ET LEUR LITTÉRATURE
Le nom des Slaves du sud / (Joug o -Slaves)/ a , deux acceptions différentes : dans son acception la plus étroite il ne désigne" que Tés Croates et les Serbes; dans la plus large, il embrasse les Bulgares, les Serbes, les Croates et les Slovènes. C’est dans ce dernier sens que nous l’emploierons. Les quatre peuples que nous venons de nommer diffèrent par certaines particularités d’idiome, de religion, d’histoire. Néan moins, la situation géographique, l’idée d’une solidarité morale, politique et littéraire établissent entre eux des* liens intimes. L’ensemble de leurs littératures peut s’appeler littérature jougo-slave, de même que l’on a pu, sans aucune arrière-pensée de panslavisme politique ou autre, appeler, grâce à une figure de rliéto-
rique, littérature slave l’ensemble des littératures slaves.
D’après les statistiques les plus autorisées, les douze millions de Jougo- Slaves se répartissent ainsi: Serbes et Croates, de quatre à cinq millions, Slovènes un million deux cent mille, Bulgares, au moins cinq millions. Les Serbes et les Croates, malgré la différence des alphabets et des dialectes, ne parlent en réalité qu’une seule et même langue : le Slovène sert de transition entre, les idiomes slaves du sud et ceux du nord. Les Bulgares ont une langue à eux. Les peuples jougo-slaves occupent un espace très-étendu. De Goritz à Temesvar au nord, d'Antivari à Thessalo nique au sud, ils dominent les bassins de la Save, de la Drave, du Danube inférieur, les Alpes et le Balkan.
Ils occupent l’ïstrie, la Carniole, une partie de la Carinthie et de la Styrie, la Croatie, la Dalmatie, la Slavonie avec ses frontières militaires, une partie du Banat, la principauté de Serbie, la Bosnie, l’Herzégovine, le Monténégro, la Bulgarie. Ils confinent aux Italiens, aux Allemands, aux Magyares, aux Turcs, aux Grecs et aux Albanais. La place qu’ils paraissent occuper dans l’histoire ne répond pas à l’étendue de leur territoire. Mais leur histoire nous est cachée le plus souvent par celle des nations voisines, et nous n’avons pas le droit de la juger d’après notre ignorance.
C’est vers l'époque de la chute de l’empire romain que les Slaves apparaissent dans les régions du Danube, et commencent à occuper les pays habités
LES SLAVES DU SUD
jusqu’alors par les peuples Thraco-Illyriens et par les Grecs. Peut-être les recherches archéologiques et ethnographiques démontreront -elles prochainement qu’ils existaient depuis longtemps dans ces contrées. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’au quatrième siècle on les voit déjà lutter contre les Goths; qu’un peu plus tard ils figurent dans les armées d’Attila et dans celles des empereurs byzantins. Il paraît prouvé que Justinien était Slave : né en Dalmalie, il s'appelait Oupravda (vérité), et ce nom vraiment fatidique pour un législateur répond exactement au latin Juslinianus. bientôt les Slaves ne se contentent pas d’un rôle secondaire, ils occupent les deux Mœsies, et le nom de Slavinie (2y.Xx6r,vix) donné par les chroniqueurs à une partie de l’ancienne Macédoine prouve que l’empire d’Orient se vit obliger de compter avec eux.
Vers le sixième siècle, d’autres Slaves, chassés par les Avares, s’établissent dans la Pannonie, où peutêtre ils retrouvèrent des colons de leur race. C’est d’eux que sort le peuple Slovène. Divisés en tribus comme presque tous les peuples slaves, les Slovènes furent facilement soumis, d’abord par les Avares, ensuite par les Francs. Effrayé par les attaques répétées des Avares, l’empereur Héraelius, au début du septième siècle, appelle pour leur résister les Croates et les Serbes, établis alors au pied des Carpathes. Il leur concède des terres sur les bords de la Save et du Danube; il en fait une sorte de Marche slave contre les barbares. Parents par la race et par la langue, les deux peuples forment des états démo-
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cratiques et fédératifs sous la suzeraineté de Byzance. Ainsi, dès leur début en Europe, ils apparaissent comme les défenseurs de la chrétienté contre la barbarie asiatique. Ce noble rôle, ils le gardent durant toute leur histoire, ils le continuent encore aujourd'hui; mais leur organisation trop libérale aboutit fatalement à l’anarchie, et compromet le développement de leur nationalité. En vain, au septième siècle, le prince Samo essaye de grouper ses compatriotes contre les Francs, sa tentative échoue. C’est un peuple touranien qui vient fonder le premier Etat fort chez les Slaves du sud. Les Bulgares, originaires des bords de la mer Noire, pénètrent chez les Slaves de Macédoine; ils sont bientôt absorbés par eux et acceptent leur langue. Du mélange des deux peuples naît l’État bulgare, qui, à travers diverses vicissitudes, durera jusqu’à la bataille de Nicopolis (1396), et compte parmi ses chefs d’illustres souverains : le tsar Simeon, Asen, le noble et glorieux Asen, suivant la chronique byzantine, dont le peuple bulgare, malgré cinq siècles d’esclavage, n’a pas encore perdu la mémoire.
L’ELat serbe se constitue après une longue période d’enfantement sous la dynastie des Némanias. Elle donne à la Serbie sept rois et deux tsars, dont le plus célèbre, Étienne Douchan, conquérant et législateur, peut être appelé, avec raison, le Charlemagne de l'Orient. Tombé en 1389 à Ivossovo avec Lazare, cet État renaît avec lvarageorges au début du dix-neuvième siècle. Il est aujourd’hui l’orgueil et l’espoir des Slaves du sud. D'ailleurs, même après Kossovo, la
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race serbe a su trouver dans le Monténégro une citadelle inaccessible : elle y garde pendant des siècles les germes de sa future indépendance.
La Croatie, malgré le voisinage des Allemands et des Magyares, devient un État indépendant. Elle se convertit de bonne heure au christianisme.
Au onzième siècle, le prince Zvonomir obtient du pape la couronne royale. L'État croate n’est pas, comme on l'imagine peut-être, un ensemble de hordes barbares sauvages et indisciplinées; c’est un royaume organisé avec une hiérarchie civile et religieuse. S’il emprunte à l’empire romain ou germanique une partie de sa Constitution, il garde cependant les idées démocratiques et libérales, si chères à la race slave : les Slaves, suivant le mot de Tacite, semblent toujours préférer les périls de la liberté à la sécurité de l’esclavage. Le trône est héréditaire dans la famille régnante, mais le peuple garde son droit d’élection. Dès le dixième siècle les chefs croates avaient reçu tantôt de Byzance, tantôt de l’Occident leur titre royal. Zvonimir le tient directement du pape ; il est couronné en 1076 îi Spalato par l’archevêque et reçoit du Saint-Père l'étendard et l’épée. Autour du souverain se groupent, non pas comme chez les Germains, les guerriers, mais les propriétaires du sol, les vlastcla. Il a sa cour, ses hauts dignitaires, le palatin, le chancelier, le majordome, le chambellan, réchanson, l’écuyer; il a sa Liste civile. Il réside ordinairement à Belgrade (aujourd'hui Zara-Vecchia) en Dalmatie. Les principaux magistrats du pays sont les bans, les jou-
pans, les centeniers; ils gouvernent les provinces douées d’une large autonomie. Des assemblées nationales décident les grandes questions de paix et de guerre ou de législation. Les assemblées provinciales et municipales règlent les questions intérieures. L’esclavage est inconnu. Le clergé a pour chef l’archevêque de Spalato, archevêque de Dalmatie et de Croatie. 11 jouit d’une légitime influence et consacre ses soins à l'éducation du peuple.
Au début du douzième siècle, à l’extinction de la dynastie nationale, la couronne passe sur la tête du roi de Hongrie, mais l’acte du couronnement stipule expressément les libertés de la Croatie : il n’y a entre les deux Etats qu’une union personnelle; c’est sur ce principe que se développe le droit public de la Croatie, et c’est faute de le connaître que l’on ne peut comprendre les questions encore pendantes entre la Hongrie et la Croatie '. D’ailleurs, si elle disparaît en apparence de la scène de l’histoire, la Croatie ne cesse pas d’y jouer son rôle. Comme la Pologne et la Bohême au nord, elle est au midi la sentinelle avancée de l'Europe contre l’invasion asiatique, elle est le rempart de la chrétienté contre les Turcs : Ante murale Europx contrit immanissimum nominis chrisliani hostem. Après avoir lutté à son début contre les Avares et repoussé les Tartares, elle luttera sans relâche contre les Turcs ; ils feront flotter l’étendard
1 . La transaction récente entre la Hongrie et la Croatie n’a pas, comme on le croit volontiers, résolu ces questions.
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du prophète sur les murs de Bude, mais non pas sur ceux d’Agram.
La Dalmatie tombe aux mains des Vénitiens; mais Raguse, la Venise slave, garde son indépendance, et devient l’asile florissant du commerce, de la littérature et des arts.
Certes, à en juger par cette rapide esquisse, la destinée des Slaves du sud n’a pas été des plus heureuses ; mais il faut se rendre compte de tous les obstacles contre lesquels ils avaient à lutter. Ils ont tour à tour vu fondre sur eux les Francs, les Italiens, les Magyares, les Grecs, les Tartares et les Osmanlis. Ne leur a-t-il pas fallu une vitalité merveilleuse pour résister il la force absorbante d'ennemis si divers et si redoutables!: N’est-il pas bien remarquable qu’en des circonstances si difficiles ils aient pu développer une civilisation nationale et se créer une place, humble, sans doute, mais honorable parmi les peuples européens ?
fl)e tous les peuples jougo-slaves, c’est le peuple bulgare qui est aujourd’hui réduit à la plus infime condition. C’est lui qui cependant a été le précurseur et l’initiateur des autres. C’est de Thessalonique que partent, au neuvième siècle, les deux apôtres slaves, Cyrille et Méthode, pour évangéliser la grande
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Moravie * ; c’est en langue bulgare que l’Écriture est traduite pour la première fois. Jusque-là les Slaves n’avaient eu d'autre littérature que le vaste trésor de leurs chants populaires; ils ne connaissaient qu’une écriture rudimentaire. Cyrille et Méthode inventent un alphabet et font entrer la langue slave dans la vie littéraire. Ils laissent, eux et leurs disciples, un grand nombre de livres religieux. Cette littérature ecclésiastique trouve un protecteur éclairé dans la personne de Siméon, le premier tsar de Bulgarie, qui prend luimême place parmi les écrivains slaves. Après son règne, une secte s'élève en Bulgarie, celle des Bogomiles qui donne naissance à une vaste et curieuse littérature, celle des livres dits apocryphes. Mêlant au dogme chrétien les doctrines manichéennes et les traditions défigurées de la mythologie païenne, leurs livres ne sont pas moins précieux pour l’histoire religieuse que pour l’étude des fables slaves et de la littérature grecque byzantine. On y retrouve les héros de tant de cycles épiques au moyen Age : Alexandre, Salomon, les vainqueurs de Troie. La critique a signalé d’intéressants rapprochements entre les livres apocryphes et quelques-uns des chants serbes et bulgares. Il est regrettable que la plupart des textes ne soient pas encore publiés.
Peu de temps après Cyrille et Méthode, on voit fleurir chez les Slaves du sud deux alphabets. L’un, dit
1. Voir notre livre; Cyrille et Méthode, étude historique sur la conversion des Slaves au christianisme, Paris, 1 808 ,
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cyrillique , le plus connu des deux, se développe chez les Bulgares ; l’autre, dit ylagolitique , fleurit chez les Croates et chez les Slovènes. Il s’emploie encore, aujourd’hui, sur les côtes de Dalmalie.l
De la primitive littérature sacf5S“chez les Slovènes, il ne reste qu’un monument, les Manuscrits de Frisinyen. On ne s’étonnera pas de cette rareté si l’on songe à la lutte qu’ils durent soutenir contre le germanisme. Certes, les Allemands ont le droit d’être fiers de leur civilisation ; personne plus que nous ne l’admire et ne la respecte ; mais il serait souverainement injuste, de la part des Allemands, de reprocher aux peuples voisins une indigence à laquelle ils les ont le plus souvent réduits, non pas, comme ils le prétendent trop volontiers, par ia supériorité morale de la culture, mais par la supériorité matérielle de la force brutale.
La littérature glagoli tique, étouffée si tôt chez les Slovènes, se développa plus librement chez les Croates. Elle eut à lutter contre les résistances du clergé latin ; elle a laissé néanmoins de nombreux monuments politiques et religieux. On s’occupe aujourd’hui à les recueillir et à les publier : un grand nombre sont encore inédits.
La Serbie, sous la période des Némanias, atteint un haut degré de civilisation ; il nous reste de cette époque des monuments encore admirés aujourd'hui, des médailles, des œuvres théologiques, historiques, des recueils de lois, dont le plus célèbre est le Code du tsar Douchan. L’influence religieuse détournait les esprits de la littérature populaire, et les modèles byzantins,
les seuls que l’on connût, ne pouvaient, on le comprend, produire des œuvres qui leur fussent supérieures.
Au moment où la littérature serbe allait peut-être entrer dans une nouvelle période, le désastre de Kossovo (1389; en arrête brusquement le développement. Taudis que la cbute de Constantinople initie l'Occident aux littératures classiques et provoque la Renaissance, la Bulgarie et la Serbie voient s'appesantir sur elles les ténèbres de l’oppression musulmane. Mais le Monténégro garde son indépendance, accueille l’imprimerie, récemment découverte, dans ses libres montagnes, « dans son nid de libres faucons, » comme dit la poésie populaire. Raguse offre une généreuse hospitalité aux Serbes opprimés. C’est dans ses murs et autour d'elle que se développera la littérature laïque des Slaves du sud, à partir du quinzième siècle.
Cette petite ville, qui ne compte aujourd’hui que sept ou huit mille habitants, était alors une république florissante comme le sont encore, au nord de l’Allemagne, Lubeck, Brême et Hambourg. Sa population est slave, de race serbe; elle s’appelle, en slave, Dubrovnik. Fondée par des colons romains sur les débris de l’ancienne Epidaure, elle reçut d’eux une Constitution aristocratique qu’elle conserva lorsque les Slaves se furent établis dans ses murs. Elle sut défendre son indépendance contre les empereurs grecs, les princes serbes et même contre sa puissante rivale, la République de Venise ; au treizième siècle, elle dut cependant reconnaître la suzeraineté des doges; elle s’en
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délivra en 1358, mais pour passer sous le protectorat de la Hongrie. A la fin du quatorzième et au début du quinzième siècle, elle devient l’une des plus florissantes cités de la Méditerranée. Elle entre en relations commerciales avec Gênes, Messine, Syracuse, avec les princes serbes et bosniaques, plus tard avec les sultans ottomans; ses vaisseaux sillonnent toutes les mers ; elle en compte jusqu’à trois cents ; elle fait entrer dans son trésor jusqu’à 7 millions de sequins; elle a des agents et des consuls dans toute la péninsule hellénique, en France, en Espagne; des colonies à Novi- Bazar, à Bucharest, à Andrinople. Son territoire s'arrondit par des acquisitions successives. Dans la ville seule, le nombre des habitants s’élève à quarante mille. Les progrès des Turcs ne nuisent point à son développement. Raguse accepte, au besoin, le protectorat de la Porte et continue son commerce; ses vaisseaux vont fonder des comptoirs en Perse, dans les Indes et jusqu’au Nouveau-Monde. Au milieu du dixseptième siècle, un tremblement de terre renverse une partie de la ville; un grand incendie ajoute encore à l’horreur de cette catastrophe. Raguse se relève avec l’aide du pape, des villes italiennes et même du sultan ; mais, sous l’influence des Jésuites, elle renonce aux idées de tolérance qui avaient, jusque-là, assuré sa fortune : elle interdit l’accès de son territoire aux Bosniaques orthodoxes. Cette mesure porte un coup funeste à son commerce. En vain Pierre le Grand intervient en faveur de ses coreligionnaires. En 1774, Raguse est obligée de céder à la force : l’amiral Orlov
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saisit ses vaisseaux, et la République est obligée de tolérer l'érection d'une chapelle orthodoxe. Napoléon arrive, la supprime d’un trait de plume, et crée un duc de Raguse. On sait le reste. Raguse, en 1815, tombe aux mains de l’Autriche, et le despotisme viennois l’étouffe dans son étreinte.
Raguse n'a pas été seulement grande par le commerce et la richesse ; comme Venise, elle sut aimer et cultiver les lettres, les sciences et les arts : elle a sa place marquée dans l’histoire de la civilisation européenne. Dès la chute de Constantinople, elle accueille dans son sein d’illustres réfugiés, les Chalkondyle, les Lascaris. Ils font chez elle de nombreux disciples.
La littérature se développe à Raguse sous un double aspect. Slaves par la race, ses habitants sont souvent contraints par les nécessités commerciales et diplomatiques de recourir à la langue italienne; ils cultivent aussi avec ardeur le latin, cette langue si chère à la Renaissance. Ceux d’entre eux qui écrivent en italien et en latin se font de bonne heure une réputation européenne. Tels sont le théologien Stoitch, le poète latin Crievitch, couronné Rome à l’âge de dix-huit ans ; au seizième siècle, c’est un ragusain, Gioryio di Hayusa, qui publie la première théorie du commerce : Délia mercatura et del menante perfetlo. l'n autre ragusain, Getalditch, applique le premier l’algèbre à la géométrie dans son ouvrage : De résolu tione et composition malhematica. Banduri, de Raguse, le savant autiur de Y Imperium orientale , fut membre de notre Académie des Inscriptions. Dans les sciences phy-
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ttt
siques et mathématiques, il suffira de citer le médecin Baglia et le célèbre mathématicien Boskovitch, qui vécut longtemps à Paris et dont Lalande a fait l’éloge. On a publié, en 1 8 i 1 , une Galerie des Ragusains illustres ; elle ne comprend pas moins de quarante-huit personnages. Quelques-uns, comme ceux que nous venons de citer, ont un caractère italien ou cosmopolite ; mais il en est d'autres qui appartiennent en propre à la littérature slave. A Ilaguse fleurit une école dont quelques écrivains peuvent être comparés aux plus illustres de l’Italie. Jean Gundulitch combine les éléments italien, slave et oriental dans son grand poëme de 1 Osmanide. Il y célèbre la lutte des chrétiens contre les musulmans ; il chante la valeur des Polonais, ces intrépides chevaliers de la chrétienté. De rares beautés, une versification harmonieuse, une langue admirable, placent son poëme à côté de la Jérusalem délivrée. Les œuvres de Gundulitch eurent un tel retentissement que l’Italie elle-même s’en émut. Ferdinand II, duc de Toscane, voulut apprendre la langue illyrienne, et le , jésuite Marin Gundulitch, parent du poète, vint à Florence, où il l'enseigna pendant trois ans. Le rival de Gundulitch, Palmotitch, dans sa Cliristiade , surpasse Vida et annonce Klopstock. Au dix-huitième siècle, le franciscain André Ivatchiteh s’inspire de la poésie populaire et écrit sur l’histoire de la nation slave un grand poëme encore aujourd’hui populaire dans toute l’Illy rie. Telle était, à la fin du dix-huitième siècle, la vitalité de la poésie slave à Ilaguse, que des étrangers eux-mêmes se mirent à la cultiver. Le fils d'un ara-
bassadeur français à Raguse, Rruère Deriveaux, se distingue comme poëte satirique sous le nom slave de Bruérovitch. Phénomène curieux et qui prouve que Raguse n'était pas, comme on le croit trop volontiers, une colonie italienne.
I/histoire de Raguse montre clairement que la race slave n’est pas, en somme, aussi déshéritée qu’on se plaît à dire, et que si quelque chose lui a manqué jusqu'ici, ce n'est pas le génie, mais bien l’élément vital sans lequel le génie ne peut vivre, la liberté.
De la liberté civile et politique était née la littérature ragusaine. Des premières luttes de la liberté religieuse, c’est-à-dire de la réforme, naît la littérature Slovène. Luther venait de créer la prose allemande; d’humbles prédicateurs traduisent la Bible en slovène, prêchent et fondent une imprimerie à Lublania (Laybach). A côté des écrivains religieux apparaissent les grammairiens. Le réformateur Bohoricz écrit la grammaire de sa langue et la compare aux autres idiomes slaves, sans en excepter le ruthène et le moscovite. C’est là, je crois, le premier essai de panslavisme grammatical. Nous en aurons bien d’autres exemples. Les livres Slovènes se multiplient, le peuple s’éveille; mais sa liberté ne sera pas de longue durée : les Habsbourgs et les Jésuites, leurs dévoués instruments, se
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chargent d’y mettre bon ordre. En 1616, ils brûlent les livres par milliers à Lavbach, comme ils feront plus tard à Prague et dans toute la Bohême. La littérature slovène est étouffée. Elle renaîtra avec la première aurore de la liberté sous Joseph II. Cette fois elle étend son cercle d’action, et commence à disputer sérieusement le terrain à l’allemand : les idées modernes pénètrent l’empire décrépit des Habsbourg. Ou traduit en slovène le Mariage üe Figaro. Des poètes nationaux apparaissent ; l’un d’entre eux, le plus grand, Vodnik, crée le journalisme slovène. Napoléon, en 1809, conquiert et organise les provinces illyriennes. Le slovène prend dans l’enseignement la place jusque-là occupée par l’allemand. L’illyrie ressuscitée salue avec transport son libérateur. Vodnik écrit son ode la plus populaire : le Réveil de l’illyrie.
On peut constituer un cycle épique avec les poèmes qu’a inspirés Napoléon depuis Hugo jusqu’à Manzoni, depuis Pouchkine jusqu'à Hérédia. 11 n’est pas sans intérêt de voir les vers dans lesquels Vodnik acclame le César moderne. L’auteur se rattache à l’idée que l’Illvrie a de tout temps été slave. Voici en quels termes il fait parler sa patrie ressuscitée :
LE RÉVEIL DE i/lLLYRIE.
Napoléon a dit : Réveille-loi, Illyrie. — Elle s’éveille, elle soupire : Qui me rappelle à la lumière?
O grand héros, est-ce toi qui me réveilles? Tu me donnes ta main puissante, tu me relèves.
Ifi
h K MONDE SLAVE.
Que le donnerai-je? Je regarde autour de moi : à peine puis-je reconnaître mes enfants.
Où sont Mésula et Terpo, mes villes? Emon, Kardona, à peine puis-je vous reconnaître.
Qui me rendra ces guerriers dont le chef Spartiate eut jadis tant de terreur?
Depuis qu’existent nos neigeuses montagnes, depuis qu'elles sont à nous, notre gloire s’est répandue dans le monde entier.
Sur les rives du Pô, le vaillant Gaulois fit trembler dans ses murs Rome avec son grand empire !
Il fut puissant sur la mer l’Illyrien, tant que le Romain n’eut pas appris à construire des vaisseaux.
Avec le temps, le Romain entre en guerre, apprend l’art de la mer et subjugue Gaulois et Illyriens.
Pendant sept siècles il s'étend au large : il ne veut avoir pour voisin aucun État.
Du nord l’ouragan fond sur lui, et l’édifice s’écroule sous l’attaque de maîtres nouveaux.
Arrivent maintenant le Frank, le Gotli sous le nom d’Allemand : l’Illyrie reste dans l’ombre, oubliée.
Quatorze siècles durant la mousse lu recouvre. Aujourd’hui Napoléon lui ordonne de secouer sa poussière.
Le Grec et le Latin l’appellent l'illyrie, mais tous ses fils l’appellent la Slovénie.
Le citoyen de Raguse, l’habitant du littoral, de Cuttaro, de Goritsa, de Pokupa, tous de leurs anciens noms s’appellent Slaves.
De tout temps c’est là qu’à vécu mon peuple; s’il en est quelque autre, dites-moi d’où il vient.
Avec Philippe et Alexandre nos pères ont eu de rudes guerres ; sur la mer notre race a épouvanté les Latins.
Elle sera glorifiée, j’ose l’espérer. Un miracle se prépare, je le prédis.
Chez les Slovènes pénètre Napoléon : une génération tout entière s’élance de la terre,