-elles pas jadis signé la Sainte-Alliance avec la Russie? François-Joseph n’a t-il pas appelé Nicolas contre la Hongrie révoltée? Pourquoi sacrifierions-nous nos intérêts véritables à des préjugés que nous ne partageons pas? Des écrivains polonais égarés par une haine légitime, mais aveugle comme toutes les passions violentes, essaient d’expliquer, nos sentiments rnssophiles par je ne sais quel fanatisme absurde ou quelle fatalité de race. Ils nous accusent de les avoir trahis : malheureusement, nous pouvons, nous aussi, retourner contre eux cette accusation. Quand M. de Beust est arrivé au pouvoir, nous espérions reconstituer l’empire sur la hase rationnelle du fédéralisme. Les Tchèques de Prague invitèrent la diète de Lemberg à ne point envoyer de députés au Reichsrath : les Polonais ne les écoutèrent point, ils allèrent à Vienne; leurrés par quelques concessions que leur a faites M. de Beust, ils lui ont vendu leurs droits pour un plat de lentilles, et ont abandonné la cause des Slaves et du fédéralisme; par cette alliance avec les Allemands, ils se sont rendus moralement complices des iniquités dont la Bohême et la Croatie ont été le théâtre depuis un an. Ce n’est pas tout : les officiers

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