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ail point de vue de l'alphabet, le monde slave est bien loin de l'unité.
Je ne puis donner ici une idée de l’ensemble des littératures slaves, ou de chacune en particulier. Toutes, sauf la littérature slavonne, offrent un élément populaire précieux au point de vue poétique et mythologique. Toutes ont un fonds de chansons et de contes que d’innombrables publications n’ont point encore réussi à épuiser; les contes, quand on les aura suffisamment étudiés, jetteront un jour nouveau sur oertains côtés de la mythologie indo-européenne ; les poëmes populaires se présentent sous un double aspect; chants héroïques, idylles amoureuses. La poésie héroïque populaire a disparu de bonne heure chez „ les peuples soumis à l’influence du latanisme ; la Pologne l’ignore absolument ; la Bohême n’a retrouvé que quelques fragments de ses antiques épopées ; en revanche, les pays orthodoxes, la Russie, la Serbie offrent des cycles entiers de poëmes héroïques. L’auteur do ce travail a traduit les épopées bohèmes. \1M. Dozon et d’Avril, les poëmes serbes. Un savant anglais,
M. Ralston, nous promet sur les épopées russes un volume qui révélera des choses intéressantes.
On a traduit aussi dos chansons populaires; mais, dépouillées de leur musique originale et de leur langue essentiellement gracieuse et poétique, cos idylles délicates deviennent dans la traduction ce <pie devient dans un herbier une fleur desséchée. On en retrouve les formes; mais il faut en deviner le charme, la couleur et le parfum. A côté de la poésie populaire, chaque pays slave a eu, dans la limite des circonstances, une littérature savante qui mérite d’occuper l’attention. La Bohême a l’honneur d’annoncer la réforme par les écrits de Jean Huss, que les Allemands revendiquent en vain : Huss fit pour le tchèque ce (pie plus tard Luther devait faire pour l’idiome germanique; le quinzième, le seizième et le dix-septième siècle présentent une forte génération de moralistes, de théologiens et de poètes.
La Pologne, plus foncièrement catholique que la Bohême, débute plus tard dans l’application de la langue populaire ; mais elle produit des poètes éclatants, dignes de l’antiquité classique. Aujourd’hui encore, la poésie polonaise, inspirée par les malheurs de la patrie, pénétrée d’un mysticisme étrange et poignant, peut bravement soutenir la comparaison avec les Ecoles de France, d’Alle-
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magne et d’Angleterre. On cite toujours le nom de Mickiewicz ; mais il n’est pas seul, et ses rivaux ou ses disciples constituent toute une légion. L'éloquence sacrée, le théâtre, occupent une belle page dans la littérature polonaise; la Bohème a vu aussi depuis 1830 surgir une brillante génération de poètes qui ont entrepris de chanter les gloires du passé et les espérances de l'avenir; mais elle est surtout le pays des critiques, des philologues et des historiens.
En Russie, les circonstances politiques d’une part, de l’autre l’usage du slavon, langue hiératique, ont retardé le développement de la littérature nationale; mais elle n’a rien perdu pour attendre. Epurée et réglementée par Lomonosov, au siècle dernier, la langue russe s’enorgueillit déjà d’une longue série de grands écrivains, depuis Krvlov, qui rivalise avec la Fontaine, jusqu’à Tourgueniev, qui ne le cède point à Georges Sand. Les traductions du russe sont nombreuses en France ; mais on ne les apprécie pas suffisamment, faute de connaître le pays qui inspira les auteurs des ouvrages originaux. Chez les Slaves du Sud, on rencontre deux courants différents; chez les catholiques, l’idiome national est cultivé dès le
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quinzième siècle sur les côtes de la Dalmatie, notamment à Raguse, qui voit fleurir une brillante école poétique; chez les orthodoxes, soumis de bonne heure au joug musulman, l’idiome slavon, après avoir produit des œuvres de droit et de théologie, a cédé fort tard la place à la langue populaire ; les deux éléments serbe et croate se sont rapprochés depuis 1830. Agram et Belgrade sont aujourd’hui le théâtre d’un mouvement littéraire qui serait plus fécond encore si la différence des religions et des alphabets n’en contrariait, dans une certaine mesure, le développement.
Assurément ces littératures, môme prises toutes ensemble, ne sauraient rivaliser avec celles de l'Occident ; mais elles les surpassent par le nombre et l'intérêt des productions populaires ; elles possèdent des individualités qui, sans pouvoir être opposées aux Dante, aux Molière, aux Gœthe, aux Shakespeare, tiennent une place honorable parmi les représentants du génie humain. Au point de vue scientifique, les Slaves détiennent encore le secret d’une partie de nos mythes ; au point de vue politique, ils sont les alliés nécessaires de notre race ; ils ont moins de passé que nous ; ils ont peut être plus d’avenir.
Malheureusement, la difficulté grammaticale des langues slaves n’est pas le seul obstacle qui s’oppose à l'étude des peuples parmi lesquels ces langues sont parlées.
Le conflit des dogmes, des idées et des passions est si violent dans le monde slave et autour de ce monde, qu’il faut s’armer d'une triple cuirasse d’airain et de sang-froid avant d’y pénétrer. Premier principe : ne croyez jamais les Allemands quand ils parlent des Slaves, et réciproquement. Deuxième principe : ne .croyez jamais les Polonais quand ils parlent des Russes, ni les Russes quand ils parlent des Polonais; défiez-vous des orthodoxes lorsqu’il s’agit des catholiques, et vice versa. La passion politique et religieuse a tellement envahi toutes les choses slaves, qu’il n’y reste plus de place, ou presque pas du moins, pour la science pure et le libre examen. Or, qui jusqu’ici s’est occupé des peuples slaves en dehors d’eux, en
apportant ù celte étude l’impartialité et les lumières suffisantes?
On ne peut mieux comparer celui qui veut s’engager à fond dans ces études, qu’au voyageur qui entreprend de visiter une de ces forêts vierges de l’Amérique, où les lianes, les ronces et souvent aussi les bêtes venimeuses se pressent dans les jambes du hardi voyageur, aveuglent ses yeux et l’obligent, bien malgré lui, à rebrousser chemin, après quelques tentatives infructueuses. Rappelez-vous les beaux vers de Dante, au début de Yln ferno :
Mi ritrovai per una selva oscura
Questa selva selvaggia, ed aspra e forte Clie nel pensier rinnova la paura
Cette forêt obscure, âpre et dure, dont le seul souvenir éveille la terreur, représente assez bien le monde slave. Et, phénomène singulier, dont on ne doit, espérons-le, tirer aucune conséquence pour l’avenir, les premiers qui chez nous s’y sont enga-
I NTHOnUCTIÜN.
gés y ont perdu leur raison. Mickiewicz, le grand poëte polonais, le plus grand peut-être du dix-neuvième siècle, après avoir, pendant trois ans, occupé avec un éclat incomparable la chaire de littérature slas'e, dont la création fera éternellement honneur à M. Cousin, Mickiewicz, qui constituait, avec MM. Michelet et Quinet, un triumvirat dont on ne perdra pas de longtemps la mémoire, est allé s’égarer dans les folies mvstiques et malsaines du Messianisme.
Rien de navrant comme les deux derniers volumes de son cours sur les Slaves, où l’on voit cette noble et belle intelligence s’obscurcir peu à peu et s’enfoncer graduellement dans la région des rêves et des hallucinations. Le gouvernement français dut suspendre, en 1 845, des leçons qui ne pouvaient servir qu’à égarer les auditeurs. Par bonheur, il se trouvait alors un français qui, le premier, avait entrepris, malgré une connaissance insuffisante des divers idiomes, d’étudier l’ensemble des questions slaves, Cyprien Robert, l’auteur d’un excellent livre sur les Slaves de Turquie, et de bons articles publiés dans la Revue des Deux- Mondes. On put espérer un instant que Cyprien Robert allait naturaliser parmi nous ces études