‹ Le Monde slave voyages et littératureChapitre 9 sur 68 · I. ES SLAVES DU SUD · texte numérisé non relu

I. ES SLAVES DU SUD

Appuyé d’une main sur la Gaule, je donne l’autre à la Grèce pour la sauver.

A la tête de la Grèce est Corinthe, au centre de l’Europe est l’Illyrie.

On appelait Corinthe l’œil de la Grèce ; l’illyrie sera le joyau du monde.

Ces strophes ailées, dont notre pâle traduction indique à peine le mouvement lyrique, eurent dans toute l’Illyrie un immense retentissement.

Ainsi, à la fin du siècle dernier, le poêle d’une humble tribu slave traçait à la France le programme d’une politique orientale vraiment juste et vraiment utile : délivrer l'Orient par les Slaves et par les Grecs ; s'appuyer sur deux nationalités régénérées, dont l’amitié nous assurerait une précieuse alliance, tel était l’idéal de Vodnik. Faut-il ajouter que nous ne l’avons pas réalisé?

En 1815, les provinces illyriennes sont rendues à l’Autriche. Vodnik meurt dans la misère. Mais l’élan qu’il a donné ne s’arrêtera plus. Le journal Novice, fondé en 1843, en devient l’organe et l’expression. D’autres journaux se fondent à Klagenfurt (Celovec), à Marburg (Maribor), à Trieste, colonie italienne jetée parmi les Slovènes. Enfin, en 1863, s’établit à Lublania (Laybach), la Malica Slovensha , société littéraire à qui l’on doit déjà d’importantes publications. La littérature slovène puise d’ailleurs une force sans cesse renouvelée dans la littérature serbo-croate, avec laquelle elle est peut-être destinée à se confondre un jour.

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Chez les Croates, comme chez les Slovènes, c’est la réforme qui met en honneur la langue nationale. GrAre à Dieu, l’allemand n’avait pas pénétré eu Croatie, et le clergé catholique fut bien obligé, pour combattre les prédicateurs protestants, de recourir à l’idiome illyrien. Aux seizième et dix-septième siècles, la propagande imprime beaucoup d’ouvrages religieux en cette langue, alors si florissante à Raguse. Elle institue à Rome des censeurs pour l’illyrien ; elle fait réviser la vieille liturgie slave, encore persistante sur le littoral dalmate ; elle étend son action sur la Slavonie et sur la Bosnie turque. Cette littérature religieuse provoque le développement d’une littérature laïque. La décadence du latin comme langue politique, les tentatives des Hongrois pour lui substituer l’idiome magyare excitent les Croates à la culture de leur langue. Les monuments ragusains apprennent de quels raffinements elle était capable. Mais c'est la Serbie qui, par son insurrection, donne le véritable signal de la régénération politique et morale.

Sur les sommets des Alpes, un coup de fusil tiré par la main d’un chasseur imprudent suffit à déterminer une de ces avalanches qui font trembler la montagne jusqu’en ses fondements. Ainsi, le premier coup de

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fusil qui retentit dans les forêts de la Choumadia ébranla tout le monde jougo-slave.

Unis par la communauté d’origine et l’identité de langue, les Serbes et les Croates avaient été séparés de bonne heure par les circonstances politiques et religieuses. Ils s’étaient rapprochés depuis qu’au dix-huitième siècle de nombreuses colonies.de Serbes étaient venues s’établir dans le sud de la Hongrie; mais ces colonies ne menaient qu’une vie incertaine et précaire, malgré les promesses solennelles des empereurs autrichiens. L’insurrection des Serbes, sous Ivarageorges, amena la délivrance d une partie de leur nation. Tandis que Georges et ses vaillants compagnons arrachaient à l’oppression musulmane les contrées de la Serbie actuelle, l’immortel Karadjiteh recueillait dans le peuple ces chants où revivent les désastres et les splendeurs passées de la nation serbe, précieux patrimoine dont aucune autre nation ne pourrait se glorifier. Ce fut pour les Slaves du sud une soudaine et merveilleuse révélation. Le rival de Karadjiteh, Dosithée Obradovitch, crée la prose serbe. Jusque-là, on ne s’était servi que d’un slavon plus ou moins corrompu. La renaissance de la littérature serbe s'affirme en Hongrie par la fondation d’une matitsa (société littéraire) à Novisad (Neusatz), en I82G, en 1840 par celle de la société littéraire de Belgrade. La Serbie organise son enseignement : ce petit pays, dont les libérateurs ne savaient pas lire, compte aujourd’hui près de quatre cents établissements d’éducation et vingt mille écoliers. Et la Serbie régénérée trouve de grands écrivains pour

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chanter sa gloire présente et ses misères passées. Le Monténégro tressaille dans ses montagnes; il relève son antique imprimerie àTsettinié; le prince Petrovitch Negocli rivalise, dans ses beaux poèmes, avec les chantres anonymes de la vieille Serbie. En face de cette résurrection, en face du mouvement panslaviste littéraire dont Prague, la Prague dorée, si chère aux Slaves, a donné le signal, Agram s’émeut. Depuis la chute de Raguse, elle était devenue le centre politique et littéraire de la Croatie et de la Dalmatie. La diversité des dialectes provinciaux était un obstacle à l’unité de la littérature. Appuyé d’une part sur les chefsd’œuvre ragusains, de l’autre sur les chants serbes, un publiciste éminent, Louis Gaï (Gaj), entreprend de réunir en un tout harmonieux les forces dispersées de l’Illy rie. Comme Volnik, il veut, lui aussi, ressusciter l’Illyrie, et, plus heureux que lui, il ne compte pas sur les résultats d'une conquête éphémère. Le patriotisme croate, excité par les prétentions magyares seconde cette noble entreprise. L’Illyrisme, c’est le nom qu’on a donné à ce mouvement, enfante une génération poétique, souvent rivale de l’école ragusaine, et donne aux Croates la force morale nécessaire pour assurer leur existence en face de la Hongrie. En vain ce nom ù'Illyrisme est-il proscrit par un gouvernement despotique et ombrageux. A la littérature illyrienne se substitue la littérature jougo-slave, et ce nom a une portée bien autrement grave; il s’appuie non sur le passé, mais sur le présent, et il est, pour ceux qui l’adoptent, un gage d’avenir. Une société d’histoire

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jougo-slave est fondée à Agram, en 1850; à la fougue des premières années elle substitue la science et la méthode; elle annonce et prépare l’académie* jougoslave qui, grâce aux lenteurs inséparables d’une sage et paternelle administration, n’a pu s’ouvrir qu’en 1807. Mais cette institution ne suffit pas aux Croates, ils veulent aussi fonder une grande université nationale; ils y arriveront à coup sûr. Qu’ils viennent de Vienne ou de Pesth, les obstacles ne sont pas de nature à les décourager; plus ils ont à lutter, plus ils se croient sûrs de la victoire.

Il ne faut pas s’imaginer que ce mouvement de renaissance ait un caractère artificiel et soit destiné à s’éteindre après avoir jeté un éclat passager; non, il a ses racines dans le peuple, dans l’histoire. Plus les années avanceront, plus il se développera : la jeunesse serbe.et croate s’apprête à continuer dignement l’œuvre de ses pères; elle jouit des résultats de leurs travaux, elle aspire à les étendre. La jeunesse serbe vient de fonder une association qui, sous le nom d'Omladina , étend ses ramifications partout où se parle la langue serbe, et cette association a ses réunions annuelles, qui sont des fêtes nationales, ses caisses, ses publications. Son but est d’instruire le peuple, et elle atteint ce but. Au lendemain de la catastrophe qui l'a frappée.

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de la mort du noble prince Michel, la Serbie a ouvert le théâtre national, qui a été la dernière œuvre de son regretté souverain. Ce théâtre ne sera pas seulement un lieu de divertissement destiné à charmer les loisirs de quelques oisifs, mais une école de morale et d’histoire. 11 n’est pas jusqu'aux bulgares, ce pauvre peuple déshérité qui, dans le fond de ses forêts et de ses montagnes, sous la double oppression des Turcs et des Fanariotes, ne sache ce que vaut l’instruction et n’aspire à ses bienfaits. (té meilleur moyen de se faire bien venir du paysan bulgare (les récents récits de voyageurs nous l’attestent, 1 , c’est de lui apporter quelques-uns des livres imprimés à Bucharest, à Odessa et à Constantinople. Chez ce peuple même on peut signaler les premiers signes d'une naissance à la vie littéraire.

Je causais un jour avec l’un des plus célèbres héros du Balkhan, le Haydouk (Clephte) Ilia : « Frère, me disait il, notre peuple est un bon et digne peuple, mais il lui manque une chose, la civilisation. » L’homme qui m’exprimait ce regret ne savait lui-même ni lire ni écrire! Puisse-t-elle bientôt luire cette civilisation sur les bulgares, et puisse le nom de la France être attaché à leur régénération, comme il l’était naguère à celle de la Grèce et de la Roumanie !

Résumons-nous : Dès que le christianisme vint apporter aux Slaves du sud les premiers éléments de notre civilisation, ils les acceptent et les développent en Bulgarie, en Croatie, en Serbie. La littérature bulgare et serbe, comme toutes les littératures primitives

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du moyen âge, a d’abord un caractère religieux, juridique et historique. Au moment où elle va se transformer, elle est arrêtée, étouffée par l'invasion musulmane. Elle trouve un abri à Raguse, et se remet à fleurir sous l’influence et malgré l’influence de l'Italie. La réforme lui imprime une nouvelle direction. Les conquêtes de- Napoléon, les principes de notre Révolution, la délivrance de la Serbie, le slavisme de Prague lui donnent enfin un élan irrésistible, une force d’expansion que nul obstacle ne saura plus arrêter. Il n’y a pas, disait un ancien, de spectacle plus beau que celui du juste luttant contre l’infortune. 11 n’y a pas, dirai-je à mon tour, de spectacle plus intéressant, plus digne du dix-neuvième siècle que celui d’un peuple, morcelé en fractions diverses, mais luttant d'une lutte

commune pour acquérir le droit d’avoir une civilisation. Cette lutte est glorieuse, même dût-elle n’aboutir qu’à une défaite .JMai s aujourd’hui la victoire des Slaves est certaine. Il dépend de l'Occident de la précipiter, et d’assurer pour jamais son influence dans ces pays où tant de sympathies sont prêles à nous accueillir^

AGRAM ET LES CROATES

Deux routes conduisent de Paris à Agram : l'une traverse l’Allemagne par Munich, Vienne et la ligne du Sœmmering, l’autre l’Italie par Turin, Milan, Vérone et Venise : c’est cette dernière que j’avais choisie. Je parcourus rapidement le Piémont et la Lombardie, désireux que j’étais d’arriver à Agram pour le 1 er août 18G7, jour où devait avoir lieu dans cette ville l’inauguration de l’Académie Jougo-Slave. Je tenais à assister à cette solennité, non-seulement parce que j'y ôtais invité, mais surtout parce qu’elle devait me permettre d’étudier le peuple croate sous un aspect assez nouveau Croate et académicien sont deux idées qui s’accouplent mal dans nos préjugés occidentaux. Je me trouvais à Vérone le 27 juillet, et je comptais aller passer deux jours à Venise avant de me rendre à ma destination. Dans un café, le Diritto me tomba sous la main, et j’v appris, sous la rubrique Croazia, que la cérémonie en question devait avoir

lieu, non pas le 1 er août, mais le 29 juillet à neuf heures du matin. Soit dit en passant, ce n’est pas la première, ni hélas! la dernière fois que j’ai pu constater la supériorité de la presse italienne sur la nôtre, du moins quant à la vérité et à l’exactitude des informations. Je ne sache pas un journal français qui connaisse aussi bien les affaires d’Autriche et d’Orient que la Perseveranza. Tout en faisant celte réflexion et d’autres encore que j’épargnerai au lecteur, je quittai Vérone : arrivé à Venise à huit heures du soir, j’en repartais à neuf heures, sans avoir vu ni la place Saint-Marc, ni le palais des Doges. A peine avais-je eu le temps de faire un tour sur le grand canal avec des gondoliers, qui ne me chantèrent pas les strophes du Tasse, mais profitèrent de ma bonne foi et de mou inexpérience pour me réclamer le quadruple du tarif. Le lendemain matin, à neuf heures, j’arrivai à la frontière autrichienne, et, ce qui ne laissa pas de m'étonner un peu, je trouvai des douaniers obligeants; on ne me demanda même pas mon passeport! Dix mois auparavant, en octobre 18GG, à Furth, sur la frontière de la Bavière et de la bohème, mon billet pris, mon bagage enregistré, je m’étais vu, faute d’un visa, invité poliment à retourner à Munich, où j’aurais eu à faire consulter mon identité par le ministre autrichien de celte ville. Je me recommandai du nom de quelques personnes influentes de Prague, et on me laissa partir, non sans garder mou passeport, qui ne me fut rendu que quatre jours plus tard après m’être présenté trois fois à la police. La sup-

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pression de ces odieuses formalités est un progrès réel dont il faut féliciter le gouvernement de M. de Beust.

En quittant l’Italie, j’entrais en plein pays slave. Le nom seul de la première station autrichienne, Goritz (Gora, la montagne) suffît à indiquer que l’on passe d’une race à une autre. L’oreille la plus inexpérimentée reconnaît sans peine que le paysan, qui salue l'arrivée du train, ne parle ni l’allemand ni l'italien, mais bien le Slovène, l’un des dialectes de la langue jougo-slave. Cette langue est parlée et écrite par douze millions d'hommes de Klagenfurth à Temesvar, d’Autivari à Salonique, c’est-à-dire dans la Carinthie, la Carniole, l’Istrie, la Croatie, la Slavonie, la Dalmalie, la Frontière militaire, la Bosnie, l’Herzégovine, la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie. Elle se divise en trois dialectes, qui ont chacun une littérature; le Slovène, le serbo-croate et le bulgare. Les serbes de la Principauté et les Monténégrins sont indépendants; les autres Jougo-Slaves obéissent au Sultan, à l’empereur d’Autriche et au roi de Hongrie. Depuis que le dualisme a été inauguré par M. de Beust, ces deux titres expriment des idées fort distinctes, et ne sont plus, comme auparavant, une simple affaire de chancellerie. Après avoir quitté Goritz, le train suit, pendant quelque temps le littoral do l’Adriatique. Dans le lointain apparaît la côte de i’Istrie, où Trieste se perd dans la brume du matin. Mais l'œil distingue sans peine, suspendu dans la verdure au bord des Ilots bleus, ce lamentable château de Miramar qu’ha-

bite en ce moment la veuve du pauvre Max 1 . Le pays que nous traversons s’harmonise bien avec l’émotion mélancolique qu’éveille le souvenir de tant de catastrophes; imaginez un vaste plateau couvert seulement de roches nues, sans arbres, sans ruisseaux, sans prairies, sans chemins, sans habitants. Par-ci par-là, quelques buissons, un peu de terre végétale dans un ravin, quelques pieds de maïs que le paysan industrieux fait pousser à grand’peine dans un sol ingrat. C’est le Kartz, le Carso, comme disent les Italiens. Sur cette contrée désolée souille parfois un vent d’orage, la Boru, assez fort dit-on pour arrêter les trains les plus lourds. Suivant la tradition, ce pays était autrefois couvert de grandes forêts de chênes. Quand on construisit Venise, on les coupa pour jeter les pilotis de la cité maritime : la terre n’étant plus retenue pâlies racines, fut entraînée par les pluies, balayée par les vents. Aujourd’hui, il semble, à voir cette plaine étrange, que quelque dieu irrité l’a engloutie jadis sous une grêle de pierres, ainsi que le raconte notre légende de la Crau.

Nous entrons dans la Carinthie : peu de pays offrent au géologue et au touriste un plus vif intérêt. Ici les mines de mercure d'Idria, là le lac de Zirknitz, plus loin les grottes fantastiques d’Adelsberg. A la monotonie du Kartz succède une suite de collines, tantôt verdoyantes et boisées, tantôt nues et d’une sauvage horreur qui rappelle certains paysages de la

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