UU
IVAN
Il est mort à la torture.
LE MOINE
Et Pronsky, jadis vainqueur des Lithuaniens?
IVAN
Noyé.
LE MOINE
Que le Seigneur ait pitié de toi! Mais Kourbsky, ton fidele auxiliaire à la journée de Kazan?
IVAN
Ne me demande rien sur son compte. Il m’a quitté pour aller en Lithuanie se joindre à mes ennemis.
LE MOINE
Autrefois, il m’en souvient, tous t’aimaient, ils accouraient de lointaines contrées pour te servir. Mais, où est le prince Stcherbaty, Schenatiev, Obolensky?
IVAN
Mon père, ne les nomme pas, ils ne sont plus!
LE MOINE
Eh quoi! tu les as fait périr!
IVAN
Tous... Mais, dis-moi, comment sauver l’empire?
LE MOINE
Si tu n’étais faible et malade, je te dirais : lève-toi, prince, mène toi-même ton armée au combat. Mais tu es brisé. Je ne reconnais plus en toi le vainqueur de Kazan. Il le faut confier ton armée à quelqu’un dont le nom réveille la Rus-
sie. Ton fils Ivan doit maintenant être un vaillant guerrier, envoie-le.
ivan, se levant brusquement.
Moine, l’as-tu donc nommé pour m’insulter? Tu as osé nommer Ivan ! Je te ferai arracher la langue.
LE MOINE
Tsar, ta colère ne m’épouvante pas, bien que je n’en comprenne pas le motif. Il y a longtemps que j’attends la mort.
ivan, se rasseyant.
Pardonne, ô mon père, pardonne. Mais vraiment n’astu rien entendu? Aucun bruit n’a-t-il pénétré dans ta retraite ?
le moine.
La porte en a été murée jusqu’à ce jour; dans ma sombre grotte pénétrait à peine le bruit lointain des orages du Seigneur et l’écho affaibli de la sainte cloche.
IVAN
Mon père, je ne puis me conformer à les conseils... mon lils Ivan... est mort...
le moine. «
Qui est ton héritier maintenant?
IVAN
Mon second fils Fédor; mais il est faible de corps et d’esprit. On ne peut rien attendre de lui.
LE MOINE
Alors, demande à Dieu son secours.
IVAN
Et tu n’as pas d’autre conseil à me donner?
LE MOINE
Tsar, ordonne de me ramener à ma cellule.
Cette scène est le point culminant du drame. Les victimes évoquées, tour à tour, par les naïves questions d'un moine et qui viennent se dresser Lune après l’autre, devant la conscience d’Ivan, rappellent ce lugubre cortège que, dans un rêve terrible, Shakespeare fait défiler devant l’âme perverse de Richard III. « Puissé-je peser sur ton âme demain, ô Richard... Tu m’as tué, désespère et meurs : Despair and die , » s’écrie chacune des victimes du tyran britannique. Mais ces remords que le poète anglais personnifie dans une allégorie fantastique nous apparaissent plus vrais, plus réels, plus poignants, dans le dialogue si habilement conçu, si heureusement gradué par le poète russe.
Cependant les troubles de sa conscience ne font pas oublier à Ivan les affaires de l’État. Avant de mourir il lui faut la paix à tout prix. Il fait jurer par ses boïars fidélité à son fils. Il envoie des messagers au roi de Pologne; il lui cède la Livonie, il accepte toutes les humiliations pour assurer du moins à Fédor un règne pacifique.
De son côté, l’ambition de Godunov ne s'endort pas : il a appris que les devins ont prédit la mort du tsar pour le jour de la Saint-Cyrille : le jour est arrivé, Godunov fait venir lui-même les devins. Ils persistent dans leur prédiction, et ils annoncent à Godunov qu’il sera tsar un jour. Il consulte le médecin d’Ivan. La maladie ne lui paraît pas mortelle : le tsar peut guérir s’il passe gaiement le jour fatal; il faut le distraire, l’égayer; sinon la vie d’Ivan est menacée. Le plan de
Godunov est arrêté, il sait comment tuer l’empereur. Pour l’égayer, il commande des bouffons : il les fait entrer dans la pièce voisine et leur ordonne d’arriver en chantant quand on les appellera. Le tsar vient : plongé dans de lugubres pensées ; pour les dissiper, il ordonne d’apporter sou trésor. Il veut y choisir luimême les présents qu'il destine au roi Batory et à sa fiancée, la comtesse de Hastings. Il se sent bien en vie; demain il fera brûler les devins qui ont osé prédire sa mort. C’est le moment attendu par Godunov : il va, dit-il, aller voir si les devins persistent encore dans leur prédiction. Il revient; les devins ont dit que leur science était infaillible et que le jour n’était pas encore passé. A ce défi, toute la colère d’Ivan se révolte :
Ali! le jour n’est pas encore passé! Tu oses me regarder, misérable ! Ah ! j’ai compris tes regards : tu viens me tuer, traître. Fédor! mon fils, ne le crois pas, c’est un misérable, ne le crois pas.
(Il tombe à la renverse .)
Vite, un médecin!
Un prêtre!
Holà! eh!
BIKLSKY.
IVAN
B1ELSKY.
A ce cri, les bouffons entrent en chantant sur la scène. Ils ont cru que c’était le signal annoncé par