‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 30 sur 68 · LE MONDE SLAVE. — UN ÉVÊQUE SLAVE · texte numérisé non relu

LE MONDE SLAVE. — UN ÉVÊQUE SLAVE

et le souverain de Vienne On l’a accusé enfin d'être hérétique ; mais dans celte séance mémorable du 22 mars, au milieu des voix qui criaient: Damnamus eum ! une s'est élevée, la voix d’un évêque français : Al ego non dam no !

Sans être bien profondément initié aux mystères du Concile, nous savons qui sont les alliés de l’évêque slave et qui sont ses adversaires. En ce moment même, l’Autriche est en proie à une crise qui justifie toutes ses prédictions politiques. Si nous avions compétence pour parler du Concile, nous dirions aussi que l’avenir donnera raison aux doctrines religieuses de l'éminent prélat. Mais nous laissons à d'autres l’examen des questions théologiques, heureux si nous avons pu, dans cette rapide esquisse, mettre en lumière une des plus nobles figures de notre temps.

(Avril 1870.)

1. Mgr Slrossmayer n’a pas été promu à l’archevêché d’Agram. Nous nous y attendions.

Le drame apparaît tard chez les Slaves du Sud : toute monastique et juridique au moyen Age, la littérature serbe ne parait pas avoir connu ni les mystères ni les soties si chers à nos aïeux. C’est en Dalmatie, sous l'influence de la Renaissance italienne, que des essais dramatiques se produisent pour la première fois. Cependant l’élément dramatique ne manque pas dans la poésie populaire des Serbes. Quelques-unes des pesmés , de ces fameux chants révélés, il y a quarante ans, A l’Europe par Vouk Karadjitch, renferment des tragédies tout entières, et les poètes modernes n’ont eu qu’à les mettre en dialogues. Mais tandis que le peuple chantait pour lui-même, les moines, seuls représentants de la littérature écrite, traduisaient et commentaient les Écritures, et plus tard, quand une littérature laïque vint à naître, éblouie par les splendeurs de l’antiquité classique, elle dédaigna de puiser à la source de la poésie populaire.

C’est à Spalato que paraît au quinzième siècle le premier essai de drame en langue nationale. Un riche commerçant, Annibal Loutsitch, célèbre par des poésies remarquables, emprunte à l’histoire croate son drame de Robinia ( l'esclave ). L’action est des plus simples, mais le style offre déjà de grands mérites. La dédicace de ce poème nous apprend que, dès cette époque, des représentations théâtrales avaient lieu à Spalato pendant le carnaval. Quelques années plus tard, Raguse, la petite mais riche république, la Venise slave, devient le centre de la littérature dalmate. Vetranitch traduit 1 ’Hécube d’Euripide. Cubranovitch écrit un poème dialogué : la Bohémienne. On sait qu’il fut récité publiquement en 1527, il pourrait se comparer à quelques-unes de nos soties du quinzième ou du seizième siècle. Naleskovitch, le premier, écrit des comédies. Lukaritch traduit le Pastor fulo de Guarini. Hectorevitch, habitant de l’île de Hvar (Lésina, non loin de Lissa), publie des Dialogues de pêcheurs. Dans la même île, Gazarovitch écrit un drame, le Corsaire. Un peu plus tard, Zlataritch (né en 1566) traduit l 'Electre de Sophocle et dédie sa traduction à Georges Zrinsky, parent du fameux héros croate; il traduit aussi VAminta. Je an Gundul itch, l’auteur de la grande épopée l’Osmanide , cultiva avec une grande ardeur la littérature dramatique. On cite le titre de cinq pièces aujourd’hui perdues : Galatliée , le Sacrifice de l’Amour, Cèrès , Cléopâtre, Adonis. Nous savons par son témoignage qu’elles avaient été représentées avec un très-grand succès. Il nous reste de lui

Ariadne , l'Enlèvement de Proserpine et Dubravka, drame pastoral. L’émule de Gundulitch, Palmotitch, écrit Énée aux Enfers , Atalante (aujourd’hui perdue), Achille , tragi-comédie en trois actes, représentée en 1637, et Daniça , représentée en 1644 par la Sociétés des Anes , Hélène (d'après Ovide), etc., puis des drames nationaux : Pavlimir , d’après la chronique dite do Presbyter Diocleas ; l’un de ses parents, J. Palmotitch, écrit une tragédie de Pion, etc. Nous pourrions citer une foule d’autres noms 1 ; la plupart de ces drames sont devenus fort rares, nous ne voulons ici ni les énumérer ni les apprécier. La fécondité de la littérature ragusaine se prolonge jusque vers la fin du dixhuitième siècle ; le plus fertile dramaturge de cette époque est un certain Gledievitch; Sorkovsky (Sorgo) traduit Molière et Métastase; un Français, Bruère- Deriveaux, naturalisé à Raguse sous le nom de Bruerovitch, compose une comédie représentée dans cette ville.

Plus tard, nous retrouvons la littérature dramatique à Agram. Le chanoine Brezovacki publie une comédie de saint Alexis, une autre intitulée Grabancias ( l’étudiant ), puis on commence à imiter en Croatie et en Slavonie des comédies allemandes.

Au moment où la Serbie, délivrée des Turcs, entreprit de rentrer dans la vie européenne, deux écri-

1. Un écrivain dalmate M. Pavich vient de publier un volume très-curieux sur l’hisloire du drame à Raguse. Nous en avons rendu compte dans une Revue de Londres (The Academy, année 1872).

vains se rencontrèrent, l'un, Obradovitch, pour lui créer une prose littéraire; l’autre, Kara djitch, pour lui révéler sa poésie populaire. Cette publication des pesmés arracha la littérature serbe à l’imitation servile des modèles français et allemands et lui ouvrit des horizons inconnus jusqu’alors. L’époque d’ailleurs prêtait au drame. La Serbie venait de chasser les musulmans après trois siècles de souffrances. Des poètes parurent qui évoquèrent l’antique gloire de leur patrie, qui mirent sur le théâtre ses malheurs et sa délivrance. Quand nous disons théâtre , c’est une métaphore, la muse tragique n’avait pas encore de temple officiel chez les Slaves du Sud; comme au temps de Molière, elle s'abritait dans les granges et dans les auberges. Il n’y a que quelques années qu’Agram, Novi-Sad et Belgrade ont des théâtres. Le premier poète de la Renaissance serbe fut Sima Milutinovitch. Nature ardente, impétueuse, éminemment poétique, c’est bien le chantre d’une nation jeune et aventureuse, qui cherche sa destinée et qui saura la trouver. On estime encore ses deux drames Dika Tsernoyorska e t Miloch Obilitch (1837); une tragédie de Karayeorge est encore inédite. Le second poète fut Etienne Popovitch ; ses drames Svelozar et Milava , Skanderbeg, Miloch Obilitch; ses comédies : la mauvaise Femme , Tromperie pour Tromperie , Belgrade autrefois et aujourd'hui , furent joués avec succès sur les théâtres provisoires d’Agram et de Belgrade. On les représente encore aujourd’hui. Dans une période plus récente a paru M. Su bbotitch . aujourd’hui président de la Matiça (société littéraire

serbe), dont les drames sont empruntés à l’histoire serbe et croate ; certains critiques leur donnent le premier rang dans la littérature jougo-slave. A côté de lui se place l’auteur du drame que nous allons analyser, M. MatiaBan. M. Ban est né en 1818, dans cette ville de Raguse où la poésie écrite des Serbes a commencé. Il a, comme les Yetranovitch, comme les Gundulitch, subi dans sa jeunesse l’influence de la littérature italienne; ses premières productions sont même écrites eu italien. Jeune encore, il quitta sa patrie et alla s'établir à Constantinople où il enseigna la langue italienne. Puis, il vécut quelque temps à Brousse, en Asie-Mineure. Il se rendit ensuite à Belgrade où le prince Alexandre lui confia l'éducation de ses filles. Il écrivit, à ce propos, un ouvrage estimé sur l'éducation des filles ; il retourna plus tard à Raguse et y publia un recueil intéressant, Dubrovnik. En 1853, il revint à Belgrade et occupa au lycée la chaire de langue et de littérature serbe. Il a beaucoup écrit en français et en italien sur les questions politiques. Il a publié jusqu’ici deux drames : le Tsar Lazare et Meirimn , que nous allons analyser. Cette œuvre a excité, parmi les critiques slaves, de grandes controverses. Elle eu est sortie triomphante. Lors de son apparition, le comité, établi à Agram pour l’encouragement de l’art dramatique, lui a décerné une récompense. Publiée en 1850 à Novi-Sad, elle a été traduite en tchèque et en polonais. Nous croyons que l’auteur ne s’est pas bien rendu compte des exigences de la scène; sa pièce gagnerait à être élaguée, et, dans notre analyse, nous

devrons quelquefois sauter des scènes oiseuses, de longs monologues, inutiles à la marche du drame. Néanmoins, elle nous paraît renfermer de grandes beautés, et il serait fort possible qu'avec quelques légers remaniements elle obtint un succès véritable, non-seulement sur la scène serbe, mais même sur un des théâtres de l’Occident 1 .

Le sujet du drame de Meirima est purement romanesque. Les personnages ne sont pas historiques. Le poète n'a emprunté à l’histoire que le fidèle tableau de l’oppression des chrétiens par les musulmans. L’idée première se retrouve dans bien des œuvres, depuis la Zaïre de Voltaire jusqu’au Malek-Adel de madame Cottin, depuis le Giaour de Byron jusqu’à la Juive de Scribe; c'est l’amour d'un chrétien pour une musulmane, sujet fécond en péripéties dramatiques, heureusement rajeuni parla réalité des peintures. On connaît les Turcs français de Voltaire, les Musulmans fantaisiste de Byron. Voici de vrais Turcs, de vrais Serbes, peints par un poète qui a vécu longtemps à Raguse, à Belgrade et à Constantinople. De nombreuses citations permettront au lecteur de comprendre et d’apprécier

1. Meirima a été représentée avec succès sur le théâtre national de Belgrade. L’auteur a, depuis Meirima, écrit deux drames également estimés.

LE DRAME MODERNE F. N SERBIE. lit

une poésie qui, pour sortir de l’ornière classique, n’en offre pas moins de sérieux mérites littéraires et un puissant intérêt dramatique.

La pièce a un double ti tre : Mcirima ou les Bosniaques; l’action se passe dans cette province de Bosnie, jadis si florissante sous ses rois nationaux, aujourd'hui soumise à la Porte. L’hostilité des chrétiens contre les oppresseurs a été poussée au dernier degré par les excès toujours croissants des pachas et des beys musulmans. Dès la première scène, on prévoit une lutte imminente : mais tandis que l’orage gronde et va bientôt éclater, deux jeunes gens, Jivan, le fds du serbe Novko, Meirima, la fille d’Alipacha, s’abandonnent à un amour coupable et impossible.

Le père de Jivan, qui veut le marier à la fille du chrétien Ouroch et qui redoute les conséquences d’une passion illégitime, va lui-même dénoncer cette passion au père de Meirima sans toutefois lui révéler le nom du Serbe assez audacieux pour aimer une musulmane. — Pacha, tu as une fille, elle est jeune, elle est belle, garde-la bien, un chrétien est son amant. — Malheur à toi si tu as menti ! répond Alipacha.

Novko n’a pas menti : Meirima elle-même révèle à sa suivante Chérifa son amour et ses inquiétudes. Jivan l’aime, mais il 11e veut pas se faire musulman. Il obéit à son père, il est faible devant lui, et son père va le marier à la fille d’Ouroch, à Loubitsa. Hélas! s’écrie douloureusement Meirima, il ne viendra pas même mo dire adieu !

CHÉRIFA

Il est homme : il a plus de raison que toi. Il sait qu’à ce dernier entretien en succéderait un autre dernier, puis un troisième, et cela serait sans lin. Et pour aboutir à quoi? Pour envenimer encore la plaie de votre cœur; pour vous exposer choque jour à votre perte !

M El RIMA.

Oh non ! ce n’est pas cela. Dis plutôt qu'il ne m’aime plus..., que Loubitsa m’a remplacée dans son cœur. C’est bien naturel ; elle est jeune et belle. Il est avec elle du matin jusqu’au soir. Elle le flatte; elle le caresse. Ah! puisse le tonnerre de Dieu la dévorer! Chérifa. je ne survivrai pas à cette douleur.

CHÉRIFA

Oh non! Si tu le voyais, si tu l’entendais! Il souffre autant que toi.

Arrive Àlipacha. II trouve sa fille étendue sur le divan, toute brûlante de la fièvre de sa passion. Il est préoccupé; sa fille veut savoir l'objet de son inquiétude. On la demande en mariage; trois prétendants, ces jours derniers, se sont présentés : l’un est le fils du pacha de llihatez, Osman, l’autre Tchizmitehbev, le troisième est le pacha de Zvornik. — Si tu les refuses, je ne sais vraiment qui tu veux pour mari, h moins que ce ne soit le sultan de Stamboul. — Elle ne veut pas se marier. Le père éclate : je sais le secret de ton âme, tu aimes un giaour !

M ei rima, tombant « genoux.

J’en aime un; je ne veux pas te mentir... Ne t’irrite pas,

LE DRAME MODERNE EX SERBIE. i 13

mon père. I’iains-inoi, mais ne me maudis pas. Ah ! ta malédiction aurait bientôt son effet. Cet amour causera ma mort.

(Elle se cache le visage dans les mains.)

Page 1