‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 33 sur 68 · Nymphes de la mythologie serbe · texte numérisé non relu

Nymphes de la mythologie serbe

lient eux-mêmes la raison de cette vie étrange : J'ai élevé une meule de foin, j’ai bâti une maison, raconte t’un d’eux; les spahis me l’ont brûlée, ils m’ont enlevé un fils âgé de dix ans. Pour venger ma meule et ma maison, j’ai brûlé des meules de foin et trois tcliarilaks (maisons turques), mais je n’ai pas encore vengé mon fils. — Nous dansions le /îo/o, dit un autre, à la fête du pays; le bey est arrivé, il a demandé à boire et à manger; une fois ivre, il a ordonné qu’on lui amenât la plus belle de nos filles. On la lui a amenée. A ce spectacle, je n’ai pu me contenir; j’ai saisi un poignard, j’ai tué le bey et nous nous sommes sauvés dans la montagne. — Je chevauchais sur la route, dit un troisième, je rencontre un Turc à cheval, il m’ordonne de descendre; je lui réponds : La route est assez large pour nous deux. 11 s’élance sur qioi avec sa carabine, je l’ai tué et me suis sauvé dans la montagne.

La scène est longue ; le poète ne se soucie guère de se conformer au précepte d'Horace : Setnper ad eventum feslina. Que lui importe plus ou moins de rapidité dans l’action, du moment où il est sûr d’attacher les spectateurs par le tableau de cette vie héroïque qu’ont naguère menée leurs ancêtres? Les Perses d’Eschyle ne sont certes pas un drame dans le sens moderne du mot; cependant quelle œuvre nous a jamais autant émus que la tragédie épique du vieux poète, joué en face de cette mer où les Athéniens avaient triomphé, devant ceux-là mêmes qui avaient été les héros de la victoire? Le poète serbe sait combien ces hev-

douks, qui jadis avec Karageorge ont affranchi une partie de leur pays du joug musulman, intéressent le peuple qui recueille aujourd’hui le fruit de leur vaillance. 11 nous fait assistera leurs conversations, à leurs jeux et à leurs rixes.

Arrive Jivan. .Les Turcs lui ont enlevé sa fiancée Loubitsa; elle est près de lui dans les montagnes; les Turcs apparaissent, les heydouks s’élancent sur les Turcs; tous sont tués excepté Osman, le ravisseur de la jeune chrétienne; on les entoure; on donne la vie au musulman, on délivre Loubitsa. Osman, louché de cette générosité, échange, comme dans les luttes homériques, son armure avec Arambaclia, le chef des heydouks. L’un d’entre eux, au mépris de la foi jurée, veut tuer Osman ; le chef l’étend mort à ses pieds.

Les heydouks se retirent. Jivan emmène Loubitsa; son père Novko arrive par un sentier détourné; il vient demander un entretien à Arambaclia. Nous en citerons quelques passages. Que l’auditeur oublie un moment nos habitudes parisiennes, qu’il veuille bien se transporter, par la pensée, sur quelque théâtre serbe, à Belgrade, à Kragouïevats, il comprendra l’émotion patriotique éveillée par le dialogue suivant :

NOVKO.

Du temps où nous étions jeunes, nous avons rêvé une œuvre sainte. Nous avons rêvé d’arracher notre patrie au joug turc, au joug le plus dur qui ait jamais existé. Nous avons fait ce rêve, nous avons vieilli, et nous ne l’avons pas accompli; mais ce que l’homme n’a pas fait en ses jeunes années, il lui arrive parfois de l’accomplir en sa

vieillesse Dis-moi, Pelko Arambacha, mon vieux ca-

marade, mon pobratime 1 2 es-tu toujours ce que tu étais autrefois ?

ARAMBACHA.

As-tu donc oublié ma vie? Je vais te la rappeler. Dans l'héroïque Ghumadia *, quand le vaillant Karageorge...

(Il ôte son bonnet et lève les yeux au ciel.) s Dieu ait en paix son âme : il n’y a plus de tels héros), quand le vaillant Karageorge se souleva, je franchis aussitôt la Drina et je combattis neuf années. Je restai dans la Clioumadia jusqu’au jour où la main d’un traître, hélas ! la main d’un Serbe, trancha la tête de Karageorge 3 . Alors, je quittai la noire région des forêts; je m’enfuis loin d’elle comme de l’enfer. Cette terre, souillée du sang de son noble libérateur, me semblait une contrée maudite. Je vins dans la Bosnie. Là, je ne pouvais ni ne voulais me soumettre de nouveau à l’arbitraire des musulmans. Je choisis pour ma demeure la montagne, pour mes compagnons les heydouks, afin de délivrer le faible du fort, et de venger l’esclavage des chrétiens. J’attendais le jour où la voix de la liberté retentirait de nouveau. De cette seule attente, de cette seule espérance je vis... Et tu me demandes si je suis encore ce que j’étais avant !

NOVKO.

Ce que tu as demandé va s’accomplir

Et il raconte à Arambacha que le grand vizir est las de la conduite des pachas et des beys bosniaques. Pour les réduire, il va donner des armes aux chrétiens. —

1. Pobratime, frère d’adoption. C’est un lien d’amitié que les Serbes font bénir par l’Église, et qu’ils respectent à l’égal de la fraternité naturelle.

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