‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 24 sur 68 · I.E MONDE SLAVE · texte numérisé non relu

I.E MONDE SLAVE

par les soldais serbes et les consuls européens, tandis que du haut des remparts les nizums continuent à tirer sur la ville. La nuit fut tranquille; néanmoins les Serbes pressentaient quelque sinistre événement, et se préparaient à la défense. On m’a montré, sur les murs du gymnase, des meurtrières faites alors par les écoliers serbes, et par lesquelles ils comptaient tirer sur les Turcs, s’ils osaient descendre vers la ville.

Le lendemain matin, l’ordre paraissait à peu près rétabli : la police serbe publie une proclamation rassurante, invite les habitants à ouvrir leurs magasins et à vaquer paisiblement à leurs occupations. Tout à coup, à neuf heures du matin, une colonne de tiizams débouche brusquement de la forteresse : presque aussitôt boulets, bombes et obus commencent à pleuvoir sur la ville. Qu'on juge de la terreur et de l’indignation des habitants. Tandis que les femmes et les enfants s'enfuient vers les bois de Topchidéré, les hommes valides courent aux armes, s’embusquent dans les maisons voisines de la forteresse. Grèce à Dieu, les canons des Turcs étaient vieux, leur poudre mauvaise, leurs artilleurs maladroits. Les balles des Serbes les clouaient l’un après l’autre sur leurs affûts. Le bombardement dura cinq heures; mais il fit aux habitants plus de peur que de mal. Certains édifices, le palais du métropolitain, le séminaire, l’académie, le consulat autrichien furent gravement endommagés. L’énergique attitude des consuls européens arrêta enfin le bombardement. On comprend aisément quelle perturbation il avait jetée dans les affaires commerciales.

Elles restèrent suspendues pendant près de trois mois. Le port de Belgrade, vaste entrepôt, demeura désert. Quel négociant de Vienne ou de Leipzig eût osé confier sa marchandise à tous les risques de l'incendie ou du pillage?

Le bombardement donne lieu à de longues négociations entre la Porte et les puissances protectrices de la Serbie. Une convention fut signée, le 4 septembre, à Constantinople. Elle décidait que le Gouvernement serbe serait indemnisé par l’abandon de tout le territoire de la ville turque, et que les forteresses de Sokol et d’Ujitsa seraient rasées. Les autres devaient être maintenues comme indispensables au système général de défense de l’empire. Les Turcs civils abandonnaient les villes de Scliabats, Semendria, Belgrade. Ce n’était qu’une mince compensation pour un attentat aussi monstrueux, et dont les conséquences pouvaient être si terribles. Mais il était réservé à l’habile gouvernement du prince Michel de pousser jusqu'au bout les conséquences de cette convention toute provisoire. Un publiciste allemand écrivait, en 1865 : Toutes les concessions que l’on fera à la Serbie seront sans valeur tant que deux cents bouches à feu menaçantes seront tournées vers Belgrade, tant que l’on pourra dire avec le poète :

Ce qui esl arrivé une fois peut arriver encore.

Ce qui est arrivé une fois n’arrivera plus aujourd'hui. La forteresse est aux mains des Serbes, et si jamais on

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entend retentir les canons de la forteresse, ce sera pour défendre la capitale et non pour la ruiner. J’ai visité cette fameuse forteresse, ayant pour guide l’officier qui la commandait. C'est une ville tout entière, un prodigieux labyrinthe de courtines et de bastions, d’enceintes, de fossés et demi-lunes. Les Turcs, les Autrichiens l’ont tour à tour agrandie, et les systèmes les plus divers se sont superposés sans se fondre. Ce qui fait surtout la force de cette citadelle, c’est sa merveilleuse situation à l’angle du Danube et de la Save dont elle domine le cours. On y trouve des casernes pouvant contenir au moins quatre mille hommes, d’immenses magasins, des écuries, un hôpital, une mosquée, des rues bordées de maisons où setaient retirés les Turcs civils après l’atlaire du ixmibardement. Quelques-uns s’y trouvent encore aujourd’hui et y vivent soumis aux lois serbes. Au moment où je visitai la forteresse, le gouverneur était en train de l'approprier aux besoins d’une garnison européenne. Il était fort en peine d’en déloger certains hôtes que les Musulmans avaient laissés après eux : « Nous avons bien fait partir les Turcs avec des protocoles, me disait-il, mais pour chasser les insectes qu'ils ont oublié d’emporter, il me faudra employer le fer et le feu. » En effet, tout a besoin d’être remis en état. Déjà le palais du pacha a été converti en une fort belle résidence. Nous luuiions d’excellents cigares serbes dans ce même salon où trois mois auparavant un pacha à trois queues fumait le long chibouck ou l’odorant narghilé i nous devisions de la question d’Orieut, dans

cette chambre aux fenêtres jadis grillées, où étaient renfermées les femmes du harem. Le pacha turc qui commandait la forteresse était un haut dignitaire de l’empire, et recevait un traitement qui, dans les bonnes années, s’élevait jusqu’à deux cent mille francs. La Serbie, moins fastueuse, confie la citadelle à un simple major : en temps de paix, le gouverneur serbe n’entretient pas de généraux. L’esprit civil, dans cet heureux pays, prime encore l'esprit militaire, et s’il est pour lui un danger à redouter, ce n’est pas assurément le prétorianisme. L’armée serbe, en temps de paix, ne dépasse guère six mille hommes; mais, derrière cette petite armée se trouve la milice nationale, organisée en 1861, et dont font partie tous les Serbes âgés de vingt à cinquante ans. Cette milice, exercée tous les ans, peut fournir, en cas de besoin, un contingent d’environ cent cinquante mille hommes, auquel viendraient se joindre tous les citoyens valides. 11 n’v a guère de familles en Serbie où l’on ne trouve au moins un fusil. On peut donc porter à deux cent mille le nombre des combattants que la Serbie peut mettre sur pied. Peu d’Etats, en Europe, présentent un pareil effectif.

La forteresse est précédée par une vaste esplanade appelée le kalimegdan. Elle sert aux manœuvres militaire : le dimanche c’est la promenade favorite de la société belgradienne. Ce jour-là elle mérite toute l’attention du touriste. Dans le costume des Serbes comme dans l’aspect de leur capitale, on retrouve encore ce dualisme, cette lutte de l’élément oriental et européen

que j’ai déjà signalée. Les hommes, pour la plupart, ont adopté l'habit, le paletot et le chapeau cylindre : le peuple cependant garde encore le fez rouge, la veste courte, les culottes larges et les guêtres. Parmi les femmes, quelques-unes portent les modes de Paris : mais le plus grand nombre est resté fidèle au costume national. Mlles ont raison. « Si la Hongrie, dit un clergyman anglais, M. Denton, est le pays où l’art du tail- * leur a atteint sa plus grande perfection, si le costume de la noblesse magyare peut être regardé comme le véritable type d’un beau vêtement masculin, la Serbie est celui où les couturières et marchandes de modes devraient chercher des modèles et apprendre l’art de donner du pittoresque à leurs ouvrages. » M. Dentoua raison : le costume des femmes serbes mérite d’être décrit, et je le recommande à mes leotrices pour leur prochain travestissement. La robe tout unie, soie ou mousseline, ressemble à peu près à celles des Parisiennes du temps ou la crinoline existait encore. Le corsage est ouvert sur le devant et laisse voir une guimpe ou chemisette de batiste. Les manches collantes sont brodées d’or ou d’argent. Par-dessus ce corsage se porte une jaquette ( libada ) qui descend jusqu’à la taille : c’est ce que nos dames appelleraient, je crois, un zouave; cette jaquette à manches courtes et larges, est en soie ou en velours, suivant la saison : elle est brodéed’or ou d’argent; autour de la taille est nouée une écharpe blanche dont les deux bouts retombent jusqu’à terre. La coiffure est un fez rouge posé sur le sommet de la tête et maintenu par des tresses de che-

veux enroulées autour : ce fez est brodé de perles chez les dames riches, orné de pièces de monnaie chez les femmes du peuple. Ces dernières portent volontiers à leur cou ou dans leurs cheveux, des ducats ou des florins : ces pièces percées subissent, dans la circulation, un rabais d’environ 5 p. 100. Ce costume est généralement fort coûteux : une libada brodée d’or vaut de 2 à 300 francs. On m’a montré des personnes qui portaient sur leur fez jusqu’à 100 ducats de perles fines- Aussi, certaines femmes ont-elles adopté la toilette parisienne par économie, disent-elles, mais elles n’y trouvent pas leur compte. La libada et le fez ont l’avantage de durer fort longtemps et d'échapper à toutes les variations de la mode, c’est-à-dire, à tous ces impôts directs ou indirects que la féconde imagination des couturières prélève chaque année sur la vanité féminine. La broderie de la libada, les perles du fez se transmettaient jusqu’ici dans les familles, et passaient de la garde-robe de la mère dans le trousseau de la fille. Mais, voici qu’une nouvelle génération commence à rêver de nos robes courtes et de nos suivez-moi.

Le Kalimegdan, où la foule insouciante vient le dimanche respirer l’air du Danube tout en écoutant la musique militaire, a été le théâtre de bien des luttes entre les Serbes et les Turcs, lors de la guerre de l’indépendance. Des vieillards se rappellent encore avoir vu au commencement de ce siècle les cadavres de leurs compatriotes empalés, suspendus au soleil, et empestant l’air de leur fétides émanations. C’est sur ce même emplacement qu’a été lu le firman en vertu

duquel la forteresse a été remise aux troupes serbes. Du Kalimegdan on domine tort Belgrade: à droite apparaît la nouvelle ville européenne, à gauche l'ancienne ville turque, remarquable par ses massifs de verdure, et les minarets de ses mosquées. En y descendant, après avoir traversé quelques-unes de ces sinistres ruelles dont il a été question plus haut, on rencontre l’ancienne Icharchia , bazar ou marché des Turcs. C’est une longue et assez large rue, garnie d’échoppes en bois et en plâtre, où les Turcs faisaient jadis leur commerce. Le bas peuple de Belgrade y réside aujourd’hui : C’est le Temple de Belgrade. On y vend un peut de tout : ici un chapelier en plein vent découpe dans un drap rouge le fez du paysan ; là un cordonnier adapte de longues lanières aux pittoresques opanke (sorte de chaussures) des femmes ; plus loin quelques ouvriers au teint hâlé dégustent l’eau-devie de prunes, la slivovitsa, si chère aux riverains du Danube ; un zingari leur joue sur quelque instrument bizarre un de ces airs fantastiques dont sa race a le secret-, un vieux Serbe, un aveugle, accorde sa gusla et entonne d'une voix dolente une chanson populaire. Voici les crémeries du lieu, où l’on débite à la portion, des mets plus ou moins excentriques, poissons cuits dans du lait aigri, aubergines farcies de riz, tomates bourrées de viande, concombres cou lits dans du vinaigre, le tout assaisonné de poivre rouge ; un mouton tout entier gît dans sa graisse sur un grand plateau de bois, et l’on peut en acheter, pour quelques paras, un morceau fort appétissant. Ce qui a plus de

séduction pour le voyageur européen, ce sont ces boutiques où s’étale en grands monceaux l’odorant tabac de Turquie. Il se vend à des prix vraiments infimes et a l’avantage d’être toujours frais : le marchand garde en cave les feuilles entières et n’en hache le matin que ce qu’il croit nécessaire à la consommation de la journée.

Vers le milieu de la tcharchia s’élèvent les ruines du palais qu’habita jadis le prince Eugène.

Au début du dix-huitième siècle, lors de l’occupation autrichienne, ce quartier de Belgrade était riche et florissant : à côté du palais du prince Eugène on rencontrait celui de l’évêque serbe de Karlovitz, et de riches négociants allemands avaient installé leurs comptoirs aux environs. Aujourd'hui, il ne reste de tout cela que de grands murs noircis, des fenêtres par où sifflent tons les vents, une cour où les gens du voisinage entassent les immondices du quartier; des poules picorent dans un coin, un coq chante dans l’autre, une cigogne a fait sou nid dans le trou d’une muraille, et, perchée sur sa longue jambe, elle regarde, d’un air étonné le passant qui vient rêver sur ces ruines. — Mais déjà dans ce quartier désolé commencent à s’élever des habitations coquettes, de blanches maisons aux volets verts, aux balcons élégants. Encore quelques années et une ville européenne aura remplacé l’ancienne tcharchia des Musulmans.

LU MONDE SLAVE

Nous tournons à droite et nous arrivons sur une grande place. Nous laissons à notre gauche une mosquée délabrée et un petit pavillon, où était jadis la la demeure des derviches hurleurs. En face de nous apparaît un grand édifice du style le plus correct, sur le fronton duquel on lit en lettres d’or ces simples mots :

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