I.E MONDE SLAVE
les plus sérieux que sont dévolus les honneurs de la popularité.
Des publications, aussi nombreuses que variées, ont établi la réputation de M. Dixon en Angleterre et sur le continent. Dans ces dernières années, il nous a donné coup sur coup une Histoire de la Tour de Londres , une Excursion chez les Mormons , une Description de la Palestine , un Tableau de la Suisse , un Voyage en Russie. Cette facilité à passer d’un sujet à l’autre annonce une rare souplesse de talent. M. Dixon est un écrivain; sa langue est pure, imagée, élégante; ses dialogues sont dramatiques, ses récits animés, ses paysages pittoresques au plus haut point. C’est un charmeur. Supposez, outre ces qualités, l’esprit critique, l’art d’étudier attentivement les hommes et les choses, ce qu’on peut appeler la conscience littéraire, et vous aurez en M. Dixon l’idéal de l’écrivain.
Je doute que cet écrivain idéal (rara avis j, eût osé promener successivement son lecteur du Jourdain au Missouri, et du Rhône au Volga. Il aurait compris qu’un travail sérieux sur la Russie exige de longues années de préparation, quel’on n’improvise pas en trois mois l’étude d'un monde nouveau, et qu'on ne peut arriver à la connaissance exacte des institutions, sans avoir, hélas ! passé par celle de la grammaire. Mais le
manque de critique est précisément le défaut des qualités de M. Dixon. Il est lui-même la dupe de sou imagination, et le lecteur non prévenu sera certainement la dupe de son style; comment n’avoir pas confiance dans un écrivain qui a tant de foi en lui-même? M. Dixon ignore absolument le russe; cela ne l’empêche pas de nous raconter à tout propos ses conversations avec des paysans, des moines ou des soldats qui, à coup sûr, ne connaissaient guère l’idiome de Shakespeare. M. Dixon n’a pas daigné nous dire qui lui servait d'interprète. Procédé plus louable au point de vue de l’art qu’au point de vue de l’exactitude. On lui a dit ceci, on lui a raconté cela ; tant pis pour le lecteur qui réclame des garanties. Une fois, M. Dixon, dans une lettre adressée au Times , mit en scène l’une des personnes qui lui avaient fourni des renseignements ; or, précisément, cette même personne avait protesté dans le Golos contre l’usage, ou plutôt l’abus, que l’auteur anglais avait fait des indications qu’on lui avait données. Nous avons eu l’occasion de voir en Russie les épreuves mêmes de Free Russia corrigées par un savant moscovite qui transmit plus d’une fois à M. Dixon d’utiles observations. Il ne les a pas toutes mises à profit : son siège était fait. En revanche, il ne s’est montré que trop docile à certaines influences. L’ouvrage, dans le plan primitif de M. Dixon, devait être intitulé Iloly Russia (la sainte Russie), et cette dénomination était juste si l’on songe que les deux tiers du livre sont uniquement consacrés à des choses religieuses. Le titre actuel fut suggéré h l’auteur par
une dame de Moscou, qui trouvait l'autre trop usé. La galanterie a entraîné M. Dixpn un peu loin, et ce serait le cas de répéter que l’esprit est souvent la dupe du cœur. Cependant, avec sa merveilleuse souplesse d’imagination, il a fini par croire qu’il était réellement venu étudier la Russie libre et non la Russie religieuse ; dans sa courte préface, il affirme que les mots Russie libre ( Svobodnaya Rnssia) se trouvent sur toutes les lèvres dans ce pays. Nous venons de parcourir comme lui, plus longtemps peut-être que lui, une grande partie de l’empire russe, et nous avons bien rarement entendu ce mot. Si la masse du peuple russe est pleine d’affection, d’enthousiasme pour le souverain qui a détruit la honte du servage, elle n’en sent pas moins l’étendue des libertés qui manquent encore, et pour lesquelles le pays n’est sans doute pas suffisamment préparé. A voir la popularité dont jouit Alexandre II, on peut, dès maintenant, prédire à la Russie une longue-série de souverains glorieux. Alexandre II est grand pour avoir aboli le servage de la terre; un autre souverain viendra qui abolira le servage de la pensée, un autre qui affranchira les consciences du joug auquel l’église orthodoxe les tient assujetties; un autre qui couronnera l’édifice en proclamant le régime représentatif et les libertés nécessaires. Tous ces empereurs seront populaires, tous exciteront l’admiration et les sympathies de l’Europe, surtout celui qui aura l’art de réconcilier la Russie avec la Pologne, comme l’Autriche s’est réconciliée avec la Hongrie. Mais appeler dès maintenant la Russie un état libre, c’est fausser
la réalité, c'est devancer l’avenir d’un siècle, peut-être de plus encore.
Si M. Dixon avait écrit la Russie affranchie , nous comprendrions cette épithète ; mais dans l’état actuel des choses, le titre de son ouvrage laissera au lecteur une impression d’amer désappointement ; l’intérieur de l’édifice ne répond nullement à l’inscription qui en décore le frontispice. Plus d’une page du livre dément la première, et parfois même l’auteur pousse trop au noir les ombres dont il a cru nécessaire d’obscurcir son tableau. Il a du reste été vertement repris par son compatriote, M. Herbert Barry. M. Barry, lui, n’est pas un écrivain de profession ; ses affaires l’ont appelé en Russie; douze années de voyage et de séjour l’ont initié à la langue et aux coutumes du pays, et il dénonce sans pitié les fantaisies que l’historiographe de la Tour de Londres s’est permises en plus d’un endroit : « J’espérais, dit M. Barry, que la lecture de Free Russia donnerait au public des idées justes sur ce grand pays, et que l’œuvre d’un écrivain aussi distingué apprendrait au monde ce qu’est la Russie et ce que sont réellement les Russes; mais en lisant le livre de M. Dixon, je me suis rappelé le mot du prince Eugène Dolgorouki. « Les Russes seuls ont le droit d’écrire sur la Russie, » disait le prince, entendant sans doute que le droit de traiter un pareil sujet n’appartient qu’à ceux qu’un long séjour a familiarisés avec la Russie. »
Nous ne dresserons pas la liste de toutes les erreurs que relève M. Barry ; il suffit d’en signaler quelquesunes. Ainsi, M. Dixon, qui connaît peu le paysan