XXVI LU MONDE SLAVE
encore si nouvelles; il n’avait pas l’éclat de Miekiewicz, mais une certaine solidité, et une clarté qui sera toujours le meilleur apanage de l’esprit français. Survint la Révolution de 18'i8; Cyprien Robert tomba dans je né sais plus quelle doctrine, le cabétisme, je crois, et un beau matin il disparut. Personne n’a jamais suce qu’il est devenu, ni le directeur de la Revue des Deux-Mondes, ni l'honorable professeur qui lui a depuis succédé. On m’a assuré qu’il était parti pour l'Amérique, à la recherche de l’Icarie. La chaire jouait de malheur: des deux premiers professeurs, l’un s’était englouti dans les théories Messianiques, l'autre dans je ne sais quelles doctrines extra-humanitaires. « Je crois, dit le Sganarelle de Molière, que cet habit est purgatif et que c’est prendre médecine que de le porter. » Jff ne jurerais pas que bien des gens n’aient attribué à la chaire de littérature slave une fâcheuse influence sur la raison humaine, et que les médecins aliénistes n’en aient fait le sujet d’études pathologiques et psychologiques. La chaire était mal vue dans beaucoup de régions. Le bon sens et l'érudition modeste du professeur qui l’occupe aujourd'hui, M. Alexandre Chodzko, dont je dirais plus de bien encore s’il n’avait été mon premier maître, ont évidemment réconcilié
avec elle les esprits les plus ombrageux. Cependant, cette chaire a encore donné lieu, il y a quatre ans, à un acte officiel, que j’ai d’autant plus le droit de juger sévèrement aujourd’hui, (pie je l’avais dénoncé et combattu au moment même où il allait s’accomplir. La chaire de Mickiewicz, depuis sa fondation, avait porté le titre de Chaire de langue et de littérature slave; suivie par quelques studieux auditeurs, elle se livrait paisiblement à des études de grammaire et de littérature, lorsqu’un journaliste imagina de la dénoncer au monde comme un foyer de panslavisme, comme le plus solide point d’appui et le meilleur auxiliaire de la politique moskovite (avec un h, s'il vous plaît). Le titre de cette chaire favorisait l’ambition moskovite, attendu qu’il semblait reconnaître l’existence d’une seule lange slave, etc. Sur ce thème, le rédacteur en question écrivit une pétition qu’il adressa au Sénat; le Sénat fit à celte pétition l’honneur de la discuter sérieusement; l’illustre assemblée, dont je parle avec tout le respect que l’on doit aux pouvoirs tombés, examina la pétition et la renvoya au ministre de l'Instruction publique. Il n’y avait, dans tout le Sénat, qu’un seul homme qui eût un peu étudié les choses slaves, feu Mérimée ; mais il avait trop de bon sens
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et de scepticisme pour se fourvoyer dans les discussions de ses collègues. Le ministre, M. Duruy, fit bon accueil à la pétition, et le Corps législatif aussi. Résultat définitif : la chaire du collège de France vit changer son titre de Chaire de langue et littérature slave contre celui de Chaire de langues et de littératures d’origine slave. Le pétitionnaire et quelques Polonais, plus patriotes que sensés, se frottaient les mains; ils croyaient avoir porté un coup mortel à la Russie et sauvé la civilisation européenne. Ils raisonnaient ou déraisonnaient ainsi : Qu’est-ce que le panslavisme? la tendance qu’ont tous les peuples slaves à se grouper autour de l’Etat moskovile. Démontrons aux Slaves que les Moskovites 11e sont pas des Slaves ; le panslavisme est à jamais impossible. Ils croient, ces bons Slaves, que la Russie a une littérature slave, erreur : elle est tout simplement d’origine slave. Comprenez-vous la nuance ? Malheureusement les Slaves ont la tète dure; ils prétendent
n’avoir pas besoin des conseils d’un rédacteur pa- / t
risien peu expert d’ailleurs m slaricis pour régler
leurs aspirations et leur destinée. Ils poussèrent
même l’impudence jusqu’à faire des gorges
chaudes de notre naïveté, et je fus assez froissé
naguère, il m’en souvient, de voir comme on se
INTHODUCTIO.V.
moquait de nous dans les journaux d’Agram, de Prague et de Moscou.
Evidemment le pétitionnaire était de bonne foi quand il croyait sauver l’Europe et la France d’un effroyable cataclysme, en substituant un pluriel à un singulier. La confusion des idées est telle chez nous en matière étrangère, que toutes les aberrations sont possibles. Pour moi, j'ai pris depuis longtemps la devise d’IIorace, ni hil admira ri. Je dois ajouter que l’opinion publique a été souvent égarée chez nous par le zèle excessif d’un certain nombre de Polonais, dont le patriotisme est aussi respectable que leur partialité peut être suspecte. J’en ai fait plus d’une fois l’expérience.
Il y a cinq ans, à pareille époque, je publiai, à Paris, un livre intitulé : Cyrille et Méthode. Etude historique sur la Conversion des Slaves au Christianisme. C’était un travail d’érudition, une thèse de doctorat; je m’étais efforcé de me placer au point de vue de la science pure et de l’indifférence absolue; c’est dire que je ne m’associais ni aux passions des Russes, ni à celles des Polonais, ni au fanatisme des ultramontains, ni à l’intolérance des orthodoxes. Le livre était dédié à Mgr Stross-
mayer, dont le inonde chrétien u pu apprécier depuis le libéralisme. Eh bien! mon livre avait à peine paru, qu’un journal publia contre lui un certain nombre d’articles furibonds (inspirés par quelques fanatiques polonais) où il dénonçait l’ouvrage comme ayant été écrit pour favoriser la propagande moscovite (sic). Si j’avais parlé de l’ancienne unité liturgique des Slaves, c’était évidemment que je voulais la rétablir dans l’avenir! Si je racontais l’histoire du grand empire slave du dixième siècle, c’était pour le restaurer au dixneuvième! Bref, il ne manquait à l’article que l’indication précise des roubles et kopeks que j’avais dû toucher pour répandre chez les Slaves les doctrines pernicieuses du panslavisme. Il semblait, à voir la passion avec laquelle on m’attaquait, que les Slaves n’eussent attendu que l’apparition de mon livre pour acquérir des notions précises sur leur passé et sur leur avenir politique et littéraire. Mais, voici qui est plus curieux : tandis que j’étais dénoncé et insulté en France comme agent moskovite, mon livre arrivait en Russie, et, comme c’était en somme un fait assez nouveau qu’un ouvrage français d’érudition sur des questions slaves, il était l’objet d’une élude assez attentive. Une des principales Revues russes,
l’organe officiel du ministère de l’Instruction publique, lui consacrait, par la main d’un professeur de Kharkov, un article très-approfondi. Le rédacteur français, ignorant des choses slaves, n’avait guère trouvé que des injures à m’adresser; le professeur russe, homme très-compétent, me soumettait des observations sérieuses et de graves critiques, et me reprochait, en termes fort courtois d’ailleurs, de m’èlro laissé entraîner par le fanatisme polonais et catholique*. Ainsi, les deux * partis se renvoyaient mon livre; jamais je n’ai eu plus sérieusement conscience de mon impartialité.
Ne croyez pas cependant que ceux qui voient du panslavisme partout se soient laissé convaincre par le langage de la Revue russe. « Nous savons, disent-ils d’un air profond, combien la Russie est habile; elle cache son jeu; elle fait attaquer le livre de l’écrivain français dans un organe officiel,