I. K MONDE SLAVE
russe, affirme que le père de famille peut se livrer chez lui à tous les excès, à toutes les violences, et que personne ne doit lui demander compte de sa conduite. M. Barry, qui a vécu longtemps avec les moujiks, cite une foule de faits qui démentent cette assertion. A l’appui d'un récit de mœurs contemporaines, M. Dixon invoque un numéro de journal russe; M. Barry, qui lit le russe, nous apprend que le journal en question date de 1864 ; détail important à noter dans un pays qui, toute proportion gardée, marche plus rapidement que nous dans la voie du progrès. Ailleurs, pour démontrer la brutalité du paysan russe, M. Dixon raconte une épouvantable histoire d’assassinat; le coupable était un certain Gorski; malheureusement pour l'auteur, il se trouve que c'était un étudiant polonais, précepteur dans la famille qui succomba victime de sa férocité. Parlerons-nous de ces chemins de fer fantastiques que M. Dixon perce à travers l’Oural, et dont M. Barry n’a jamais aperçu le tracé? Que dire de ces bazars où M. Dixon n’a vu vendre que du pain, du poisson, des images saintes et des cartes ? Nous avons visité nous-mêmes les bazars de Moscou, Kazan, Vladimir, Tver, Jaroslav, et d’autres villes. Nous n’avons jamais vu le peuple acheter des cartes, et nous l’avons vu rarement y jouer. Les dames sont le jeu favori du peuple russe ; quant aux cartes, elles sont le divertissement préféré des clubs et des salons. Nous pouvons ici, comme en maint endroit, joindre notre témoignage à celui de M. Barry ; nous sommes malheureusement obligé de suspecter à tout propos celui de
M. Dixon. « Ce livre n’est pas sérieux, disait naguère la meilleure des Revues de Pétersbourg, mais il est bien curieux. » En effet, les Russes peuvent y apprendre une foule de choses qu’ils ignorent sur leur propre pays. La Revue en question relève aussi plus d’une erreur chez M. Dixon ; mais elle le fait avec moins d’amertume que M. Barry. Juges et parties dans leur propre cause, les Russes déploient généralement vis-à-vis des étrangers une modération, une courtoisie, qui font parfois suspecter jusqu’à l’énergie de leur patriotisme.
M. Dixon éprouve à tout propos le besoin de sortir des limites où l’enferme le cercle restreint de ses connaissances. S’il s’était borné à décrire les monastères de la mer Blanche qu’il a visités, et la vie monastique qu’il a mieux étudiée que personne, il nous aurait donné un livre excellent, qui pourrait se lire sans défiance et même avec un sérieux intérêt ; mais non, il a cru nécessaire de toucher à des sujets qui lui étaient plus ou moins étrangers: la seconde partie de son livre traite tour à tour des paysans et delà police, des étudiants et de l’armée, du panslavisme et de la Sibérie; elle fait un tort véritable à la première.
Pour un compatriote de Bacon, M. Dixon ne possède guère les méthodes rigoureuses de l’induction. Ce ne sont pas des ailes qu’il faudrait donner à son imagination ; mais les poids et le plomb ( plumbum et pondéra) dont parlait naguère le baron de Verulam. Il se hâte de généraliser sur le vu d'un seul fait, sans même avoir pris soin d’en vérifier l’exactitude. Ayant
à peine eu le temps d’observer les traits de caractère propres au peuple russe, il s’empresse de les appliquer à la race slave tout entière. 11 affirme, par exemple, que la Slave est essentiellement religieux; ceci est vrai pour la Russie et pour la Pologne ; mais, en ce qui concerne les Tchèques de Bohême et les Slaves du Sud, la proposition est tout au moins exagérée. Nous avons visité tour à tour Belgrade et Moscou, Prague et Varsovie, et nous pouvons affirmer que la religiosité russe et polonaise présente un mélange de fanatisme et de naïveté qui ne se retrouve pas au même degré chez les Slaves de l’Elbe ou du Danube. « Saint Georges, dit ailleurs M. Dixon, est le patron des races slaves. » Daus quel calendrier M. Dixon a-t-il fait cette découverte? Saint Georges ue joue le rôle de saint national que dans la Grande Russie moscovite, où il paraît s’être identifié avec quelque dieu païen vainqueur de l’hiver et libérateur du printemps. Quant aux autres pays slaves, tous, sauf la Carniole, l’ignorent absolument. La Russie de Kiev vénère saint Michel archange ; la Pologne, saint Stanislas ; la Bohême, saint Vacslav et saint Jean Népomucène; la Moravie, saint Cyrille et saint Méthode... Nous ferons grâce au lecteur du reste de l’énumération; elle figure en maint calendrier slave que M. Dixon eût pu consulter.
Voici qui est plus grave : « Toutes les tribus slaves, dit M. Dixon, sont plus ou moins avides d’errer à l’aventure, aujourd'hui dans un lieu, demain daus un autre, île parcourir le monde, d’habiter en quelque sorte sous la tente, comme faisaient les patriarches.
Mais celte tendance est plus vive encore chez le Russe que chez le Bohème ou le Serbe. » Où l'auteur de Fre e liussia a-t-il étudié les caractères ethnographiques des peuples slaves ? On s'accorde généralement à les regarder comme des peuples agriculteurs. Ceux-là même qui veulent à tout prix faire des Russes des nomades (ce qui est d’ailleurs inexact), s’efforcent de démontrer qu’ils n’appartiennent ni à la race slave ni au monde indo-européen. Déclarer les Russes plus nomades que les Serbes ou les Tchèques, c’est inventer pour ces populations des instincts qu’elles ignorent absolument. « Le temps n’est pas très -éloigné, continue M. Dixon, où la famille slave était nomade, où elle formait un peuple de pasteurs, conduisant ses troupeaux de plaine en plaine à la recherche de l’eau et des pâturages, campant sous des tentes de peau, ou dans des cabanes de bois qui n’étaient guère plus solides, traînant à sa suite les femmes et les enfants, les armes et les dieux domestiques. Ces tribus chassaient le gibier sauvage, et quand la proie leur manquait, se nourrissaient de leurs troupeaux. Quelques Slaves, à la vérité, cultivaient la terre, mais d’une manière grossière, à peu près comme un Indien laboure les savanes qui s'étendent devant lui. » Combien de siècle faut-il entendre par ce temps peu éloigné que M. Dixon paraît connaître avec tant de précision? Les pâtres de la Moravie et les laboureurs de la Pologne en ont depuis bien des générations perdu la mémoire. Dans quelle publication slave, allemande ou française M. Dixon a-t-il pris les traits de cette idylle fautas-
tiques? In my niind's eyes: dans les yeux de mon àme, dirait le personnage de Shakespeare.
Connaissant peu la race slave, il n’est pas étonnant que M. Dixon n’ait rien compris à la question du panslavisme. Elle n'appartient pas précisément au plan de son ouvrage, si l’ouvrage en a toutefois un ; l’auteur a tenu à l’y faire rentrer bon gré, mal gré, à propos d’une description assez superficielle de Kiev.
C’est, assure-t-il, la capitale que rêve l’imagination des panslavistes, et il part de là pour entamer une digression sur les panslavistes russes, digression sur laquelle M. Barry affirme qu’il y aurait bien des choses à dire. Nous ne les dirons pas toutes ; ce serait vouloir traiter à fond une question qui ne se résout pas en passant et qui demande à être examinée sous ses diverses faces ;fou ne l’a jamais traitée en France qu’au point de vue allemand, turc ou polonais^ Il serait pourtant juste de demander aux Slaves ce qu'ils pensent de leurs affaires. Voici comment M. Dixon, lui, se représente les panslavistes :
« Un panslaviste de toutes pièces, dit-il, est un type qui fait sourire ; il suffit qu’un objet soit russe pour qu’il jure qu’il est parfait... Les habitants de Kiev et de Moscou déclarent avec le plus grand sérieux que les vignobles du Don l’emportent sur ceux du Bordelais, que la coutellerie de Toula est de beaucoup supérieure à celle de Sheffield... Le panslaviste a horreur du libre-échange. Il n’est pas fâché d’avoir des chemises de calicot à bon marché, de bons couteaux, de bonnes fourchettes; mais la vue de ces objets lui cause un
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tressaillement d’effroi, quand son pope lui dit que Manchester et Sheffield sont deux villes hérétiques, où les ouvriers qui tissent le coton, ceux qui polissent l’acier, n’ont jamais appris do leurs pasteurs comment ou fait le signe de la croix à la grecque... » Ce tableau est fort plaisant, mais il est peu exact.
M. Dixon confond ici les panslavistes avec un groupe fort restreint de vieux Russes qui, soit par étroitesse d’esprit, soit par suite d’un patriotisme exagéré, rêvent d’arracher leur pays aux influences et aux importations étrangères naguère introduites par Pierre le Grand. Ce groupe tend chaque jour à diminuer ; il joue d'ailleurs un rôle qui n’est pas inutile dans l’économie mtionale. Ses efforts contribueront sans doute à émanciper la Russie de la tutelle commerciale et littéraire de l’Europe. A ce groupe, on oppose généralement les Occidentaux (Zapadniaki) qui, ayant conscience de l’infériorité relative de leur nation, empruntent volontiers à la France, à l’Allemagne ou à l’Angleterre des produits ou des institutions ; ces Occidentaux ont aussi leurs fanatiques ; moins raisonnables peut-être queceux du camp opposé, ils se croient tenus de louer et d'admirer tout ce qui vient du dehors et préfèrent par principe une bouteille de Laffite frelaté à du vin de Crimée naturel. Les deux partis ne se ménagent ni les satires, ni les caricatures. Avec son penchant à tout généraliser, M. Dixon a pris une charge pour un type national. Mais, entre ces deux extrêmes, il y a tout un juste milieu des gens sensés, éclairés, patriotes, qui comprennent qu’en
présence des progrès menaçants de l'idée germanique, il est sage et politique de meltre à profit l’influence qu’assurent à la Russie sur les Slaves la communauté de race, de langue et même de religion.
Ces gens-là savent parfaitement que la coutellerie de Sheffield vaut mieux que celle de Toula; ils lisent les journaux anglais et français ; ils ont visité Paris et Londres; beaucoup d’entre eux occupent des places importantes daus l’armée, dans l’administration, dans les universités. Si M. Dixon avait pu, comme nous, étudier leurs écrits et se mettre au courant des relations qu'ils entretiennent avec Agram, Belgrade ou Prague, il se serait certainement fait une autre idée de ce monde intéressant. Mais on juge trop volontiers les Slaves sur des on-dit, sur des à-peu-près ;[ïïn article, publié naguère par une Revue anglaise, ne dénonçait-il pas les menées sourdes de la propagande russe dans les universités slaves de l’empire d’Autrichej/Or, l’Autriche, sauf en Galicie, n’a pas d’universités slaves.
Nous n’insisterons pas. Ces réserves suffiront pour mettre le lecteur en garde contre les omissions et les inexactitudes dont la Russie libre est loin d’être exempte. Après avoir lu avec intérêt, et môme avec confiance, la première partie de l’ouvrage consacrée aux monastères du Nord, on fera sagement de ne point s’aventurer sans précautions dans les chapitres qui suivent. Les erreurs qu’ils renferment auraient pu être atténuées si l’auteur avait trouvé dans son traducteur un critique compétent, dont les notes auraient servi de correctif ou de complément au texte de l’original. Mal-
heureusement, pour bien savoir l’anglais, on n’est pas obligé de connaître la Russie; il serait aisé d’y relever plus d’un lapsus dans l'édition française : quand le traducteur appelle par exemple Lomonosov un poète rustique, il donne une très-fausse idée de ce Malherbe russe. The peasant poet , dit Dixon, c’est-àdire, le paysan poète on plutôt le paysan devenu poète. Lomonosov n’eut rien de commun avec Théocrite, ni avec Robert Burns. Ailleurs, l’ignorance de la langue russe amène do singulières méprises. Il s’agit, par exemple, d’un moine appelé Philarète Ouchka, ou Philarète le mineur. On nous donne même son portrait. Un peu plus loin, il est question d’un certain Ivan Ouchka, ou Jean le mineur. Le lecteur peu versé dans l’idiome moscovite prendra certainement le mot Ouchka pour un adjectif russe qui veut dire petit; il n’en est rien : Ouchka est tout simplement une forme diminutive, Petrouchka répond à notre Pierrot, et Ivanouclika à notre Jeannot. Des inexactitudes du même genre se rencontrent dans les illustrations de la Russie libre. A beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe; nous voulons croire à l’authenticité de tous les dessins dont la reproduction orne les pages du volume; mais il en est qui, faute sans doute d’un commentaire suffisant, ont été peu sérieusement interprétées. Le personnage imberbe qu'on nous oflY.* quoique part comme le portrait d’un vieux croyant est tout, simplement une de ces religieuses qui parcourent les rues de Moscou en quêtant pour de bonnes œuvres; le portefaix qui lui puccède est un portier dans l’exercice des rudes forte-
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lions que lui impose la police impériale. Je soupçonne fort le sieur Karaïti. juif, d’êlre l'un de ces juifs Karaïm qui habitent la Russie méridionale, où ils prétendent s’être établis après la prise de Jérusalem; ils se croient d’un sang plus pur que leurs coreligionnaires, les juifs talmudistes. Que dirait le lecteur français d’un livre écrit sur son pays par un Anglais ou par un Russe, où l’on verrait figurer le sieur Auvergnat, porteur d’eau îi Paris, et qui nous offrirait le portrait d’une religieuse du Sacré-Cœur pour celui d’un pasteur protestant ou d’un vieux catholique? Moins le public est au courant du sujet traité, plus il importe de le mettre en gar le contre des erreurs qu’il n’est point en état de contrôler par lui-même.
Malgré ces réserves, nous devons des remerciements ;'i M. Dixon, d’abord pour avoir si bien visité et si bien fait connaître les sanctuaires de la mer Blanche, ensuite pour avoir inspiré l’ouvrage de M. Barry. M. Barry n’eût sans doute jamais rien écrit si les méprises de M. Dixon ne lui avaient mis la plume à la main. Entre les deux livres, comme entre les deux auteurs, le contraste est complet. L’un a parcouru la Russie en quelques mois pour y recueillir des impressions auxquelles il a prétendu donner plus tard une forme critique et systématique; l’autre, après avoir vécu ou voyagé
douze années en Russie, publie le fruit de ses observations sans viser à l’effet littéraire, sans autre préoccupation que celle de soulager sa conscience en révélant la vérité sur le monde au milieu duquel les circonstances l’ont appelé. M. Barry n’a point hésité à laisser de côté les sujets qui ne lui étaient pas complètement familiers, par exemple ce qui touche à l’armée, à la marine, à la littérature. Ses fonctions, comme directeur d’un grand établissement industriel, l’ont mis en rapport avec des ouvriers et des paysans; il a parcouru les voies de communications; il a fait des affaires à la foire de Nijni. Ses récits portent cette empreinte de franchise qui dénote le témoin sûr et bien informé. On n’y trouve ni le coloris, ni les allures dramatiques de M. Dixon; mais on peut y ajouter pleine confiance. Sans avoir tracé au frontispice de son œuvre un titre aussi flamboyant, aussi flatteur pour la Russie que celui de M. Dixon, il admire et comprend mieux que lui les réformes que la Russie doit à l'initiative d'Alexandre Il ; il ne met pas en scène des personnages imaginaires; il n’a point recours au dialogue ni à la prosopopée, mais il expose fort bien le texte des lois dont il a pu, de visu , constater l’application. On se demande si les résultats de l’émancipation n’ont pas été nuisibles aux intérêts du paysan et de l’agriculture? M. Barry répond qu’il a lui-même fait procéder à l’arpentage d’un terrain comprenant vingt-six villages et quarante mille habitants, et qu’il a trouvé partout les champs en bon état. On affirme que les Russes ont des habitudes nomades; M. Barry note, au contraire, l’attache-
ment extrême du moujik h son village. Il est très-difficile de décider le paysan russe à émigrer. Certains cantons de la Russie fournissent, il est vrai, des marchands ambulants et des colporteurs; mais ce fait n’a rien d’extraordinaire ou de spécial à la Russie. L’Auvergne, le Limousin apportent en France, par exemple, un nombreux contingent à des industries plus ou moins nomades, sans qu'on ait songé à rayer leurs habitants de la famille européenne.
» Je rencontre partout, dit M. Barry, des signes nonéquivoques de progrès. Partout des maisons neuves se construisent; les vieilles se réparent; les champs sont mieux clos, les cours plus grandes; sur beaucoup de maisons les ci-devant serfs ont cloué les plaques des compagnies d’assurance contre l’incendie ; les chevaux sont plus souvent ferrés, les roues des voitures plus généralement munies de bandes de fer. Hommes et femmes sont mieux vêtus; tous recherchent l’instruction; ils sentent qu’ils sont sous la protection de la loi; ils se rendent mieux compte de ce qui se passe à la ville voisine... Le serf émancipé est, sans comparaison, ce qu'il y a de plus important et de plus intéressant a étudier en Russie. Il a été l'objet d’appréciations sévères; mais observez-le comme je l’ai observé, vivez avec lui comme j’ai vécu pendant plusieurs années, gagnez sa confiance, amenez-le à causer avec vous; tout cela, je l’ai fait, et je déclare que j’aime le serf émancipé et que l’émancipation a été un immense succès. »
Voilà le langage d'un homme qui se sent bien infor-
mé; dès le début le lecteur de M. Barry se trouve à l’aise avec lui. D'ailleurs, sou admiration pour les progrès et les réformes ne l’empêche nullement de reconnaître les lacunes actuelles de l’esprit et de la société russes; il note soigneusement et l’apathie de ces négociants moscovites qui ne comprennent pas encore tout le prix du temps, et le fatalisme oriental de ces paysans qui attendent plutôt de Dieu que d’eux-mêmes l’extinction d’un incendie; il est d’une impitoyable rigueur pour certaines classes, notamment pour l’aristocratie, race usée, inutile, abâtardie, dont il prédit la fin prochaine. Les propriétaires, les négociants, les paysans donnent lieu tour h tour à des observations justes et qui méritent d’autant plus de créance que l'auteur a joué un rôle dans les incidents qu’il raconte. Il ne juge point les hommes et les faits dans leur rapport avec nos institutions de l'Occident, mais dans leur rapport avec l'état de choses antérieur à l’émancipation. C’est là le vrai point de vue. On est toujours porté à oublier que la Russie a reçu le christianisme quatre siècles après nous ; qu’elle a échappé au grand mouvement de la Renaissance; qu’elle a gémi pendant des siècles sous le joug des Tartares. Le knout n’existe plus; c’est un progrès; mais le paysan peut encore être condamné à quelques coups de corde. M. Barry, qui connaît le peuple russe, affirme que si cette peine était supprimée, les moujiks seraient incapables d’apprécier la valeur de cette amélioration. Il est, chez nous, des raffinements dont ils ne sont pas encore èn état de comprendre la délicatesse. Sans négliger les indica-
lions de ce genre, M. Berry sait estimer à leur juste valeur les qualités de cette forte race, « Tous ceux, dit-il, qui ont vécu comme moi avec le moujik, tous ceux qui ont appris à connaître ses mœurs, à être indulgents pour ses défauts, surtout à apprécier sa bonté et sa charité naturelles, joindront leur voix à la mienne pour réclamer en sa faveur l’instruction. Qu’on apprenne à lire au moujik, et aussitôt il prendra la place qui lui revient dans l’échelle sociale. » On commence en effet à instruire le moujik; des écoles se créent dans bien des villages; malheureusement, jusqu’ici le personnel enseignant est loin d'être à la hauteur des besoins de l’empire.
La chasse, l’industrie, les chemins de fer, la foire de Nijni, fournissent à M. Barry de sujets de tableaux moins brillants sans doute, mais plus exacts que les esquisses de M. Dixon. Un chapitre qui surprendra certainement, c’est celui que l’auteur consacre à la Sibérie. Jusqu'ici le nom de cette contrée était inséparable de l’image d’une solitude glacée, habitée seulement par des prisonniers politiques, dont la vie se passait dans une lutte sans trêve avec les ours qui leur disputaient l’empire des forêts. Cela, paraît-il, n’est vrai que de l’extrême nord et de l’extrême orient. Quant aux autres parties où M. Barry a souvent voyagé, le climat n’en est pas plus âpre que celui de Moscou ; la fraise, la framboise, la groseille et la cerise y croissent en abondance; la vie est moins chère, les chemins aussi bons que dans le reste de l’empire; les maisons de poste sont convenables, les chevaux
rapides. Dans les grandes villes, on trouve des cercles, des hôtels, des théâtres; on y rencontre une société nombreuse et cultivée. « Pour ce qui est de la difficulté de pénétrer en Sibérie, des dangers du voyage, du manque de confortable, des dépenses excessives, le public s’est laissé induirè en erreur par les coûtes de certains voyageurs et parla romantique imagination de ceux qui sympathisaient trop vivement avec les déportés politiques. » Le commerce et l'industrie se développent chaque jour; on ne se contente plus de fournira l’Europe des matériaux bruts; on fabrique des rails, des vêtements, des étoffes, du coton,' du papier. Une trentaine de bateaux à vapeur ont déjà été lancés sur les fleuves et rivières de la Sibérie. Ces renseignements curieux concordent pleinement avec ceux que nous fournissaient naguère à Kazan des Allemands qui ont longtemps vécu au delà de l’Oural, et nous avons vu l’industrie sibérienne fort honorablement représentée à la récente Exposition de Moscou. Le jour où la Sibérie sera ouverte aux voies ferrées, Moscou deviendra le grand centre des communications commerciales entre l’Europe et l’Asie. Dès maintenant, M. Barry signale cette contrée calomniée comme un débouché lucratif aux colons qui se portent vers l’Amérique. Pour y faire fortune, il suffit d’avoir l’amour du travail et des bras vigoureux. Tel négociant qui est arrivé jadis à Tobolsk avec deux ou trois mille francs, est aujourd’hui trois ou quatre fois millionnaire.
L’attention que M. Barry a donnée aux établisseipents industriels ne lui a point fait négliger la situa-
tion des déportés et des exilés politiques. Selon lui, on accuse à tort les Russes de traiter leurs criminels plus cruellement que les autres nations. Les Anglais pendent les meurtriers; les Français les guillotinent; les Russes les utilisent pour des travaux publics. Quant aux condamnés politiques, leur peine consiste uniquement à résider dans un rayon donné autour d’un point désigné. Pourvu qu’ils ne sortent pas de ce cercle, ils sont absolument libres. Malheureusement, l’opinion publique a souvent confondu des assassins et des faussaires avec des héros et des martyrs. Sans se faire l'apologiste des procédés trop sommaires qui amènent parfois la déportation, procédés dont M. Dixon donne une idée peu exacte, M. Barrv proteste contre les exagérations de récits infidèles ou mal interprétés. Comme M. Dixon, il rend justice à la bienfaisance dont les paysans russes aiment a faire preuve envers des condamnés. Jamais il n’a rencontré un convoi de prisonniers sans voir la population lui apporter de l’argent et des vivres. Ce sont là des faits consolants pour l’humanité. Nous souhaitons, avec M. Barry, que le courant de la colonisation européenne vienne à se porter un jour sur ces pays trop dédaignés jusqu’ici; tandis que la Perse et la Chine dorment du sommeil de l’Orient, il est curieux de voir cette Sibérie si mal famée, s’ouvrir aux progrès de notre civilisation ; nous souhaitons aussi que des voyageurs occidentaux entreprennent à leur tour d’explorer ces contrées ignorées et de nous les faire connaître. La France, en particulier, ne manque pas d’écrivains capables de
rivaliser avec M. Dixon; mais il serait difficile d’v trouver un publiciste aussi bien renseignéque M. Barry.
M. Ralston a visité la Russie, non pour y recueillir des impressions comme M. Dixon, ou pour y traiter des affaires comme M. Barry, mais pour observer les mœurs populaires, pour pénétrer les traditions, pour étudier cet ensemble de coutumes primitives et de chants naïfs que les Anglais appellent folklore, mot pour lequel notre langue ne paraît point avoir d’équivalent. Une connaissance sérieuse de l’idiome russe est indispensable à des recherches de ce genre ; elle ne fait point défaut à M. Ralston. Une excellente traduction des fables de Krylov suffirait à l’attester; l’ouvrage qui nous occupe en ce moment prouve que le savant Conservateur du Bristish Muséum n’a pas approfondi seulement la grammaire, mais l’esprit même de la nation qui l’intéressait. Le sujet dont il traite est de ceux qu’un seul écrivain ne saurait embrasser; les problèmes complexes de la vie et de la religion populaire exigent des études persévérantes et multiples. A chacun sa tâche; l’un recueille les contes de la bouche des enfants ou des vieilles femmes; l’autre arrache aux rhapsodes rustiques le texte correct des épopées qu’ils chantent; un troisième arrête au vol les paroles ailées, proverbes, énigmes, dictons ; celui-là note les rites du
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mariage; cel autre les cérémonies des funérailles. El ce patient travail doit se répéter pour chaque province, pour chaque district, pour chaque village. On ne sait pas assez quelle patriotique et consciencieuse ardeur les Russes déploient à ces recherches, qui tout ensemble enrichissent la littérature nationale et jettent des lueurs inattendues sur bien des côtés de la vie indoeuropéenne. Et comment le saurait-on? On ne lit pas les Recueils qui apportent les comptes rendus de ces travaux ; les livres qui les renferment sont introuvables dans le commerce, et ne figurent point dans nos grandes bibliothèques. Si l’on n’y prend garde, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Amérique même devanceront les pays français dans la connaissance du monde russe. Telle société savante dont jamais un volume n’a pénétré à Paris, envoie trois ou quatre exemplaires de ses Mémoires à Londres, à Berlin et même à New -York. Pétersbourg et Moscou ne sont pas les seuls centres de celte activité scientifique qui nous échappe. Qui se douterait, par exemple, qu’on imprime des livres d’érudition à Kazan, et qu’une Revue philologique se publie à Voroneje? Il existe aujourd’hui, en Russie, toute une littérature de la vie populaire. Les Proverbes - ] et le Dictionnaire de Dahl, les Études historiques et: grammaticales de M. Buslaïev, les contes recueillis par \ MM. Afanasiev et Sakharov, les recherches de M. Kot- 1 Jiarevskv sur les rites funéraires, les Essais de M. Afa- \
nasiev sur l’idée poétique de la nature, ceux de 1 M. Miller sur le cycle héroïque de Kiev, les Chants ! édités par MM. Schein, Bezsonov, Golovatski et bien.J
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d'autres travaux qu’il serait long d’énumérer ici, jouissent d’une légitime renommée dans le monde slave et mériteraient d’être connus ailleurs. Cette science nouvelle a déjà eu ses martyrs; naguère mourait dans un village du gouvernement d’Olonetz, un savant distingué, M. Hilferding, emporté par le typhus au moment où il se préparait à compléter une collection de chants épiques, commencée dans un précédent voyage.
M. Ralston n’a ignoré aucune de ces publications; par la façon dont il les met en œuvre, il a rendu service aux Russes eux-mêmes ; tout le inonde ne peut lire les diverses monographies dont nous venons d’indiquer les principales. Grâce aux extraits ingénieux, à l’élégant résumé de l’auteur anglais, l’étude des problèmes les plus complexes devient accessible à la masse des lecteurs, et nous ne serions pas étonnés d’apprendre quelque jour qu’il vient de paraître, soit à Pétersbourg, soit à Moscou une traduction d’un livre qui manquait encore à la littérature nationale. M. Ralston s’était d’abord proposé de présenter en un volume l’abrégé du folklore de la Russie, contes, légendes, énigmes, proverbes, poèmes épiques et lyriques conservés par la tradition orale. Mais, ainsi qu’il arrive quand on se passionne pour un sujet et qu’on entreprend d’en examiner tous les aspects, l’auteur a vu l’horizon s’étendre sans cesse devant lui; bientôt il a dû restreindre ou plutôt diviser ses études. Il s’est attaqué tout d’abord à la poésie lyrique populaire, sans s’interdire toute fois les digressions qui lui
paraissaient utiles; les contes et les épopées seront l’objet de deux volumes, auxquels nous souhaitons d’avance la bienvenue.
On sait quelle est la richesse et la variété d'inspiration de la poésie slave ; il n’est guère dans la vie de circonstance à laquelle elle ne vienne s’associer. Le peuple russe, que certains etnographes prétendent exclure de la famille slave, ne le cède au point de vue poétique à aucun de ses congénères. En vain les Tartares ont fait peser sur lui leur main de fer; en vain la fatalité historique l’a plié sous le joug d’institutions contraires au génie de sa race. Plus les circonstances l'attardaient dans la voie de la civilisation, jjlus il restait fidèle à la muse nationale. « Bien peu d’étrangers, dit avec raison M. Ralston, connaissent fond les richesses de cette poésie populaire. Un souffle de poésie court à travers la pensée et la parole du paysan russe; les chants qui le suivent dans la vie forment un véritable cycle poétique... Ils offrent un tableau fidèle des mœurs du peuple qui les chante : ils incarnent les sentiments de millions d’àmes, dont sans eux il serait bien difficile de pénétrer la vie intime. Ils accueillent le paysan il son berceau, ils embellissent les jeux de son enfance, les exercices de sa jeunesse; ils sont les interprètes de son amour. Us abrègent les heures de travail; ils égayent les instants du repos : ils accompagnent le conscrit qui part pour l’armée, la fiancée qui quitte le logis paternel, le cercueil qu’on descend dans la fosse. » Vous dites, s'écrie un poète slave, que notre peuple n’a point de
civilisation ! mais c’est lui qui chante pour nous et c’est vous qui chantez pour le vôtre.
Qui compose ces poëmes populaires? Nul ne peut le dire. A quelle époque remontent-ils? Personne n'en peut fixer la date. Tel fragment mythique semble une page arrachée aux Yédas; tel autre est postérieur à l’invasion des Tartares, peut-être même à Pierre le Grand. Les nuances qui distinguent les différents genres rendent les classifications assez délicates; il y a les chants de la danse, les récitatifs, les chants rituels ou mythiques, les chants des Cosaques, des brigands, des soldats, les épopées historiques. Dans les villes, la poésie dite littéraire a déjà étouffé l’inspiration primitive de la muse slave. Mais dans les campagnes de certaines provinces, la faculté créatrice existe encore. Dans le gouvernement d’Olonetz, dit Jlybnikov, il n’est guère de personne qui 11e sache traduire^ ses sentiments de douleur, soit en improvisant une complainte nouvelle, soit en adaptant un chant vieilli à de récentes circonstances. Voici par exemple quelques vers d’une jeu 11e fille sur la mort de son cousin :
« Je me plains de ma mère — qui ne m’a pas laissée aller malheureuse — chez lui, le chéri, le bienaimé, — mon cousin chéri. — Triste je me serais assise — auprès de son lit de douleur. — Tristement j’aurais prié — mon cousin chéri de parler; — peutêtre m’aurait-il parlé — m'aurait-il dit un mot secret — que j'aurais répété tristement à ma tante bien aimée.
» Malheureuse que je suis : j’aurais donné — à la mort, la mort rapide, — mon beau costume, — ma plaisante vie, — tout mon trésor doré, sans y regarder. — Mais je n’aurais jamais laissé partir mon cousin... »
Les Cosaques, aussi, improvisent tour à tour de guerrières épopées ou de tendres complaintes. Les luttes contre les Tartares, les exploits de certains chefs : Stenka Razine, Chmelnitsky, Mazeppa, inspirent des poètes sans art, mais non sans talent; leurs chants sont comme un dernier écho de ces épopées du moyeu âge qui célébraient naguère les richesses de Kiev ou les exploits de saint Vladimir. Le cycle d’Arthur ou de Charlemagne a son pendant dans le cycle héroïque de Kiev. Mentionnons encore les poèmes de Novogorod-la-Grande, précieux par les lumières qu’ils jettent sur la vie et les mœurs de cette ancienne république.
De même que, dans les épopées, la critique doit faire la part de la fantaisie et de la réalité, de même, dans les chants lyriques, on doit rechercher les traits qui caractérisent les mœurs intimes du peuple et ceux qui rappellent des traditions mythologiques de la race slave ou de la famille indo-européenne. A côté de ces antiques divinités dont les noms nous ont été conservés dans les Chroniques ou dans les monuments, il y a dans la poésie populaire des Slaves tout un monde de demi-dieux et d'esprits que les progrès du christianisme et de la civilisation n’ont point réussi à chasser de la croyance populaire. Le foyer domestique est