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Voyage en Bulgarie

verts, des boutiques sales et obscures, des croisées sans vitres, des habitants déguenillés. »

L’illustre économiste, s’il revenait aujourd’hui à Belgrade, trouverait la physionomie de la ville bien changée. Belgrade n’a plus de Turcs. Ce n’est pas à dire qu’elle ait pris du jour au lendemain un caractère complètement européen. Ce qui en fait aujourd'hui le charme et l’intérêt, c’est précisément le contraste et le mélange des deux éléments européen et asiatique. Il va de soi que l’un tend de plus en plus à absorber l'autre Dès que vous avez mis le pied sur le quai de Belgrade, ce qui frappe tout d’abord vos yeux, ce sont les échoppes des changeurs juifs, munies pour tout mobilier d’un coffre-fort et d’une table de marbre. Ce vieillard à longue barbe, aux yeux perçants, c’est bien le trapezitès des Grecs, le banquier du moyen Age. Même caractère oriental dans ces magasins où s’entassent, sans ordre, les blocs de sel brut, les poteries, le savon, les denrées coloniales. Quelques planches mal jointes les ferment la nuit. Quand le marchand s’absente dans la journée, il lui suffit de mettre en travers de la porte un meuble quelconque, une chaise : personne n’entrera. L’épicerie, ce commerce si prosaïque chez nous, revêt je ne sais quoi de poétique en ces pays du soleil. Un large auvent s’avance jusqu’au milieu de la rue et protège de son ombre un banc hospitalier, sur lequel on peut s’asseoir ou s’accroupir à volonté. Dans les nuits d’été, il n’est pas rare de voir le Serbe de basse condition jeter le soir sur ce banc une peau de mouton,, s’v endormir et y passer la nuit tout entière. Le pavé

nu sullit aux plus robustes : il est prudent de ne pas marcher le soir en rêvant aux étoiles ou en adressant des sonnets à la lune, sous peine de trébucher tout à coup contre quelque dormeur qui néglige de ronfler pour vous avertir. Il faut bien du courage pour dormir sur ce pavé de Belgrade : c’est un véritable supplice pour un pied accoutumé à l’asphalte du boulevard. Cubiques ou arrondis, aigus ou obtus, les pavés se pressent sans ordre les uns à côté des autres, et forment le terrain le plus âpre que Ion puisse imaginer. Cela s’appelle kalderma, de deux mots grecs y.xXo; Spcjxsç (beau chemin). L’étymologie a parfois d’étranges ironies. Il faut entendre crier là-dessus les tombereaux construits tout entiers en bois, sans un morceau de fer et traînés par des bœufs pesants. Ce beau chemin est d’autant plus pénible que, dans Belgrade, tout n’est que descentes et montées. La ville est peu éclairée le soir : le gaz n’a point encore passé la Save. Les rues n’ont point de nom, les maisons point de numéros : on se perd encore dans les rues et ruelles de Belgrade comme dans les calli, les campelli et les canaletli de Venise. Néanmoins, la ville n’est pas si grande qu’on ne puisse à la longue s’y retrouver. Depuis que les Turcs l’ont enfin évacuée, on parle sérieusement de la régulariser, d’étiqueter les rues, de numéroter les maisons. Du reste, les lacunes que je signale ici constituent à peu près la seule différence entre Belgrade et les villes européennes. Il en est d’autres encore, mais qui ne dépendent pas précisément de la volonté des habitants. Tel est, par exemple, -le manque d’une

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monnaie uniforme et nationale. La Serbie, en tant qu’État tributaire, n’a pas le droit de battre monnaie. Elle est trop sensée pour accepter le papier autrichien; elle ne veut pas non plus des pièces turques qui lui rappelleraient trop souvent une désagréable' suzeraineté. Elle vit sur les anciennes monnaies de l’Allemagne et de la Russie : gros, paras, florins et thalers, roubles et kopecks, piastres et ducats circulent les uns à côté des autres, et composent la plus effroyable anarchie monétaire que l’on ait jamais imaginée. Avec un peu d’habitude, on finit par s’y reconnaître, mais il faut du temps. Les roubles dominent ; ils entrent en Serbie par les principautés moldo-valaques.

He ne suis pas de ceux qui voient dans toutes les agitations slaves une manœuvre russe : je crois qu’on exagère beaucoup le rôle de la Russie sur le Danube et ailleurs ; mais je crois qu’il serait juste et habile d’enlever à la Russie le moyen de propagande/ -toute natuxoUe--qne4trrdoTrrre la circulation dé la monnaie dans les principautés danubiennes./ A ce point de vue, la Turquie elle-même aurait intérêt à autoriser la Serbie à frapper une monnaie nationale. Plus un peuple a d’occasions de saisir et de constater son individualité, plus il s’y attache, plus il est prêt à la défendre contre les entreprises et les suggestions de l’étranger. Un des derniers soins du prince Michel a, du reste, été d’obvier à l'inconvénient que je signale. Déjà, de la monnaie de cuivre a été frappée à Vienne au coin de la Serbie : les premiers échantillons ont été déposés dans le cercueil du prince défunt.

Deux choses manquaient encore à Belgrade pendant mon séjour dans cette ville : une poste serbe et un service de transport pour les voyageurs. La poste pour l’Europe était encore aux mains du consulat autrichien, et ce monopole était d’autant plus vexatoire, qu’à tort ou à raison, on accusait la chancellerie autrichienne de ne pas respecter très-scrupuleusement le secret des lettres. J’ai lu dans les journaux de Belgrade de graves récriminations à ce sujet, et j’ai entendu, dans les bureaux des consulats, des plaintes qui m’ont paru très fondées. Il est question, en ce moment, de supprimer cette institution surannée, comme on a supprimé les capitulations conclues du temps de la souveraineté ottomane, et le Cabinet de Vienne s’est rendu de bonne grâce au réclamations du prince Michel. Quant au transport des voyageurs, il n’existait encore eh septembre 1867, ni voitures de poste, ni diligences en Serbie. On n’avait d’autre ressource que de louer, à grands frais, un carrosse. La poste princière fournissait, il est vrai, des chevaux; mais il fallait acheter ou emprunter selle, bride, mors, en un mot, tous les harnais.

Aujourd’hui, on m'assure qu’un service de diligences est organisé; il est également question de créer une ligne de chemin de fer de Belgrade à Constantinople. Ainsi le progrès gagne chaque jour; il ne dépend plus que de l’Europe de lui imprimer encore un plus vif développement.

Ce qui contribue surtout à donner à Belgrade un aspect oriental, ce sont les mosquées (djatnie) qui

ornent ou plutôt défigurent encore la haute ville ; elles sont au nombre de onze. Toutes sont fermées depuis le départ des Turcs; mais il paraît que les conventions conclues avec la Porte interdisent de les démolir. Tous ces édifices se ressemblent : une rotonde à coupole, grande comme un cirque de province; à côté une flèche blanche, qui s’élance du sol même, surmontée d’un petit balcon où le muezzin annonçait aux fidèles l’heure de la prière, et d’un clocher en fer blanc : quelque chose comme une bougie coiffée d’un éteignoir. Parmi ces mosquées, il en est une qui mérite d’attirer l’attention. C’est la mosquée dite BaUaldjamià ; enlevée aux Turcs par les soldats de George le Noir, cette mosquée est abandonnée depuis un demi-siècle ; elle s’élève solitaire sur une grande place, vis-à-vis du cimetière; le temps lui a donné cette couleur grisâtre qui est le charme des vieux édifices; les oiseaux ont fait leurs nids dans les crevasses de ses murs, l’herbe et la giroflée sauvage croissent sur sa coupole à demi effondrée. Elle se dresse solitaire, débris d’un passé glorieux, mais à jamais disparu, comme le tombeau d’une race maudite. Vers le milieu de la ville actuelle, on reconnaît les rester des remparts où la Belgrade turque était renfermée; un vieux pan de mur indique la place où s’élevait naguère la porte de Constantinople, Stamboul-Capia. La ville affranchie a fait éclater l’enceinte de ses oppresseurs, et de la colline où elle s’élevait naguère, elle descend peu à peu dans la plaine.

Un quartier conserve encore tout entier l’empreinte

du peuple qui l’a pendant longtemps habité. C’est l’ancienne ville turque cachée, pour ainsi dire, derrière la nouvelle cité européenne. C’est un ensemble de ruelles mal pavées, bordées de murs chancelants. Par les crevasses de ses murs on aperçoit des jardins, aujourd’hui incultes, plantés de vignes sauvages, d'arbres luxuriants et de mauvaises herbes. Derrière ces arbres se cache la maison, où un grillage vermoulu indique l’appartement des femmes. Du temps où les Musulmans habitaient ce quartier, il n'était pas toujours prudent, pour un giaour, de s'aventurer dans ces lugubres corridors. Au moment où on y pensait le moins, une porte s’ouvrait, une balle siillait, le chrétien tombait et la porte se refermait. On pouvait bien réclamer justice au pacha de la forteresse; mais le mieux était de se taire; un caprice du pacha suffisait pour détruire la ville : témoin le fameux bombardement de 1862. L’Europe ne se rappelle guère aujourd’hui ce sinistre événement, mais tout le monde s’en souvient à Belgrade. On me l’a raconté bien des fois, et il ne sera pas hors de propos d’en dire quelques mots ici. et de montrer, parmi exemple de plus, quelle étrange situation la jalouse sollicitude d’une diplomatie sénile avait su faire aux chrétiens de Serbie.

C’était un dimanche soir, le 15 juin 1862. Deux jeunes enfants puisaient à une fontaine publique que l’on montre encore aujourd’hui; surviennent deux nizams (soldats turcs); suivant un usage antique, que l’on retrouve, hélas! ailleurs qu’en Turquie, ils prétendent chasser de la fontaine les deux enfants, puiser

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leur eau avant eux, et dégainent leurs sabres. La chose se passait en face de la préfecture serbe. Quelques gendarmes serbes sortent, désarment les deux Turcs et se mettent en devoir de les conduire â la police turque. Arrivés en face du poste, ils sont accueillis par une décharge de mousqueterie et tombent morts; la foule accourt au bruit de la décharge. Les Turcs se fortifient dans leur poste, continuent de tirer sur des spectateurs inoffensifs, et envoient même demauder du renfort à la forteresse. Le prince était alors en voyage ; la princesse, seule dans son palais. Prévenu de ce qui se passe, le ministre président du cabinet, M. Garachanine, s'élance dans la direction de la forteresse, court au-devant des nizams et finit par leur persuader de retourner dans la forteresse. Ils font, en effet, semblant de rebrousser chemin, puis se retournent brusquement et font feu sur le peuple. Cette fois, l’indignation des Serbes ne connaît plus de bornes. Ils courent dans leurs maisons, eu tirent les vieux fusils de la guerre de l’indépendance, les handjars, les pistolets. Les Turcs épouvantés se barricadent dans une mosquée. Les Serbes se précipitent sur la ville turque et commencent à piller ; mais, sur l’ordre du premier ministre, le pillage s’arrête. Le prince, absent, averti par le télégraphe, donne l’ordre de consigner les troupes dans les casernes. Le corps diplomatique intervient, et. grâce à lui, une convention est signée le 16 juin, en vertu de laquelle les troupes turques devront rentrer dans la forteresse. Elles y rentrent, en effet, protégées contre la fureur du peuple

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