‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 31 sur 68 · ALII^CHA · texte numérisé non relu

ALII^CHA

Oui, certainement, il causera ta mort ! Et sais-tu quelle mort? Je vais le le dire. Quand une musulmane aime un giaour, fût-elle la propre fille ou sœur du sultan, on la met dans un sac, avec un cliat et un serpent 1 . Le chat lui déchire la poitrine de ses ongles, le serpent s’enroule autour de son cou, on lie nu suc une lourde pierre, et le tout ensemble, pierre, sac, serpent, chat et femme, on le jette dans l’eau; la lumière du soleil ne l’éclaire plus jamais. Telle est, chez les Turcs, la récompense de celle qui aime un giaour. Quant à son amant, on lui coupe la tête et l’on expose son cadavre aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie. Dis-moi quel est ton amant?

meirima, relevant la tète.

Tu ne le connais pas? Tu sais tout et lu ne sais pas son nom ! Est-ce possible !

ALIPACHA.

Tu vas me le dire, ici, à l’instant.

U bonheur 1

MEIRIMA, « part.

ALIPACHA.

Son nom... Son nom...

MEIRIMA.

Que je te le dise ! Que je le trahisse 1 Tombe sur moi plu-» tôt le ciel !

1. Qu'eût dit Voltaire de ce chat et de ce serpent, lui qui, à propos du rat d'Hamlet, écrivait : Un rat daus uu corps de garde. passe; mais dans une tragédie !

Lli M U .ND E SLAVE.

ALIPACHA.

Tu le diras 1 Tu vas le dire? Je te l’arraclierai par la force.

■MEIH1MA.

Il n’y a pas de force au monde qui me le puisse arracher.

alipacha, hors de lui.

Par le Dieu éternel, tu oses me braver! Vois-tu ce poignard? Réponds à ma question, ou tu tomberas morte à l’instant.

MEIRIMA.

Je né crains pas ton poignard; tu ne sauras pas mon secret... Tu peux me tuer.

ALIPACHA.

Nomme-le ! Nomme-le !

Il lève sur elle son poiijnard.)

Non. mon père!

MEIRIMA.

(Elle tombe évanouie .'

Au bout do quelques instants elle reprend connaissance. Le père, qui adore sa fille et qui l’a crue morte, cherche à la consoler, la rassure et recourt à la ruse pour savoir son secret. — Ne crains rien, mon enfant, c’est la volonté de Dieu; ne crains rien, dis-moi son nom. — Tu veux le perdre, mon père! — Je ne tromperai pas d’une façon aussi infâme le dernier des esclaves, à plus forte raison mon enfant. — Et elle lui avoue que cet amant c’est Jivan, le fils de Novko. Alipacha comprend maintenant le mystère dont Novko avait enveloppé sou étrange révélation ; il envoie eher-

cher Jivan. Il veut l’entretenir, mais défend à sa fille d’assister à l’entretien. Jivan arrive, la jeune fille sort. Alipacha lui révèle qu’il sait tout : Tu aimes ma fille Meirima !

JIVAN.

Celui qui t’a dit cela, puisse la langue lui tomber! Il t’a trompé. Hier même je me suis fiancé à une chrétienne.

ALIPACHA.

Ah! de mieux en mieux; à l’une le cœur, à l’autre l’anneau nuptial, et tu les trompes toutes deux!

JIVAN.

J’ai tout donné à ma fiancée.

ALIPACHA.

Tais-toi, misérable ! Ne te déshonore pas par d’autres mensonges. Je sais tout. Meirima m’a tout dit.

JIVAN.

Elle!

ALIPACHA.

Et c’est elle que tu dois remercier si ta tète est encore sur tes épaules.

JIVAN.

Alors, il est inutile de dissimuler. Elle l’a dit et je ne la démens pas. Me voici en tes mains ; fais de moi ce que tu voudras.

ALIPACHA.

Tu es né sous une heureuse étoile. Non-seulement je te laisse la vie, mais encore je te donne ma fille, et avec elle toute ma fortune... ; mais à une condition : c’est que tu renonceras à la Croix.

JIVAN.

Que dis-tu'? Tu veux m’éprouver!

AUPACHA.

Non, je parle sérieusement. Tu t’étonnes?... Tu te lais... Ce que je te donne est-il trop peu pour toi?...

JIVAN.

Tes dons me sont aussi chers que ma vie ; mais ma foi m’est plus chère encore... Je ne puis... Mon père, ma mère, mes frères me maudiraient... Ils mourraient de honte et de douleur. D’ailleurs, je suis fiancé à la 011e d’Ouroch; ce serait un péché d’abandonner la fiancée qui a reçu mon anneau.

AUPACHA.

Tu as bien pensé à tout, sauf à une chose, c’est que lu es dans ma main, et qu’il me suffit de la serrer un peu pour t’étouffer comme un oiseau. Avant de me donner une réponse décisive, réfléchis donc !

JIVAN.

A quoi bon réfléchir?.... Je t’abandonne ma tête, mais je ne t’abandonne ni ma foi, ni mon honneur.

ALIPACHA.

Ya-t-en, et puisse le démon t’emporter! Que jamais je ne voie l’ombre de ton corps! Ne regarde jamais, même de loin, ma demeure ; et ne confie même pas à la terre sourde ce que tu as dit ici.

Jivan sort. Meirima rentre seule, elle se soutient à peine; elle a tout entendu, et ne comprenant rien à l’héroïsme du chrétien, elle s’imagine que Jivan aime Loubitsa; elle éclate en fureur contre l’infidèle. Elle veut se venger ; elle veut faire périr celui qui l’a trompée. Son père profite de ce brusque revirement; elle lui promet de faire dans trois jours un choix entre ses

prétendants; dans trois jours ce choix sera fait. Elle sera le prix du plus brave, de celui qui aura tué le giaour en combat singulier et qui lui apportera sa tête. Elle confie son sinistre projet à Chérifa ; Chérifa l’en détourne : tout espoir n’est pas encore perdu. En éloignant Loubitsa on peut regagner le cœur de Jivan. — Va dire à Osman de l’enlever, qu’elle m’a offensée, de l’enlever bien loin !

CHÉRIFA

Mais, qu’en fera-l-il?Où l’emmènera-t-il?

MEIRIMA.

Qu'il la vende, qu’il la noie dans le ruisseau, qu’il la lue d'une balle de son fusil! Qu’il en fasse ce qu’il voudra; seulement, qu’elle n’épouse pas Jivan, comprends-tu? Quelle ne l’épouse pas. Va !

Au début du second acte, le poëte nous transporte dans les montagnes de la Bosnie : une troupe de /icj/douks s’y est retirée. On appelle ainsi les Serbes chrétiens qui préféraient à la condition de raiahs une vie héroïque et aventureuse dans les montagnes. Ils viennent de prendre leur repas : les uns sont couchés sur le gazon, les autres ont allumé leur chibouk ; un guslar x prend sa guzla et chante; sa chanson mérite d’être traduite, elle peint fidèlement la vie du clephte bosniaque.

Oh ! qu’elle est belle, la vie du lieydouk !

Vivre au sommet des montagnes,

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