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CHAPITRE I

LE PARTI SOCIALISTE FRANÇAIS

Le Parti socialiste français est composé des socialistes indépendants, des quelques allemanistes et broussistes qui subsistent encore, et surtout des membres de fédérations départementales et régionales indépendantes. Son grand chef est M. Jaurès.

M. Jean Jaurès est né à Castres, le 3 septembre 1859. Après des études brillantes au collège de sa ville natale, il passa par Sainte-Barbe et fut reçu le premier à l’École normale. Puis il alla professer la philosophie au lycée d'Albi et fut chargé de cours à la F acuité de Toulouse. Conseiller municipal et adjoint de cette ville universitaire, le scrutin de liste l’envoya à la Chambre en 1885, à l’âge de vingt-six ans. Il siégea au centre gauche. Déjà les idées socialistes le hantaient. Un soir, en 1886, il se rendit aux bureaux de la Revue socialiste , pour s’y rencontrer avec Benoît Malon. Les secrétaires de la Revue ne surent dissimuler l’ironie que leur inspirait sa timidité ; — M. Jaurès n’osa plus revenir.

Battu au scrutin d’arrondissement de 1889, M. Jaurès reprenait ses cours à la Faculté de Toulouse et présentait alors ses deux thèses pour le Doctorat.

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La thèse française traitait de la réalité du monde sensible. C’est un hymne de bonheur, dans lequel débordent, sous le luxe des images, la joie de vivre, l’optimisme radieux. — Sa thèse latine a pour titre : Les origines du socialisme allemand.

Dans la thèse française, à l’encontre des philosophes idéalistes qui prétendent que le monde ne doit son existence et sa signification qu’à la pensée, M. Jaurès soutient que le monde a, en dehors de la pensée même, une existence et une signification qui lui suffisent. On peut dire que cette thèse consiste à dégager, en des pages souvent poétiques, le sens réel et profond qu’ont en elles-mêmes toutes les manifestations de funivers. Il semble même y avoir un certain rapport entre les conceptions philosophiques et les conceptions démocratiques de l’auteur. L’idéalisme peut avoir les dehors d’une doctrine aristocratique, en ce qu’il distingue dans le monde ce qui n’est qu’apparence (les données sensibles) et ce qui est la vérité (les lois), et surtout en ce qu'il paraît faire de la pensée scientifique, qui est et ne peut être que la pensée de quelques-uns, la mesure de la réalité ; au contraire, selon les conclusions de M. Jaurès, il ne doit pas plus y avoir de classes inférieures dans le monde que dans la cité : Dieu est en tout et en tous. Les formules panthéistes abondent : il y a en effet là une curieuse tentative à faire descendre Dieu dans l’humble réalité sensible, comme on fait descendre le pouvoir dans les masses jusqu’alors humiliées.

Dans sa thèse latine, M. Jaurès veut surtout montrer que le socialisme allemand, malgré ses formules matérialistes, a eu dans la philosophie de Kant, Fichte, Ilégel, des origines spiritualistes et qu’à mesure qu’il

se réalisera, n’ayant plus besoin d’opposer la force à la force et la matière à la matière, il retrouvera les principes de haute spiritualité qui ont été au début de son développement théorique.

En résumé, la philosophie de M. Jaurès se développe souvent par des poussées oratoires plutôt que par des arguments dialectiques. C’est peut-être une caractéristique de sa manière que cette répugnance qu’il a pour la formule abstraite et critique, que ce besoin qu’il éprouve de traduire en images ce qui devrait autant que possible être exprimé et compris en dehors de toute image. Il a écrit un jour, dans la Dépêche de Toulouse, que les grands génies philosophiques ont été en même temps de grands génies métaphoriques : pour lui, en tout cas, sa nature philosophique se déploie éminemment dans la métaphore ; mais que l’on remarque !que, dans toute métaphore, il y a une analogie et qu’en effet le procédé de construction dont usent souvent les philosophes est simplement analogique.

Les conceptions politiques de M. Jaurès sont, comme ses conceptions philosophiques, le fait d’un esprit sincère, vivant, qui rachète son manque de sens critique par les dons merveilleux qu’il a par ailleurs.

Un anarchiste, M. Matha, a peint de M. Jaurès un beau portrait, dans ùn cadre qui lui convient à merveille : la réunion publique.

« Dans ces atmosphères de réunions publiques, où flottent do sourdes angoisses imprécises, où des courants électriques font onduler de rapides frissons sur la face du peuple faite des cen-

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taines de faces figées en une redoutable attention, Jaurès devient à lui-même son propre champ de bataille. Sur l’écran d’une tribune, la silhouette floue se raidit, les nerfs se tendent et soulèvent ce torse lourd où l’on ne distingue plus que la carrure d’épaules d’un lutteur tombé en garde; le sang afflue par bouffées au masque dont les arêtes s’avivent, et dans le regard paisible s’allument des flambées imprévues; la monotone cadence du poing évoque la vision nette d’un marteau implacablement obstiné à enfoncer l’idée; le geste court et qui semble redouter l’emphase s’échappe en violentes envolées tôt réfrénées; la voix rêche s’enveloppe de soudaines harmonies grondantes, et, du discours académique fusent, comme involontaires, les prosopopées qui soulèvent une salle. La résistance d’un auditoire l’exalte; l’opposition le transporte hors de sa timidité fondamentale; la difficulté de vaincre le met en possession de toute sa force que voile, au repos, son régularisme bourgeois; l’interruption le fait vibrer et l’apostrophe cicéronienne jaillit de toute sa cérébralité qui doit alors éprouver le maximum de la joie profonde; l’injure lui rend une sorte de calme farouche, et scs reparties qui semblaient attendre avec impatience l’occasion de se produire tant elles sont soudaines, cinglent, fouettent; de ce mélange de sensations, de sentiments, de chocs où sa personnalité initiale est comme pétrie par la personnalité qu’il s’est créée, de tout ce sable, de cette chaux brûlante, de ces scories, se trouve cimentée une figure fortement charpentée en des attitudes rapides qu’il faut saisir sur l’heure, harmonieusement violente et violemment classique, une complète et originale figure de tribun moderne qui, presque aussitôt, s’évanouit et s’efface pour ne plus laisser voir que l’orateur attentif et avisé, au point obstiné, au discours académique L »

Les autres grands hommes du Parti sont :

MM. Briand, M^lerand, Géràçdt-Richard. Les députés sont : MM. Aldy, Bagmol, Ba^on, Basly, Bmthey- ÀUex, Antidu'-Boyer, J.-L. Breton, Briand, Cadenat, Cahrinhac, Camuzet, Çardêt, Camaud, Chaxpentier,

I. Les hommes de Révolution , Louis Matha, cd., 15, rue d’Orsel.

Clovi3“ifegues, Colliard, Devèze, Ferrero, Fournier, GérmtU-Richard, Jaurès, Kr au -ss- , - Lab-ussière, Lassalle, Meslier, MilJerand, PaschaFGrûusset, Pastre, Piger, Poulain, de Pressensé, Rouanet, Veber, Vigne (Octave). C’est à peu près le meme nombre de députés qui constituait le groupe socialiste ministeriel de l’ancienne Chambre.

Le programme électoral sur lequel se sont faites leurs élections a été le suivant :

Suffrage universel direct, sans distinction de sexe et dans toutes les élections. — Scrutin de liste avec représentation proportionnelle dans toutes les élections. — Droit d'initiative populaire et référendum. — Suppression du Sénat et de la présidence de la République. — Attributions actuelles du président du conseil des ministres dévolues à un conseil exécutif élu par le Parlement. — Abrogation de la loi contre les anarchistes.

Séparation des Églises et de l’État.— Suppression du budget des cultes. — Liberté des cultes. — Suppression des congrégations. — Nationalisation des biens de mainmorte.

Substitution, à tous les tribunaux actuels, de tribunaux formés par un jury et par des juges élus. — Suppression du privilège des avocats. — Gratuité de la justice. — Abolition de la peine de mort. — Suppression des tribunaux militaires et maritimes.

Abrogation de toutes les lois qui établissent l’infériorité civile des femmes et des enfants naturels et adultérins. — Législation plus libérale du divorce. — Loi sur la recherche de la paternité.

Gratuité de l’enseignement à tous les degrés. — Entretien des enfants à la charge de la collectivité pour le premier degré de l’enseignement. —Monopole de l’enseignement aux trois degrés par l’État. —Subsidiairement, interdiction à tous membres du clergé d’ouvrir une école et d’y enseigner.

Abolition de tous les impôts sur les objets de consommation de première nécessité et des quatre contributions directes. — Impôt global, progressif et personnel sur les revenus personnels supérieurs à 3.000 francs. — Impôt progressif sur les successions.

Repos obligatoire d’un jour par semaine. —- Limitation de

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la journée de travail à huit heures. — Interdiction de faire travailler les enfants âgés de moins de quatorze ans. — Interdiction absolue du travail de nuit pour les femmes et les adolescents et pour les ouvriers adultes dans toutes les industries où le travail de nuit n’est pas absolument nécessaire. — Fixation par les municipalités et les corporations ouvrières d’un salaire minimum. — Reconnaissance légale de la mise à l’index.

Organisation par la nation d’un système d’assurance sociale s’appliquant à la totalité des travailleurs de l’agriculture, de l’industrie et du commerce contre les risques de maladie, d’accident, d’invalidité, de vieillesse et de chômage.

Nationalisation des chemins de fer, des mines, de la Banque de France, des assurances, de la grande meunerie, de l’alcool, des raffineries de sucre et des sucreries. — Organisation d’un service public de placement des travailleurs. — Organisation par l’État d’un crédit agricole. — Organisation de services communaux de l’éclairage, de l’eau, des transports en commun, de construction et de régie d’habitations à bon marché.

Substitution des milices à l’armée permanente et adoption de toutes les mesures comme les réductions du service militaire qui y conduisent. — Renonciation sous quelque prétexte que ce soit à toute guerre offensive. — Renonciation à toute alliance qui n’aurait pas pour objet exclusif le maintien de la paix. —Renonciation aux expéditions militaires coloniales.

Ce programme avait été fixé par le Congrès de Tours à la veille des élections (mars 1902), sous l’inspiration de M. Jaurès.

Les anciens partis qui composent le Parti socialiste français sont :

Les Indépendants ;

Les Allemanistes ;

LesBroussistes.

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