‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 52 sur 68 · KI · texte numérisé non relu

KI

Je ne prends pas pour juge un peuple téméraire,

Ce que j’ai fait, Abner, j’ai dû le devoir faire.

« Peu importe, s’écrie Ivan, ce que dira tel ou tel ; ce n’est ni pour un jour ni pour année que je bâtis l'édifice de la puissance russe. Ce que je prévois de loin, vos yeux, poules mouillées, ne sauraient l’apercevoir. Tout ton mérite consiste à faire ma volonté. Pour cette fois, je te pardonne; mais ne t’avise plus de jouer au conseiller. » Dans cette âme tout à l’heure encore déchirée par le remords, l’instinct de la tyrannie se réveille plus vivace que jamais.

Les crimes du prince expliquent l’immoralité des sujets. Tandis qu’Tvan médite une union sacrilège, que Boris Godunov prépare sa future régence et peutêtre son règne, le boïar Szujskv cherche, lui, les moyens de renverser Godunov. Il réunit tous ceux qu’effraye le crédit du tout-puissant favori. Un gentilhomme perdu de dettes et de crimes, Vitiagovsky, s’engage à être leur instrument et à exciter le peuple contre Godunov en lui attribuant la famine qui dévore en ce moment la Russie. Il y a là une scène merveilleusement menée. Szujsky commence par proposer aux boïars la santé de Godunov; puis, par une suite habile de raisonnements qui rappellent le grand discours d’Antoine dans le Jules César de Shakespeare, il les amène à dévoiler leurs haines et à ourdir le complot qui renversera Godunov. Mais celui-ci sait tout. Plus habile que ses adversaires, il connaît leurs

LK MONDE SLAVE

menées, il s'esl procuré un document qui lui permettra de perdre Vitiagovsky quand il en voudra prendre la peine; il oblige le misérable à entrer à son service et à se retourner contre ceux-là mêmes qui l’avaient acheté tout à l’heure. Toute cette scène mériterait d’être citée en entier.

Au troisième acte, Ivan reparaît; il est résolu d’épouser la princesse de Hastings, mais auparavant il lui faut répudier sa femme. Elle est prévenue du sort qui l'attend. Elle arrive devant l’empereur les yeux encore humides de larmes.

IVAN

Pourquoi as-tu les yeux humides? Qu’as-lu?

LA TSARINE

Monseigneur, pardonne... je...

IVAN

Qu’est-ce ?

LA TSARINE

J’ai fait un mauvais rêve.

IVAN

Lequel?

LA TSARINE

Il me semblait qu’on voulait me séparer de toi.

IVAN

Ton rêve dit vrai. Je suis las de toi; à partir d’aujourd’hui tu n’es plus ma femme.

LA TSARINE

C’est donc vrai ! c’est vrai ! tu nous chasses, moi et mon Dmitri! Tu veux...

IVAN

Tais-toi; je n’aime pas les plaintes, ni les pleurnicheries des vieilles femmes.

LA TSARINE

Non, Monseigneur, je ne pleure pas... tu le vois... je ne pleure pas; mais dis-moi, comment veux-tu te séparer de moi? Que diras-tu aux prêtres? Quelle faute me trouveras-tu?

IVAN

Tu oses me le demander? Qui es-tu? De quel seigneur es-tu la lille? A qui ai-je prendre compte de ta personne? Es-tu donc si belle qu’il me faille te conserver comme un trésor? Ne suis-je plus le maître chez moi?

LA TSARINE

Pardonne, Monseigneur. Pardonne, je ne demande point grâce; je suis prête à tout; mais mon pauvre Dmitri, de quoi l’accuser?

IVAN

Ne t’inquiète pas de lui; il aura une ville en apanage. Toi, je t’ordonne de prendre le voile, et c’est là ma répudiation. Quant aux prêtres, grâce à Dieu, je ne leur ai point appris à se mêler de mes affaires et à me demander des comptes.

Le boïar Zacharine essaye en vain de plaider la cause de la tsarine. Il adresse à Ivan de sévères remontrances : « Tu es resté seul au milieu de ton peuple; si la fortune t’abandonne, tu resteras nu et dépouillé. Le Polonais, le Suédois, le Tartare, la famine, nous menacent. Tu n’es plus jeune; le ciel t’a donné une bonne tsarine : garde toi bien d’en chercher une autre. » Mais le tsar ne veut rien entendre. Il se croit vain-

queur des Polonais; il rassemble toute sa cour pour recevoir en audience solennelle l’envoyé de Batory, qui vient, à ce qu’il pense, solliciter la paix. Mais son erreur n’est pas de longue durée. L’ambassadeur parle, devant ce despote asiatique, en représentant d’un peuple libre et d’un roi victorieux. 11 réclame, au nom de Batory, Smolensk, Polotsk, Novogorod et Pskov. Si le tsar est las de la guerre, Batory est prêt à la finir par un combat singulier. Ivan éclate en fureur; il menace de faire déchirer l’insolent par ses chiens; il saisit la hache d’un des gardes et se jette sur l’envoyé. Mais il s’arrête interdit en entendant de sa bouche le récit complet de la ruine de ses armées. Ce récit est confirmé par Godunov. « Il ment comme un chien, s’écrie Ivan. — Non, Seigneur, tout est vrai, répond Godunov; des messagers vienneut d’arriver de l’armée. Je les ai vus; les Suédois ont pris Narva; nos bataillons sont détruits. »

IVAN

Les messagers mentent! qu’on les pende! Mort à qui dira que je suis battu ! Mes soldats ne peuvent avoir été battus. La nouvelle de ma victoire doit venir. En attendant, qu’on aille chanter des Te Deurn dans toutes les églises !

Le Louis XI de Casimir Uelavigne offre une scène analogue, celle où Nemours jette au roi de France le gant de Charles de Bourgogne. Mais, autant le type épique d’Ivan l’emporte sur le type bourgeois de Louis XI, autant la scène du poète russe est supérieure

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à celle du poëte français. Seulement, il faut, pour bien la comprendre, être fort au courant de l’histoire russe au seizième siècle ; c’est pourquoi je n’ai pas cru devoir la traduire.

Au quatrième acte, Godunov commence à recueillir le fruit de ses intrigues et de son habileté. La scène se passe sur une place publique, dans un faubourg de Moscou : des hommes du peuple achètent du pain à un boulanger, lui cherchent querelle à propos du prix et finalement attaquent sa boutique. Une créature des Szujskv, Kikine, apparaît, déguisé en pèlerin; il feint de revenir d'un lointain voyage, interroge le peuple et fait retomber tout le mal sur Godunov : le tsar voit tout par ses yeux, le ciel est évidemment irrité contre lui, une comète a paru dans le ciel : « Mes frères, dit le faux pèlerin, j’ai été au mont Athos ; j’ai été à Jérusalem; » puis, rappelant des superstitions russes : a j’ai vu la grande baleine, l’oiseau eustraphile, la pierre blanche et brûlante d’Alatyr. Maintenant, je reviens de Kiev : là, un grand miracle s’est accompli : du haut de Sainte-Sophie, une voix a retenti ; elle prédisait la ruine du peuple russe parce qu’il souffre Godunov. » Ces paroles produisent sur un peuple crédule et irrité un effet immédiat: Godunov est la cause de toutle mal? Godunov est l’antechrist; mort à Godunov ! Mais Yitiagovsky, que nous avons vu tout à l’heure se vendre au tout-puissant favori, arrive à temps pour le sauver. Il entre sur la place déguisé en homme du peuple, à moitié ivre et chantant de joyeux refrains. Un lui demande la cause de cette joie qui fait un

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contraste si scandaleux avec la misère publique. 11 raconte que Szujsky et Bielsky ont résolu d'empoisonner l’empereur; que Godunov a découvert à temps le complot, et préservé la vie du souverain. En vain Kikine essaye de combattre l'effet de cette nouvelle, Yitiagovsky le traite de menteur, et voilà les deux misérables se renvoyant de l’un à l’autre les mensonges et les fourberies. La scène révèle une rare entente du théâtre. C’est le pendant de celle où nous avons vu Szujsky exciter par degré les boïars contre Godunov et décider sa perte. Au moment où le peuple incertain hésite entre les impudents mensonges de Kikine et ceux de Yitiagovsky, un émissaire de Godunov vient annoncer que son maître, eu égard à la misère publique, fera, le lendemain, une distribution de blé à la populace. Yive Godunov! s’écrie la foule. Son triomphe est désormais assuré.

Plus Godunov s’élève, plus Ivan décline. Le poète nous transporte encore une fois dans le palais du tsar. A travers les fenêtres de sa chambre, on aperçoit le Kremlin, les cent églises de Moscou ; une comète brille dans le ciel. Ce signe céleste a frappé l’empereur d’épouvante ; il a mandé ses devins pour le lui expliquer; il a fait venir du fond de sa retraite un saint moine pour guérir les maux de son âme et ceux de l’empire, s’il est possible. Il est convaincu que la comète annonce sa mort; il demande pardon à sa femme, il interroge son fils Fédor sur les droits et les devoirs dès rois. Le médecin, consulté par lui, déclare qu’il n’est pas encore près de la mort. « Tu mens, réplique Ivan ; mes enne-

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mis t’ont acheté afin que tu me laisses mourir sans que j’aie eu le temps de me repentir... Je ne mourrai pas sans contrition; je vais me hâter de me repentir. Je vais me hâter, en dépit de vous, d’appeler des magiciens. Jusque-là, je suis encore tsar; je saurais punir ceux d’entre vous qui veulent que je meure comme un chien, sans contrition! » — Et quand les deux m'agiciens qu’il a fait venir lui annoncent qu’il mourra le 10 mars, le jour de saint Cyrille, il s’emporte contre eux et les fait jeter en prison. C’est là son premier acte de contrition. Puis il fait apporter ses registres, les consulte, et, comme le lion de la fable, commence une confession générale. Un messager vieut l’interrompre : le feu a pris à un de ses palais.

IVAN

Ah ! c’est la colère de Dieu. C’est dans ce palais que j’ai tué mon fils, c’est là qu’il est tombé entre la porte et la fenêtre...

Il voulait se retenir au rideau, il ne le put, il retomba, et le sang de sa blessure rejaillit sur le rideau.

(Il tressaille.)

Qu’est-ce? Écoutez? Qu’entends-je sous le plancher? Entendez-vous? Encore... encore... mais je suis encore tsar;

mon heure n’est pas venue je puis me repentir. Irène,

Fédor, Marie, approchez ! approchez, boïars, mettez-vous tous devant moi. De qui avez-vous peur? Plus près... A vous tous...

{Il se met à genoux.)

A vous tous, je demande pardon.

BIELSKY.

Aie pitié de nous, Seigneur!

szujsky, bas à Bielsky.

Prends garde, c’est peut-être un piège qu’il nous tend. ivan, à genoux.

Mes fidèles serviteurs, il n’en est aucun, parmi vous, à qui je n’aie fait tort par mes actes ou mes paroles. Pardonnez-moi, Bielsky, Zacharine, Szujsky.

SZL'JSKY.

Seigneur, est-ce à toi de nous demander pardon?

IVAN

Tais-toi, drôle. Je peux me repentir et m’humilier devant qui je veux. Tais-toi et écoute : Je me repens... mes péchés sont sans nombre et sans mesure... j’ai été aveuglé par l’éclat de la pourpre, j’ai souillé mon âme par l’orgueil, mes lèvres par le blasphème, mes mains par le meurtre et le vol, mes entrailles par les excès, mes flancs par la débouche.

Nous te pardonnons, répond Zacharine; mais il faut songer à la guerre que lu laisses. Ivan se relève; il essaye d’apprendre à son fils Fédor ce rôle de tsar qui sera si lourd à remplir; mais Fédor est faible, inerte, il sera incapable de régner. Le tyran se prend de nouveau à regretter son fils Ivan...

On connaît, dans le Louis XI de Delavigne, la scène entre le vieux roi et François de Paule. Le moine italien donne à Louis de sages conseils, il lui adresse de Sévères remontrances : certes, cela n’est pas sans

beauté. M. Tolstoï s’en est peut-être souvenu en faisant appeler aussi un moine par Ivan. Mais la fiction qu'il invente est d’un effet bien autrement dramatique que la scène un peu froide du poète français. Le moine qu’Ivan a appelé vit depuis trente ans dans une retraite absolue; il ignore et les fautes et les malheurs d’Ivan; les questions naïves qu’il lui pose obligent le tsar à une confession nouvelle, mais bien plus douloureuse que la première, dans laquelle Ivan trouvait du moins je ne sais quelle satisfaction d’orgueil à son humiliation volontaire. Ivan expose au moine la situation de l’empire. Que doit-il faire?

LE MOINE

Marcher contre les ennemis. N’as-tu pas de bons généraux? Où donc est le prince Gorbaty, qui jadis triompha sur le Volga?

IVAN

Il m’a trahi et je l’ai fait mourir.

LE MOINE

Et Rapolovsky, le vainqueur des Tatares?

IVAN

Je l’ai fait mourir.

LE MOINE

Et Théodore, le vainqueur de la horde?

IVAN

Je l’ai fait mourir; il voulait me trahir.

LE MOINE

Tsar, la vérité n’est pas dans tes paroles. Tous ces hommes t’ont servi fidèlement... Mais, où est Vorolinsky, qui le premier planta l’étendard sur les remparts de Kazan?

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